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Le réveil militaire russe

En compagnie de la chancelière allemande, Mme Angela Merkel, M. François Hollande a tenté, au fil d’un déplacement à Kiev et à Moscou, de trouver un accord pour mettre fin au conflit en Ukraine, qui dure depuis dix mois. Outre l’activisme russe en Crimée et à l’est de l’Ukraine, il y a de nombreux indices d’un grand réveil stratégique de la Russie, qui se manifeste tous azimuts, d’est en ouest, du nord au sud.

par Philippe Leymarie, 6 février 2015

Ainsi, un commandement russe pour la zone arctique est opérationnel depuis le 1er décembre dernier, comme l’avait annoncé le président Vladimir Poutine. Alors que le recul de la banquise permet d’envisager l’ouverture d’une nouvelle route maritime le long de la frontière de la Russie, ce nouveau Commandement stratégique unifié du Nord (CSU) a pour mission de définir une « stratégie arctique » à l’échelle de ce qui devient un théâtre d’opérations à part entière.

Une première brigade arctique d’infanterie motorisée, dont la formation a été entamée il y a un an sur la décision de M. Poutine, dépend de ce nouveau commandement, tout comme la Flotte du Nord. En 2015, le CSU aura ses propres forces antiaériennes, assure Sputniknews (1)
pour qui, « dans les conditions où chacun souhaite enlever un morceau [NDLR : de l’Arctique], la Russie se voit obligée de renforcer ses frontières et d’être prête à défendre ses intérêts », dans une optique uniquement « dissuasive ».

Dans un cadre inter-armées, et avec une certaine autonomie, il s’agira — outre les missions traditionnelles de protection des SNLE et la défense des bases navales de la région — de tout un panel de missions, comme la lutte contre le braconnage, la protection des infrastructures pétrolières, le soutien aux chalutiers russes opérant dans la zone du Spitzberg, etc.

Mauvais signal

A l’est de cette zone, au Cap Otto Schmidt — découvert par James Cook dans la mer des Tchouktches, à 500 kilomètres du détroit de Bering - une unité sol-air est installée depuis octobre dernier, relève la lettre stratégique TTU du 21 janvier. A partir d’avril prochain, l’aérodrome local sera reconstruit pour permettre une liaison permanente. Un radar de guet aérien et une unité de garde-frontières renforceront ce dispositif dans le courant de cette année.

A l’ouest, près de la frontière finlandaise, l’installation d’une brigade russe de fusiliers motorisés (huit cents hommes) sur l’ancienne base soviétique d’Alakurtti est considérée par le général finlandais Jukka Sonninnen comme « un mauvais signal » de la part d’un voisin qui « veut ainsi montrer sa force en plaçant près de notre territoire des troupes en alerte permanente ».

En mer Baltique, les sous-marins russes ont multiplié les missions de présence ces derniers mois, de même que les bombardiers à longue portée Tu-95 Bear, dont certains — partis de Russie — ont pénétré fin janvier dans la région d’information de vol britannique. Moscou a assuré que ces appareils ne transportaient pas d’armement nucléaire.

En 2014, selon TTU, une cinquantaine de patrouilles aériennes longue durée ont été réalisées par l’aviation stratégique russe au-dessus de l’Arctique, de l’Atlantique, ou même de l’océan Pacifique, en ravitaillant en vol grâce aux Illiouchine Il-78 utilisant la base aérienne de Cam Ranh (Vietnam). Vers 2020, assurait en septembre dernier le vice-premier ministre Dmitri Rogozine, en charge du complexe militaro-industriel du pays, la Russie aura entièrement renouvelé l’armement des forces stratégiques nucléaires, en misant non plus sur la quantité, mais sur la qualité de nouveaux matériels.

Moscou, pour justifier son activisme, rappelle que les pays scandinaves (Suède, Norvège et Finlande) ont multiplié les exercices militaires au-delà du cercle polaire, « plus particulièrement dans les zones du plateau continental revendiquées par la Russie » et relève le renforcement de la présence en mer de Barents de sous-marins nucléaires américains qui s’entraînent à mener des opérations dans les conditions de l’Arctique, « avec même des entrées dans les eaux territoriales russes », ainsi que les nombreuses opérations de reconnaissance de l’US Air force, le déploiement en Alaska d’un système ABM, etc.

En sous-mains

Autre « stratégie de la provocation » russe à l’est de l’Ukraine, les équipements lourds et les conseillers militaires fournis aux « insurgés » de Donetsk ou Lugansk. Ceux-ci sont par là en mesure de tenir tête à l’armée ukrainienne, et ont même réussi à faire sauter le verrou de Marioupol, et à s’assurer un corridor terrestre jusqu’à la presqu’île de Crimée — faisant ainsi de la mer d’Azov une « mer russe », explique TTU du 4 février 2015.

Moscou, qui assure n’être pour rien dans la dissidence à l’est de l’Ukraine, dénonce par avance l’éventualité — évoquée à Washington parmi d’autres options — d’une livraison d’armes américaines à l’armée ukrainienne (2), et accuse les Etats-Unis d’agir en sous-main, grâce à des sociétés militaires privées qui conseilleraient l’armée ukrainienne. On se souvient que, en raison de l’interventionnisme russe en Ukraine, la France a refusé finalement de livrer à Moscou les bâtiments de projection et de commandement Vladivostok et Sebastopol, commandés en 2011. La Russie s’apprête à dénoncer le contrat, et à réclamer le remboursement des sommes versées.

Lire aussi « L’encerclement, une paranoïa russe ? », par
Olivier Zajec, Manière de voir no 138, « Russie, le retour ».
De manière plus générale, la Russie s’est inquiétée de l’annonce, en janvier dernier, du renforcement de la présence de l’OTAN sur son flanc est, avec la création d’une nouvelle force de réaction rapide de cinq mille hommes et de six centres de commandement, en Pologne, Roumanie, Bulgarie, et sans doute dans les pays baltes.

La nouvelle version de la doctrine militaire russe publiée en décembre dernier par le Kremlin évoque, parmi les nouvelles menaces pour la sécurité du pays, « la présence [l’apparition] de foyers de tension interethnique et interconfessionnelle, les activités des groupes radicaux armés et des sociétés militaires privées près des frontières de la Russie et de ses alliés, ainsi que l’existence de litiges territoriaux, la montée de séparatisme et d’extrémisme dans certaines régions du monde ».

Le texte décline également les nouvelles priorités de la défense russe, selon TTU (21 janvier 2015), dont :

 le renforcement des moyens de protection biologique, chimique et nucléaire pour les troupes et les populations ;
 le développement des systèmes de mobilisation des troupes, des services fédéraux et de la réserve ;
 l’intensification de la recherche-développement militaire ;
 l’amélioration de la coordination entre services fédéraux et collectivités locales ;
 le développement de la défense civile ;
 la création de troupes territoriales pour la protection et la défense des objectifs stratégiques (sites militaires, réseaux de transports, de communication, et énergétiques) ;
 une amélioration de la coopération militaire avec les Etats étrangers ;
 le développement de l’industrie de défense, avec une meilleure coordination au sein du secteur économico-militaire de l’Etat, et la production de nouveaux équipements (systèmes de communication, de guerre électronique, drones, et projectiles de précision).

Compacte et mobile

La Russie souhaite bâtir « une armée professionnelle, compacte et mobile qui pourra résoudre efficacement les tâches sur n’importe quel théâtre d’hostilités ». Il s’agit désormais d’augmenter la capacité défensive du pays sur fond de réduction des effectifs, avait indiqué en septembre dernier Dmitri Rogozine,, pour qui rien ne sert de disposer de beaucoup d’armes : « A quoi bon créer une montagne d’armes et ensuite ne pas comprendre que faire avec, comme c’était le cas en URSS ? Mais nous devons créer une armée compacte pour qu’elle puisse être transférée vers n’importe quel théâtre d’hostilités. Nous avons un pays immense, le plus grand du monde et la population est assez petite — comme celle de la France et de l’Allemagne prises ensemble. C’est pourquoi, notre tâche est de créer une arme qui permettra à chaque soldat et officier d’en remplacer cinq au combat. En outre, l’arme doit être capable de permettre aux soldats de ne pas se trouver sous le feu. »

Les dépenses militaires représentent 23 % du budget fédéral russe pour 2015, selon la vice-ministre russe de la défense Tatiana Chevtsova, tandis que la part du programme d’armement dans le budget du ministère de la défense ne cesse de croître tous les ans : de 37 % en 2013 à 59 % en 2017 et près de 70 % d’ici 2020. En 2014, les dépenses du ministère de la Défense ont été d’une soixantaine milliards de dollars, dont un cinquième consacré à moderniser le bouclier antimissile de la Russie.

Pour cette même année 2014, la Russie a exporté des armes et matériels de guerre pour plus de 15 milliards de dollars, et signé des contrats pour 14 milliards de dollars, ce dont s’est félicité le président Poutine lors d’une réunion de la commission pour la coopération militaire et technique avec les pays étrangers. Selon lui, en 2014, plus de soixante pays ont souhaité acheter des produits militaires russes, « qui restent parmi les plus demandés au monde ».

Parmi eux, les aéronefs de combat SU-30, SU-35S, ou Mig-29, dont la production se rapprochera en 2015 du volume de fabrication de l’époque de l’URSS, selon le président du consortium aéronautique OAK ; ou l’équipement du soldat du futur « Ratnik », qui commencera à être livré à quelques unités russes avant la fin de l’année, avec une priorité pour les forces aéroportées, les forces spéciales, et les brigades d’infanterie mécanisée. Le système comprend — comme le « Félin » français, par exemple — des éléments de protection balistique, de transmission, observation, géolocalisation et condition de vie, avec un nouveau type de fusil.

Philippe Leymarie

(1) Cf. « La Russie renforce ses frontières arctiques », 20 janvier 2015. Sputnik est depuis octobre 2014 le nouveau nom de la « Voix de la Russie », laquelle avait succédé en 1993 à Radio Moscou, la station publique internationale. La station de radio, tout comme le site internet, émet en une trentaine de langues.

(2) Kiev aurait notamment besoin d’outils de communication, de brouillage électronique, de radars, ainsi que de drones, et de missiles anti-char.

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