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« Citizenfour », de Laura Poitras

Confession d’un espion du siècle

Les dernières révélations d’Edward Snowden sur le piratage du fabricant de cartes SIM Gemalto (1) par les agences de renseignement américaine et britannique ont coïncidé avec la sortie de « Kingsman : services secrets ». Dans ce film parodique, un milliardaire inonde le monde de... cartes SIM gratuites donnant un accès illimité aux communications. Auréolé de l’Oscar du meilleur documentaire, « Citizenfour », le récit des débuts de l’affaire Snowden, sort mercredi dans les salles françaises. Encore une histoire d’espionnage américano-britannique. Mais qui n’a rien d’une comédie.

par Thibault Henneton, 3 mars 2015

C’est une image paisible. Edward Snowden et sa compagne, la danseuse et acrobate Lindsay Mills, font bouillir de l’eau dans leur cuisine moscovite, où Snowden a obtenu, pour trois ans, l’asile politique. Paisible comme cette station de surveillance de l’Agence américaine pour la sécurité (National Security Agency, NSA) à Menwith Hill, au Royaume-Uni. « Men-with » – littéralement « avec les hommes ». D’immenses antennes protégées par des dômes semblables à des balles de golf sont abandonnées là, entre deux collines, dérobées aux regard. Et à notre intérêt.

Snowden a 21 ans quand il rejoint les forces spéciales de l’armée américaine pour « libérer » l’Irak. Un accident lui brise les deux jambes. Il choisit alors l’informatique appliquée au renseignement : l’administration de systèmes, l’analyse de structures. Responsable des informations, son terrain va consister en bases de données et en serveurs. Ses armes ? Un ordinateur plutôt qu’un fusil de sniper. Ça a l’air moins précis, mais ça reste une histoire de trous. Chris Kyle, héros du dernier film de Clint Eastwood, American Sniper, fait des trous dans des Irakiens. Snowden, lui, connaît tous les trous de nos protocoles de communication (2).

Quand Citizenfour commence, Snowden travaille pour Booz Allen Hamilton, puissant sous-traitant de l’armée, détaché auprès de la NSA à Hawaï, habilité secret défense, comme environ quatre cent quatre-vingt mille prestataires aux Etats-Unis (3). Lui, dispose d’une autorisation spéciale qui garantit un accès privilégié à « tout type de document, quels que soient les besoins réels de [son] poste. » Aussi sait-il mieux que personne que ce qui se passe à Menwith et ailleurs n’est pas dénué d’intérêt. Il décide alors de faire la lumière sur divers aspects de l’espionnage à l’heure du SIGINT (renseignement d’origine électro-magnétique).

Snowden quitte Hawaï pour Hongkong. Il laisse une note à sa compagne, partie en vacances, dans laquelle il prétexte une mission à l’étranger, et se fait porter pâle auprès de son employeur. Dans sa besace, plusieurs centaines de milliers de documents confidentiels, 1,7 millions selon la NSA. Il était du côté de la raison d’Etat. Il lui suffisait de choisir un pays au milieu d’une liste de flux vidéo pour se brancher en temps réel sur un drone. En donnant l’alerte, il passe du côté de la société civile. C’est ce passage que restituent les auteurs de Citizenfour. « Peignez directement la cible sur mon dos », écrit Snowden dans un mail à la réalisatrice, Laura Poitras. Il y a de l’autorité dans ses réponses à Glenn Greenwald et Ewen MacAskill, les journalistes qui l’interrogent. C’est que, contrairement à eux, il a déjà tout « computé » dans sa tête. Pas de la condescendance, juste de l’avance : « Je sais déjà comment ça va finir pour moi. »

Mais ce film-documentaire n’est pas immédiatement centré sur Snowden. La réalisatrice commence par faire des liens. Qu’il soit totalement libre ou surveillé, l’individu est toujours lié, relié, « reliable » : linkability, en anglais. Il s’agit donc d’abord de connecter Snowden à une trame qui lui préexiste : l’Amérique post 11-Septembre, sur laquelle travaille Poitras depuis plusieurs années, une cour de justice aux prises avec le secret d’Etat, le « whistleblowing » et la protection des lanceurs d’alerte en général. Les relais médiatiques choisis par Snowden ne l’ont pas été par hasard. Ils se sont choisis eux-mêmes.

D’autres personnages retardent l’apparition de Snowden, parce qu’ils l’ont précédé dans l’histoire, et parce qu’ils la prolongeront, après sa fuite, au sein des parlements allemand et européen notamment. Parmi eux, le whistleblower en chaise roulante William Binney, « mathématicien légendaire de la NSA », qui dénonça les velléités de surveillance massive de l’agence dès septembre 2002. Ou Jacob Appelbaum, un des architectes du réseau de navigation privée Tor, utilisé par Snowden pour entrer en contact avec les journalistes. C’est lui, Jacob Applebaum, qui parle au début de linkability, lui encore qui, à la fin, formulera de la manière la plus concise le problème qui sous-tend tout le documentaire : « ce que les gens appelaient habituellement “liberté”, ils l’appellent désormais “vie privée”, avant d’ajouter aussitôt que cette vie privée n’existe plus. C’est vraiment quelque chose qui m’inquiète à propos de ma génération ». Les Binney, Appelbaum, Snowden sont tous des hommes avec des principes. Les produits, faussement naïfs, de la démocratie en Amérique. Faussement, car ils savent mieux que personne que la vie privée n’est pas tout à fait morte. Ce documentaire en est une démonstration. Son générique rend d’ailleurs hommage aux logiciels libres de chiffrement, dont Tor, qui l’ont rendu possible.

Pour comprendre toutes les ramifications de l’affaire Snowden, il faut remonter à la seconde guerre mondiale. « Depuis 1948, rappelait Dan Schiller dans Le Monde diplomatique de novembre, l’accord United Kingdom-United States Communications Intelligence Agreement (Ukusa) constitue le cœur des programmes de surveillance des communications mondiales. » Depuis 1999 et les révélations sur le système Echelon, nous savons que ces programmes se sont adaptés aux réseaux Internet. Un espionnage massif aujourd’hui largement externalisé qui repose sur toute « une industrie de la cyberguerre, de la collecte et de l’analyse de données », embarquée bon gré mal gré dans la lutte policière et militaire contre les cyber-menaces : le « terrorisme », menace diffuse à géométrie variable, mais également le renseignement économique (la concurrence commerciale avec la Chine) et le contre-espionnage (dans un contexte de « nouvelle guerre froide » (4)). En saisir la géopolitique sous-jacente, c’est, comme l’explique Dan Schiller, retourner aux « stratégies de profit » des géants du Net (GAFAM) à « la base du développement du capitalisme numérique », pour observer la « double pression, économique et politique » qui renforce la « dynamique d’appropriation des données personnelles électroniques ». De ce point de vue, Citizenfour s’arrête au pas de la porte.

Pendant les deux heures du documentaire, Snowden fait droit à la paranoïa. Le rendez-vous avec les journalistes est fixé à l’hôtel Mira de Hongkong, le lundi 3 juin 2013 à 22 heures. « Nous nous retrouverons devant l’entrée du restaurant (...) Je manipulerai un Rubik’s Cube [!] pour que vous puissiez m’identifier. ». Huit jours plus tard, il entre dans la clandestinité par le biais de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Entre temps, nous nous serons méfiés : du téléphone, de la carte SD de l’ordinateur qu’a apporté Greenwald, pourtant « air gap » (jamais connecté à rien), et même des murs : pour le configurer, devant la caméra, Snowden se glisse sous une couverture élevée comme une tente. Lui-même n’échappe pas au soupçon. Comment ce « héros sobre et pâle, aussi charismatique qu’un geek délavé, qu’un étudiant qui cube en maths spé (5) » a-t-il pu se cacher six semaines dans la zone de transit de l’aéroport de Moscou ? N’est-ce pas la preuve qu’il a bénéficié de complicité au sein des services russes ? Pour ce qu’on en sait, c’est surtout grâce à une « ninja » envoyée par Wikileaks : Sarah Harrisson prendra, depuis Hongkong, le relais du UNHCR (6).

Reste la question : pourquoi chercher à tout prix à rendre publiques des informations que des administrations voudraient garder secrètes ? Parce que « l’exploration intellectuelle » sans entraves est un droit fondamental, explique Snowden, qu’aucune légitimité d’Etat, même a-légale (les services de renseignement opèrent par définition à l’écart du droit), ne saurait bafouer. Parce qu’une police de masse, une surveillance généralisée — fut-elle la plupart du temps indolore — n’est pas sans conséquence. Précis et éloquent, le jeune homme se souvient de l’Internet d’avant. « Il n’y a jamais eu quelque chose de comparable dans toute l’histoire de l’humanité (…) C’était libre et sans retenue. Nous avons vu le ralentissement, le déclin et la mutation de ce modèle, jusqu’à cette situation dans laquelle les gens censurent leurs propres opinions. » La police, même quand elle ne s’exerce pas en acte, conduit nécessairement à l’auto-police. La surveillance est toujours d’abord une affaire de puissance ou de potentiel, au sens aristotélicien de ces termes (couples en puissance/en acte, potentiel/réalisé). La question de savoir s’il y a, à l’instant T, de bonnes raisons de surveiller X, n’entre donc pas en ligne de compte au moment d’aborder ce problème : la surveillance de masse ne souffre aucune justification.

Après le pourquoi, le comment. Snowden comprend très vite qu’il ne pourra éviter la lumière. Pieds nus sur ses draps blancs comme neige, il regrette que les médias se concentrent sur les personnes. Mais tombe aussitôt d’accord avec Greenwald : « Plus nous agissons publiquement, comme des journalistes, plus nous sommes protégés. » Pour être vraiment sensible, la révélation passe par le dévoilement : le témoignage d’un individu, validé par les procédures idéalement transparentes du quatrième pouvoir : citizen, four. Le film est aussi l’histoire d’un scoop (d’ailleurs récompensé d’un prix Pulitzer). Un témoignage sur le fonctionnement du journalisme, des médias, de la production cinématographique, de la communication en général. Et leur insuffisance...

Exemplaire, Snowden nous force à tirer toutes les conséquences de son exemplarité. Et d’abord à reconnaître que cet Internet pré-surveillance dont il parle, qui ne limitait pas « le champ de l’exploration intellectuelle », est un espace médiatique largement fantasmé. Il n’y a pas plus de communications « libres et non faussées » qu’il n’y a de concurrence du même type. L’Internet libre n’a sans doute jamais véritablement existé, nonobstant l’enthousiasme des pionniers, qui crurent changer la vie en changeant les discours — et de fait ce « plan de com » s’est avéré très profitable pour certains investisseurs de la Silicon Valley (7). L’information en elle-même est impuissante. Elle est dépourvue des pouvoirs millénaristes que lui prêtent les plus fins conspirationnistes. Le changement social ne viendra pas seulement du « whistleblowing » : « nous devons développer la capacité à nous opposer aux autorités, en dépit des lois. (...) Aujourd’hui, nous ne manquons pas d’informations sur la surveillance d’Etat, mais d’exemples concrets sur la manière de prendre des actions contre elle  (8). » Récemment interrogé sur la plateforme Reddit, Snowden préconisait entre autres l’organisation technologique des représentés, le mandat impératif des représentants et la désobéissance civile, sans oublier la guérilla juridique (9).

Ces considérations politiques méritent cependant d’être poussées plus loin. Jusqu’à affirmer, comme le Comité invisible dans son dernier livre, que liberté et surveillance « relèvent du même paradigme de gouvernement » ? Confrontés avant Snowden à la police secrète, ce collectif d’intellectuels activistes français déjà auteur de L’insurrection qui vient, à l’origine de la répression de la « bande de Tarnac », questionne les principes mêmes dont se prévaut l’ex-espion américain. « L’extension infinie des procédures de contrôle est historiquement le corollaire d’une forme de pouvoir qui se réalise au travers de la liberté des individus. Le gouvernement libéral n’est pas celui qui s’exerce directement sur les corps de ses sujets ou attend d’eux une obéissance filiale. C’est un pouvoir tout en retrait (…) On ne gouverne que des sujets libres, et pris en masse. La liberté individuelle n’est pas quelque chose que l’on puisse brandir contre le gouvernement, car elle est justement le mécanisme sur lequel il s’appuie, celui qu’il règle le plus finement possible afin d’obtenir, de l’agrégation de toutes ces libertés, l’effet de masse escompté. Ordo ab chao. Le gouvernement est cet ordre auquel on obéit “comme on mange lorsque l’on a faim, comme on se couvre lorsque l’on a froid”, cette servitude que je coproduis au moment même où je poursuis mon bonheur, où j’exerce ma “liberté d’expression” (...) Pour l’individu, il n’y a de liberté que surveillée (10). »

Dans une célèbre envolée, reprise par le Comité invisible, l’inventeur de la cybernétique Norbert Wiener notait : « Nous sommes, sans aucun doute, des naufragés sur une planète vouée à la mort » (11). Filons la métaphore. Nous autres naufragés, à quoi parvenons-nous, pour l’heure ? Tout juste à fabriquer de petites embarcations, en nous enchaînant les uns aux autres, mailles tissées au fil de la vie vraiment vécue. Prenez par exemple cet aimant qui m’a accroché à Citizenfour, qui m’a permis de le télécharger, de le voir et d’en parler : c’est un stupide petit aimant pair-à-pair peut-être, mais qui fait jaillir de la culture, et ce en tout sens, et spectaculairement. Le whistleblowing fait partie de cette culture (12). Nous n’avons pas commencé à percevoir la variété des effets de ces pratiques qui n’ont pas quinze ans.

Si la disponibilité de Citizenfour sur la Toile leur provoque sans doute de l’urticaire, les ayants-droits doivent également faire face à la plainte, déposée en décembre 2014, d’un patriote américain outré par ce viol de la raison d’Etat. Cherchant à interdire sa diffusion au moment même où le film était diffusé sur la chaîne câblée HBO et recevait un Oscar… cette plainte a eu une conséquence inattendue : certains ont alors considéré que le fait que le film fasse l’objet d’une procédure judiciaire le versait automatiquement dans le domaine public ! Ils l’ont alors rendu disponible au téléchargement, avant d’être censurés pour atteinte à la propriété intellectuelle (13). Une situation qui serait seulement comique si elle n’illustrait, dans leur rapport au secret, une certaine communauté entre l’industrie culturelle et l’appareil sécuritaire.

Quoiqu’ironique, après l’assassinat de l’opposant russe Boris Nemtsov au pied du Kremlin, le 27 février, la photo finale d’Edward et Lindsay préparant des pâtes à Moscou a cependant quelque chose de rassurant : un happy end pour un récit héroïque, aussi provisoire soit-il.

Thibault Henneton

(1) Quoique Gemalto se défende officiellement que la fraude ait été aussi massive. Damien Leloup, « Cyberespionnage : l’affaire Gemalto en six questions » et « Gemalto confirme des attaques, mais pas de “vol massif” », Le Monde, respectivement 21 et 25 février 2015.

(2) Lire Pierre Rimbert, « Les yeux et la mémoire » dans Le Monde diplomatique de novembre 2014 pour une synthèse des révélations. Et pour un compte plus exhaustif, voir Cryptome.

(3) Chiffres de 2012 cités par USA Today. Lire Félix Stalder, « Pourquoi les institutions peinent à conserver leurs secrets », Le Monde diplomatique, janvier 2011.

(4) Exemple récent, des hackers russes auraient pénétré l’infrastructure informatique du Département d’Etat. Cf. Danny Yadron, « Three Months Later, State Department Hasn’t Rooted Out Hackers », Wall Street Journal, 19 février 2015.

(5) Alain Damasio, 701 000 heures de garde à vue, une nouvelle à lire en ligne.

(6) « Je ne m’attendais pas à ce que Wikileaks envoie une ninja pour me sortir de là. » Cf. Sara Corbett, « How a Snowdenista Kept the NSA Leaker Hidden in a Moscow Airport », Vogue, 19 février 2015. Cette « grande évasion » est racontée dans un autre documentaire, diffusé le 13 janvier 2015 sur la chaîne de télévision danoise DR, « Snowdens store flugt » (en anglais).

(7) Cf. Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique, C&F Editions, 2012 pour la généalogie de ce discours depuis la seconde guerre mondiale, et Evgeny Morozov, « De l’utopie numérique au choc social », pour les effets politiques plus récents dans Le Monde diplomatique d’août 2014.

(8) Ret Marut, « Beyond whistleblowing », crimethinc.com, 24 décembre 2014.

(9) Guérilla qui se joue, pour ce qui nous concerne, au Parlement européen ; lire Jérôme Thorel, « Privés de vie privée », Le Monde diplomatique, janvier 2015. L’entretien de Snowden, Poitras et Greenwald sur Reddit s’est tenu le 24 février 2015. Reddit a été conçu par le propre fils de l’Internet, Aaron Swartz, figure de l’Internet libre suicidé en janvier 2013. Le documentaire qui lui est consacré, The Internet’s Own Boy (2014), visible sur YouTube forme une sorte de diptyque avec Citizenfour.

(10) À nos amis, La Fabrique, 2014, pp. 127 à 129 selon la version du texte.

(11) Cybernétique et société, Seuil, 2014, p. 71. Lire « Des machines à influencer », Le Monde diplomatique, janvier 2015.

(12) Lire aussi Ibrahim Warde, « Swissleaks ou la grande évasion », Le Monde diplomatique, mars 2015.

(13) Tim Cushing, « Evidence Copy Of ’CitizenFour’ Needs To Be ’Locked Up’ Claims Plaintiff Suing Snowden, Filmmakers For Billions », Techdirt, 26 février 2015. Notons au passage qu’au même moment, un autre film déjà cité, American Sniper, percutait de manière problématique la réalité juridique en sortant au cinéma alors que débutait le procès du meurtrier de Chris Kyle.

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