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(D)rôles de printemps (arabes)

Du 11 au 28 mars, le Tarmac, à Paris, ouvre ses portes à six artistes venus d’Egypte, de Tunisie et du Liban qui interrogent les transformations de leur société à travers leurs créations : théâtre, danse et performances. Des propositions originales et fortes qui déjouent les difficultés matérielles des conditions de production par un engagement total et une inventivité des formes esthétiques.

par Marina Da Silva, 10 mars 2015

Alice au pays des mauvais rêves. C’est Sawsan Bou Khaled, metteuse en scène et comédienne libanaise, qui ouvre le cycle, avec Alice, un seule-en-scène intime et personnel qui relève autant du jeu que de l’installation plasticienne. Artiste inclassable, Sawsan est une véritable fée des planches. Elle a longtemps joué ou réalisé les costumes des pièces de son frère, Issam Bou Khaled, un des grands noms de la scène libanaise, avant de créer les siennes. A un rythme qui obéit à celui de sa respiration et de sa réflexion intérieure. Ce fut d’abord Cryptobiose (présenté, déjà au Tarmac, en 2006) où elle recomposait sa propre alchimie à partir d’extraits de textes d’Edward Bond, Sarah Kane, Agota Kristof ou Jean Genet. Puis Vessels, créé dans le cadre d’une résidence d’artiste au Théâtre Angereds, en Suède.

Après avoir quitté le Liban en 1999, et passé notamment une dizaine d’années à Paris, elle a fini par retourner y vivre et travailler, ayant réalisé « que l’enfer était partout et qu’il suffisait simplement de retrouver sa liberté pour en émerger ». La liberté passe pour elle par la création théâtrale, qu’elle pratique avec son compagnon de vie et de scène, le scénographe Hussein Baydoun, avec qui elle élabore un langage visuel d’une grande richesse. Alice est leur dernière création, jouée au Liban, en Egypte, et l’an dernier au Theater an der Ruhr, en Allemagne.

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« Alice »
© Mohamed Fathallah

« Janvier 2013, je trouve ce chat dans le sous-sol de mon immeuble. Desséché, immobile, un chat cadavre. Quand il sent ma présence, il décide de bouger doucement une patte, discrètement le cadavre me déclarait qu’il n’en était pas encore un. Ses yeux ressemblaient à deux trous noirs profonds comme le gouffre. Je me suis dit : si ce chat survit, je l’appellerai Alice comme ma grande mère…/… ». Cette adresse au public nous est faite du fond d’un lit, à la fois minuscule et immense, échoué comme un bateau, point de départ de toutes les métamorphoses, où la comédienne repose avec des rondelles de concombre sur les yeux pour se préserver autant de la lumière que du vieillissement.

On comprend tout de suite qu’Alice est une histoire à plusieurs niveaux de lecture, une histoire mille-feuilles où il faut lire entre les lignes et accepter de se perdre. Une histoire composée autant avec des mots qu’avec des images, des sons, des ambiances. Le lit est la pièce maîtresse du dispositif, territoire à la fois protecteur et carcéral, peuplé de rêves et de cauchemars. Il se transforme géométriquement, devient nuage ou cage. Il accueille un bric-à-brac d’objets que Sawsan Bou Khaled a cousus à la main et qui viennent peupler son univers onirique, notamment cette incroyable couverture, algue immense qui la recouvre et l’avale, dessinant avec elle des mouvements et des signes indéchiffrables. C’est un monstre qui « profite du printemps pour s’installer, caché entre les fleurs, il attend que les gens viennent se balader pour les avaler, le monstre mange les gens et grandit, il mange et grandit. Et les espaces des gens diminuent. Ils sont obligés de ne plus sortir, de rester prisonniers, ou de sortir et d’être mangés. »

Les fragments d’enfance de la jeune artiste, ses interrogations existentielles, font écho en nous. D’autant qu’on est dans un dispositif scène-salle très rapproché qui installe une relation de grande proximité avec elle, permettant de savourer le timbre délicieux de sa voix et son accent de miel. Sawsan Bou Khaled nous touche et nous émeut. Elle nous bouscule aussi avec ce regard lucide et clairvoyant sur l’état du monde. Elle n’abdique pas, elle essaie de repousser les rétrécissements d’espaces, humain et politique.

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« Sacré Printemps ! »
© Blandine Soulage

Egalement au programme :

 On the Importance of being an Arab, avec le comédien et metteur en scène égyptien indépendant Ahmed El Attar, qui livre des bribes visuelles, sonores et dramaturgiques de sa propre vie au Caire et évoque les journées de février 2011, place Tahrir.

 Truth Box, de Meriam Bousselmi : l’auteure et metteuse en scène tunisienne installe un confessionnal dans le hall du théâtre et invite chaque spectateur à recevoir le récit des péchés de ses personnages en tous genres, à travers des monologues décalés, incisifs et drôles.

 Sacré Printemps !, une chorégraphie pour cinq danseurs de Aicha M’Barek et Hafiz Dhaou.

 Enfin, Zawaya, Témoignages de la Révolution, une partition libre à l’image de la Tunisie actuelle et de sa société civile en pleine ébullition. Ecrit par Shadi Atef et mis en scène par Hassan El Geretly, pour faire entendre des voix complémentaires et différentes sur la révolution égyptienne, en s’inspirant des arts traditionnels populaires.

Toutes les informations et dates de représentation sur :
letarmac.fr

Marina Da Silva

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