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La guerre, disent-ils

Le conseil de défense du mercredi 21 janvier – convoqué suite aux attentats des 7, 8 et 9 janvier, et au déploiement sur le territoire français de dix mille militaires, en complément des forces de police et de gendarmerie – doit notamment décider d’un étalement de la réduction d’effectifs prévue dans la Loi de programmation militaire (LPM) en cours d’exécution. C’est une des mesures-phare de ce temps de guerre. Mais de quelle guerre s’agit-il ?

par Philippe Leymarie, 20 janvier 2015

« C’est la guerre ... », constatent les passants, voyant des policiers et militaires déployés dans la capitale, armes chargées, comme au temps de la guerre d’Algérie. Des spécialistes de la chose remontent même jusqu’à la Libération. Les enfants, partout, demandent : « C’est ça, la guerre ? ». Ou bien, « c’est quoi la guerre ? ». Et on leur répond quoi ?

Le Monde consacre un titre au premier ministre français Manuel Valls pour qui « le jour de guerre est arrivé ». C’est en chef de guerre – une casaque qui ne lui déplaît pas – que le président François Hollande, présentant martialement ses vœux depuis le porte-avions Charles de Gaulle, a lancé dans la bataille contre le terrorisme les « cinquante mille tonnes de diplomatie » de cet unique porte-avions nucléaire, seul de son genre en Europe, avec le « concentré de puissance » que constitue son groupe aéronaval (1).

Larguez les amarres, allez défendre la France dans l’océan Indien… L’opération de com’ est de « bonne guerre », même si l’appareillage du Charles de Gaulle était programmé en fait depuis plusieurs mois ; et si le bâtiment, qui a des rendez-vous de coopération avec les marines saoudienne et indienne, ne consacrera sans doute que quelques semaines à un soutien à la coalition engagée contre l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) en Irak, en se rapprochant de ce pays via le Golfe arabo-persique.

La guerre est déclarée… la mobilisation… un président martial… et surtout de la gesticulation face à un danger terroriste difficile à appréhender. Mais cela fait un bail que la France est déjà en guerre, la vraie – en Afghanistan (douze ans), au Sahel (deux ans), en Centrafrique (deux ans), en Irak (un an), après la Libye, la Côte d’Ivoire et quelques autres. Et qu’elle pense maintenant à la Syrie, à la Libye encore, et même au Yémen, dont se réclamaient les massacreurs de ces derniers jours…

Des guerres que mène la France dans des pays où sa présence ne s’imposait pas forcément, en tout cas sous la forme que cela a pris. Patrick Cockburn, spécialiste du Proche-Orient à l’Independent de Londres, considère que « la seule façon de protéger l’Europe contre les actes de violence terroriste du type de ceux qui se sont produits à Paris est de trouver le moyen de mettre fin à ces guerres qui procurent un terreau fertile aux mouvements de type Al-Qaida » (« L’interventionnisme coupable », Le Monde, 14 janvier). L’universitaire Sylvie Brunel, elle aussi, estime que les expéditions militaro-humanitaires ont plutôt pour effet de mettre de l’huile sur le feu. Et de faire de la France une cible rêvée

Ennemi intérieur

Faut-il, à ces guerres, en ajouter une autre ? Ou est-ce la même, « le même combat » de l’Irak à Charlie Hebdo, comme dit François Hollande ? Ou comme l’affirme la pétition internationale des laïcs musulmans publiée par l’Obs du 14 janvier : « Le monde est en train de vivre une guerre déclenchée par des individus et des groupes se réclamant de l’islam… qui ne sont pas de simples égarés, mais des combattants fanatisés et déterminés, nourris par des textes islamiques qui appellent à la violence, qui existent dans les autres religions, et qui relèvent d’un autre contexte, d’un autre âge, aujourd’hui dépassés. »

Le trouble vient-il, comme l’affirme Kamel Daoud dans l’Obs (14 janvier), de ce que, « pour nous, théoriquement, la guerre se mène contre un autre pays, contre un adversaire dûment identifié et étiqueté » ? Alors que les djihadistes ont « une autre cartographie mentale », dit Daoud, et vivent sans nationalité, sans frontière, « dans un monde imaginaire qui refuse le présent » : difficile d’en venir à bout avec un porte-avions !

Surtout si, en plus, ils sont « l’ennemi intérieur » : Merah, les frères Kouachi, Coulibaly… des Français exécutant d’autres Français, ramenant aux temps terribles… de 1939-45 : la milice, la résistance, la guerre civile s’ajoutant à la guerre tout court.

Mais, pour conjurer la menace chez soi, sur son territoire, il y a donc aussi, depuis les derniers attentats, l’armée : une force de dix mille hommes, appelée en renfort pour garder les points sensibles et rassurer la population. Ils s’ajoutent aux cinq mille policiers et gendarmes mobilisés à la suite des attentats. Huit mille militaires sont déployés au titre du plan Vigipirate, en vigueur depuis dix-huit ans, et élevé pour l’occasion au stade « alerte attentats » ; et deux mille chargés de la surveillance de l’espace aérien, des approches maritimes…

Pourquoi pas les chars ?

Non pas que l’outil soit particulièrement adapté : la capacité de dissuasion comme la réactivité de ces personnels militaires déployés en ville, dans les lieux publics, au contact de la foule, a souvent été mise en cause. Jusqu’aux attentats de ces derniers jours, les chargeurs n’étaient d’ailleurs pas engagés dans leurs armes. Mais la présence de ces commandos débarqués dans la ouate urbaine pouvait impressionner. Et leur multiplication, ces derniers jours, a au moins pour effet d’envoyer un signal : celui d’un échelon franchi dans la dissuasion ou la puissance de feu, face à un ennemi insaisissable mais de plus en plus dangereux, à la fois intérieur et extérieur.

En Belgique aussi, à la suite de l’interpellation musclée d’un groupe djihadiste, le gouvernement a appelé l’armée en renfort : prise vendredi, la décision a été mise en application quasi-immédiatement ; une présence militaire qui n’avait pas été déclenchée dans les rues belges depuis trente ans et les attentats des cellules combattantes (CCC). Trois cents hommes et femmes, issus des unités d’intervention, sont chargés de la protection de certains sites sensibles : écoles juives, synagogues, mosquées, ambassades, etc.

Mais, a reconnu le ministre belge de la défense, Steven Vandeput, ces militaires n’ont pas de pouvoirs de police : ils ne peuvent procéder à un contrôle d’identité, ni dresser de procès verbal, ni procéder à une fouille ou à une saisie, ni arrêter une personne ou lui passer les menottes. « Des paracommandos belges dans les rues : et pourquoi pas des chars ? », réagit notre confrère Nicolas Gros-Verheyde, du site B2 de Bruxelles, qui recommande d’utiliser ces militaires à ce pourquoi ils sont formés et entraînés : l’action extérieure, par exemple dans le Sahel ou en Centrafrique. « Mais cela coûte un peu plus cher, c’est plus risqué et moins visible que patrouiller en ville. Et pour l’armée, après les mesures d’économie drastiques annoncées en octobre dernier, c’est un peu une manière de rappeler qu’elle existe et peut servir. »

Réarmement moral

En France aussi, l’armée a à cœur, ces temps-ci, de montrer qu’elle est utile : l’actuel chef d’état-major de l’armée de terre, le général Jean-Pierre Bosser, tire argument de la « menace intérieure » pour « s’accrocher à ses garnisons », même si – dans le milieu militaire – on sait que l’engagement des forces armées sur le territoire national est un sujet sensible. Jean-Dominique Merchet, sur son blog Secret défense, rappelle que les dix mille personnels militaires rassemblés en réaction aux attentats correspondent exactement à ce qui est prévu dans le « contrat opérationnel » souscrit par les armées, dans le cadre du Livre blanc de 2013 et de la LPM. Il précise au passage que cet effectif de forces mobilisables pour un usage interne avait été défini en référence à ce que les armées ont prévu de mobiliser en cas de crue décennale sur la région parisienne, soit précisément dix mille hommes…

Sur la lancée des « tous Charlie » et de quelques scènes de fraternisation avec la population, le militaire redevient à la mode ces temps-ci, y compris et surtout au sein de la classe politique. D’après un de ses proches (cité dans l’Obs du 14 janvier 2015), Marine Le Pen aurait diagnostiqué, à l’heure des grands rassemblements des 10 et 11 janvier, que « Les « Je suis Charlie » et les « On s’aime tous », ce sera bientôt fini. « Ceux que les Français ont envie de voir défiler, ce sont les militaires ». Elle a demandé par ailleurs la création d’une brigade de gendarmerie spécialement dédiée au désarmement des banlieues, pour contrer l’islam radical (conférence de presse du 16 janvier relatée par atlantico.fr).

Xavier Bertrand (UMP), de son côté, propose un service d’au moins trois mois, pour filles et garçons, avec uniformes et encadrement militaire. François Baroin (UMP), préconise un « service national obligatoire de huit mois adapté pour les hommes et pour les femmes. »
Philippe Folliot, vice-président de l’UDI chargé des questions de défense, plaide pour un « réarmement moral et sociétal » et verrait bien l’armée s’en mêler : il ressort l’idée d’un service national, et demande l’extension des réserves opérationnelles et citoyennes, notamment dans les zones de sécurité prioritaires (ZSP), soulignant le rôle traditionnel « d’ascenseur social » des armées. Il réclame aussi un plan Vigipirate étendu, « au delà de la capitale et des grands centres urbains », qui englobe les zones rurales à fort taux de chômage. François Hollande aussi souhaite relancer pour la nième fois un service civique « qui doit devenir universel », car « la sécurité n’est pas seulement l’affaire des militaires ».

Quinzième loi

En tout cas, si le fait de mettre des soldats en ligne, « c’est la guerre », alors on y est. C’est rassurant, thérapeutique, pour certains ; plutôt inquiétant, pour d’autres. Et dans le meilleur des cas, peut-être un peu dissuasif. Il faut même aller plus loin, décréter l’Etat d’urgence, préconise un capitaine de police du commissariat du XIe de Paris – auquel était rattaché son collègue Ahmed Merabet, tué par un des frères Kouachi dans les parages du siège de Charlie hebdo : « Sans l’armée, on n’arrivera à rien » (Le Monde, 15 janvier). Il y a, selon ce policier, « un millier de dormants comme les Kouachi ».

Même si ces militaires de Vigipirate, qui n’ont ni les traditions, ni la formation, ni l’équipement de la gendarmerie mobile ou des Compagnies républicaines de sécurité (CRS), paraissent peu adaptés à la situation. Au Figaro, en tout cas, on se félicite que « l’ennemi intérieur [soit] enfin nommé » (édito du 15 janvier), ce qui permettra de « punir sans faiblesse ». C’est aussi le cas de Pierre Martinet, ancien instructeur parachutiste et ex-agent de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), aujourd’hui chef des opérations à CorpGuard, une société militaire privée : « Enfin, on a un ennemi, on nomme l’ennemi ». L’ex-agent reconverti dans le privé plaide, dans la foulée, pour un « raccourci des procédures », afin de donner plus de latitude aux personnels chargés de l’anti-terrorisme dans l’Hexagone.

Certains rappellent que la « guerre contre le terrorisme » avait commencé, en France, en 1990 ; depuis, plusieurs strates de djihadistes se sont succédées ; et, à la clé, quatorze lois. Et maintenant, une quinzième en préparation. Les polices municipales profitent de la conjoncture – une jeune stagiaire liquidée à Montrouge par Coulibaly le 8 janvier, avant la prise d’otage de Vincennes – pour redemander à être armées.

Policiers musulmans

Partout, même s’il n’est pas question d’un « Patriot Act à la française », on cherche à « durcir » ce qui existe :

 des effectifs supplémentaires dans le renseignement civil (2) – qui a été dégarni sous Sarkozy, avec le démantèlement de la Direction de la surveillance du territoire (DST) et des Renseignements généraux (RG) – à l’image de ce qui s’est fait ces dernières années pour renflouer les rangs de la DGSE, en quantité comme en qualité ;
 l’extension du recrutement de policiers de culture musulmane à la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), où ils ne seraient qu’une centaine actuellement à exercer un métier spécialement dangereux pour eux ;
 une meilleure coopération – cent fois remise sur le métier… – entre services français, puis entre services européens, et avec les « grands frères » américains ou les partenaires proche-orientaux ;
 une reconquête du cyber-espace, avec de nouvelles tentatives pour « discipliner » la toile (mais comment et jusqu’où, et avec qui ? le problème reste entier…) ;
 la mise en œuvre, à l’échelle européenne, du fichier PNR (pour Passenger Name Record) sur les passagers aériens (qui, dans sa version américaine, comprend un demi-million d’interdits de vol sur les appareils à destination des Etats-Unis) ;
 ou encore le récent « cocktail Hollande » : « adapter » les réductions d’effectifs militaires prévues par la LPM ; améliorer l’utilisation des réservistes ; relancer le service civique ; adopter la nouvelle loi sur le renseignement, etc.

De vastes chantiers, à mener sans angélisme, mais appelant pas mal de vigilance citoyenne…

Philippe Leymarie

(1) Une vingtaine de chasseurs, un avion-radar, deux frégates (dont une de la Royal Navy), un pétrolier-ravitailleur, un sous-marin d’attaque.

(2) Un dispositif dimensionné pour suivre cent à deux cents cas, mais pas le millier et plus d’individus tentés par le djihad en Irak et en Syrie ; et des moyens techniques limités (avec, par exemple, un quota total de deux mille autorisations d’écoute).

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