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« Badke », par Koen Augustijnen, Rosalba Torres Guerrero et Hildegard De Vuyst

Danser comme un grand corps

Présentés au Quartz de Brest les 26, 27 et 28 février, dans le cadre du prestigieux festival Dansfabrik dont ils signent l’affiche, les danseurs palestiniens de Badke (anagramme de Dabke) bousculent codes et traditions et réinventent une danse populaire libre et joyeuse. Ils seront au Centquatre, à Paris, en avril.

par Marina Da Silva, 2 mars 2015

Dans le noir total, on entend d’abord durant de longues minutes les bruissements de leurs corps et la frappe de leurs talons sur le sol. Quelques cris et onomatopées. Des mots, jetés comme des saluts. L’attente crée l’impatience et la frustration. Et puis ils apparaissent, de dos, au fond de la scène : six garçons et quatre filles, enlacés en un long ruban vivant. Ils ne sont pas vêtus d’habits traditionnels — ceux que l’on arbore souvent lorsqu’on danse la dabke, la danse patrimoniale, emblématique du récit national palestinien. Ils ont mis leurs beaux habits de tous les jours.

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© Danny Willems

Il y a là Fadi Zmorrod, Ashtar Muallem, Farah Saleh, Yazan Eweidat, Salma Ataya, Samaa Wakeem, Mohammed Samahneh, Samer Samahneh, Maali Maali et Ayman Safiah — lequel a remplacé au pied levé Ata Khatab, qui s’est blessé avant les représentations. C’est que la dabke, qui est une danse de combat à la vitalité époustouflante, devient interprétée par ces jeunes performers une danse du risque à laquelle ils incorporent des figures d’acrobatie, de capoeira ou de hip-hop. Mais la prise de risque n’est pas seulement physique. Elle consiste aussi à bousculer ses propres repères et ceux de sa société.

Ils viennent de Ramallah, de Naplouse, de villages près de Jérusalem ou de Galilée. Certains n’avaient jamais quitté les territoires occupés. Et les voilà en première ligne de la scène internationale. Une aventure rendue possible par l’implication des ballets C de la B (Gand), KVS (Bruxelles) et A. M. Qattan Foundation (Ramallah) qui mènent, depuis 2007, dans le cadre du PASS (Performing Art Summer School), des projets avec de jeunes artistes palestiniens leur donnant accès à des formations professionnelles à l’étranger. Badke est leur troisième création après In the Park, en 2009, et Keffiyeh made in China, en 2012.

Dirigés par Koen Augustijnen, Rosalba Torres Guerrero et Hildegard De Vuyst, respectivement chorégraphes et dramaturge de la scène contemporaine belge, les danseurs palestiniens ont dû, pour parvenir de la dabke à Badke, se défaire jusqu’au vertige de bon nombre de leurs acquis. La consigne de travail était d’interroger, explique Rosalba Torres Guerrero : « Est-ce que la dabke peut se transformer ? » ; et de se confronter à des questions intimes et personnelles sur le plateau : « Quelle est votre relation avec votre corps et le corps de l’autre ? ». Il leur était aussi demandé d’explorer la part masculine et féminine de chacun. « Cela amène à questionner ce que signifie être en communauté et être un individu dans un groupe. » Cela a donné lieu à des discussions interminables. A des frottements et des remises en cause. Mais aussi à des transformations exaltantes.

Yasan danse depuis l’âge de huit ans. Il a appris avec sa mère. Et pratiqué à toutes les occasions : naissances, mariages, fêtes du quartier... Puis il s’est mis à la danse contemporaine et s’est distingué dans le cadre du festival de danse contemporaine de Ramallah, qui existe depuis dix ans et permet à de jeunes artistes de se professionnaliser. « Pour moi, il n’était pas envisageable de danser la dabke sur scène, et de la danser comme cela, en en pulvérisant tous les codes, la dabke, pour les Palestiniens, c’est sacré ».

En plus, il y avait cette musique kitch, celle qu’on entend en boucle dans les taxis et les bus, à laquelle Naser Al-Faris a incorporé quelques-unes de leurs chansons préférées, le tout venant se mixer en direct avec des sons électroniques et télescoper ceux, plus classiques, du oud et de la derbouka. « Ça n’avait rien à voir avec ce que l’on connaissait jusqu’à présent, raconte Samaa, mais c’était passionnant de chercher à être seulement nous-même ». Son visage dit le bonheur du chemin parcouru.

Lire Leila Farsakh « Quand la Palestine refuse de disparaître », Le Monde diplomatique, décembre 2012.Le spectacle a été présenté à Ramallah, Jérusalem et Nazareth, et s’il a dérangé des spectateurs déstabilisés par leur proposition irrévérencieuse et libre — il y a un côté « Sacre du printemps » dans la belle énergie qui les propulse sur le plateau —, il a enthousiasmé la plupart d’entre eux, qui se sont reconnus dans cette vision nouvelle d’un grand corps palestinien. Un grand corps collectif où ils sont à la fois ensemble et où l’on voit chacun dans sa singularité : Ashtar, contorsionniste confirmée dans sa robe rouge de feu follet ; Mohammed et Samer, frères de scène et frères de sang, hip-hopers virtuoses..., en solo, en duo, en troupe, tous époustouflants. Tous pleins de vie et de joie. Mais tous aussi saisis dans leur envol et profondément habités par les tensions qu’ils vivent en permanence au quotidien et dont ils rendent compte métaphoriquement. Des scènes de rupture évoquent le couvre-feu, les alertes, les coupures de courant et d’eau. Ils se figent et nous figent. Puis ils reprennent leur élan et leur transe.

En les voyant danser et vivre, on se remémore les propos de Jean Genet : « Mettre à l’abri toutes les images du langage et se servir d’elles, car elles sont dans le désert où il faut aller les chercher. » (Exergue à Un captif amoureux, Gallimard, 1986).


Badke sera donnée le 8 avril à Strasbourg, au Pôle Sud, les 10 et 11 avril à Ostende (Belgique), au CC de Grote Post, le 14 avril au Centre culturel Agora, Boulagnac et les 17 et 18 avril au Centquatre à Paris. (Tournée internationale en cours de programmation avec notamment Londres, Manchester et Kinshasa).

 Du 23 au 28 février 2015. Quatrième édition de ce festival né en 2011.

Marina Da Silva

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