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L’agenda 2015 du ministre de la défense

Dans la foulée d’un conseil de défense, mercredi 11 mars, consacré à une revue des engagements militaires français, et à une réévaluation des effectifs, le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian a tenu à présenter à la presse son agenda pour l’année 2015. Alors qu’il est souvent donné partant pour être tête de liste lors des élections régionales en Bretagne, le ministre veut convaincre qu’il a bien l’intention de « mener ses engagements jusqu’à leurs termes ».

par Philippe Leymarie, 12 mars 2015

Selon plusieurs échos, M. Le Drian pourrait décider cet été s’il se porte candidat dans son fief breton, mais aurait promis au président François Hollande — dont il est un des plus solides soutiens — de rester à son poste au moins jusqu’au scrutin de décembre, afin de gérer les opérations extérieures (OPEX) ou intérieures en cours, de mener à bien le vote de la loi sur le renseignement, le bouclage du budget, l’actualisation des effectifs et de la loi de programmation militaire (LPM), ainsi que la reconnaissance des associations professionnelles des militaires.

Avril

La loi sur le renseignement : l’examen du projet de loi, principal objectif de son agenda 2015, débute à l’Assemblée nationale. C’était un axe prioritaire, souligné par les Livres blancs de 2008 et 2013. Mais, selon le ministre, il faut aller encore plus loin, après que « la France a été marquée à son cœur », et alors que « la menace se manifeste désormais au plus près de nous » (1) : la gestion des attentats aurait révélé des difficultés structurelles sur l’identification des suspects. Dossier « Attentats de Paris, l’onde de choc », Le Monde diplomatique, février 2015.« La loi de 1991 sur les interceptions de sécurité avait été pensée dans un autre contexte sociétal et technique. Nous devons adapter notre arsenal juridique, pour que les agents ne se mettent pas en infraction lorsqu’ils mènent les indispensables investigations », assure Jean-Yves Le Drian pour qui les moyens de contrôle de ces opérations seront renforcés, sur le modèle de l’actuelle Commission des interceptions (CNCIS), en liaison avec la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), tandis qu’une nouvelle voie de recours sera mise à la disposition des « usagers ».

Mai

Focus sur l’Europe de la défense : la plupart des Européens sont loin de l’objectif des 2 % du PIB consacrés à la défense, relève le ministre, pour qui « le fardeau de la sécurité européenne n’est pas justement réparti ». « Nous sommes vingt-huit, mais combien d’entre nous prennent part à la résolution des conflits ? ». Jean-Yves Le Drian assure que la France a mis sur la table de l’Union européenne la question du financement des OPEX — un débat légitime, soutient-il, car « quand la France intervient au Mali ou en Centrafrique, elle le fait aussi au nom de l’Europe ». Le ministre a invité ses homologues d’Allemagne, d’Italie et de Pologne le 10 mai, à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la libération de Lorient, pour préparer le Conseil européen de juin, qui sera pour la première fois en partie consacré aux questions de défense.

Quid de l’idée d’armée européenne, relancée récemment — dans un journal allemand — par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Junker ? Pour Jean-Yves Le Drian, elle reste une perspective extrêmement lointaine. Il propose de « commencer par le commencement », avec des avancées sur le terrain à chaque étape, par exemple en affectant une part du budget recherche et développement (R&D) à la défense, ou en progressant sur la question des drones, du ravitaillement en vol, etc. Et suggère à M. Junker de se demander pourquoi, par exemple, les « battle groups » européens — « un très bon concept » — n’ont jamais été utilisés sur le terrain (2) : « Plus on en parle, moins ca sert, alors qu’il y a eu de nombreuses opportunités… »

En mai également, la présentation du futur modèle de l’armée de terre française, baptisé « Au contact ! », qui vise à rendre les troupes plus opérationnelles à moyens réduits ou simplement constants. Ce modèle tiendra compte du nouveau contrat opérationnel annoncé à la suite du conseil de défense du 11 mars : 7 000 militaires doivent pouvoir se consacrer dans la durée à la défense intérieure du territoire. A titre exceptionnel, depuis le 9 janvier, l’opération Sentinelle — « qui est, je le répète, militaire » — mobilise au total 10 000 soldats, pour protéger 682 sites dans l’Hexagone et en outre-mer (dont 600 lieux de culte). Elle sera réévaluée le 1er juillet, et prolongée autant que nécessaire.

Mais ce n’est pas viable à long terme, car cela implique des suppressions de permissions, des durées de missions anormales, des réductions de périodes d’entraînement, etc. « Il nous faut tirer les conséquences de cet engagement de nos armées sur le territoire national, et évaluer les effets sur l’équilibre de la LPM », plaide Jean-Yves Le Drian. Il s’agit notamment de revenir sur la réduction des effectifs inscrite dans la LPM, en y intégrant la pause déjà décidée en janvier, et la nécessité de faire face, désormais, à un engagement long sur le territoire.

Juin

En juin débutera justement l’examen par le Parlement de l’actualisation de la LPM,, la réunion du Conseil européen consacré à la défense, ainsi que la publication du rapport 2014 sur les exportations d’armement, avec un bilan déjà jugé « record », supérieur à 8 milliards d’euros. « Depuis mon arrivée, se félicite le ministre, le montant des commandes a doublé, preuve de la qualité des matériels, mais aussi de la réussite d’une méthode — celle de “l’équipe France”, qui unit public et privé dans une même démarche ».

Parmi les gros contrats, citons notamment l’équipement de l’armée libanaise, grâce à un financement saoudien, qui s’étalera sur plusieurs années, avec des cycles de formation en France : selon le ministre, il « entre dans la lutte contre le terrorisme ». Le salon international de l’aéronautique et de l’espace, qui se tiendra du 15 au 21 juin au Bourget, sera l’occasion de conclure un accord de principe pour lancer les études sur le futur drone européen.

Juillet

Juillet verra la création de la co-entreprise franco-allemande Nexter-KMW, qui deviendra alors le champion européen de l’armement terrestre, ainsi que la livraison à l’Egypte, en marge de l’inauguration des aménagements du canal de Suez, de la frégate multimission Fremm et des trois premiers avions Rafale achetés par Le Caire (sur une série de 24, lire « Les Rafale du Maréchal »). Trois drones Reaper seront également commandés à l’américain General Atomics au profit de l’armée de l’air française (s’ajoutant aux trois engins opérant déjà dans le Sahel).

Le 1er juillet, la base avancée temporaire de Madama, au nord du Niger, aura sa pleine capacité opérationnelle dans le cadre de l’opération Barkhane, alors que le contexte sécuritaire reste tendu au Sahel, après l’attentat de Bamako, et divers incidents graves ces derniers jours au nord du Mali. Pour Jean-Yves Le Drian, cependant, « la négociation des accords d’Alger paraphés le 1er mars permet d’espérer une normalisation ». Le ministre tient à remercier en particulier l’Algérie, et appelle tous les groupes, notamment touaregs, à rallier ce processus de paix.

Lire Rodrigue Nana Ngassam, « Le Cameroun sous la menace de Boko Haram », Le Monde diplomatique, janvier 2015.Jean-Yves Le Drian salue aussi la lutte qu’ont engagée les armées tchadienne, camerounaise et nigérienne contre Boko Haram — dont l’affilialion à l’Organisation de l’Etat islamique (OEI, Daesh en arabe) est désormais revendiquée. « Les pays concernés manifestent une vraie volonté. C’est un élément nouveau qu’on apprécie. Ils peuvent compter sur le soutien logistique de la France » (en carburant, ou en matière de renseignement, par exemple). Le dégagement d’effectifs sur Sangaris en Centrafrique (RCA) devrait permettre de renforcer légèrement Barkhane, et le soutien aux pays du Lac Tchad, aux prises avec Boko Haram. Mais, a insisté le ministre, « nous sommes dans le soutien, pas dans le combat ».

A propos de l’opération française Barkhane, Jean-Yves Le Drian rappelle qu’il avait attiré l’attention dès septembre dernier sur la détérioration de la situation en Libye, « creuset de toutes les rebellions » : « J’avais raison d’avoir des craintes. Aujourd’hui, on assiste à une sorte de balkanisation avec de nombreuses katibas, pas d’homogéneité, et un élément nouveau : Daesh », en référence à l’attentat de l’hôtel Korintia, et l’assassinat de coptes chrétiens égyptiens. Selon lui, la communauté internationale n’est pas restée inerte : une initiative des Nations unies tente d’aboutir à la formation d’un gouvernement de transition qui permettra la pacification. Mais « il n’est pas envisageable que l’avenir de la Libye se prépare sans la Tunisie, le Niger, le Tchad, l’Egypte ».

En RCA, la stabilisation permettra un désengagement progressif, avec pour objectif de passer de 1 650 hommes aujourd’hui, à 800 en fin d’année : « Je ne doute pas qu’au delà du forum de Bangui, les conditions permettront la tenue de l’élection présidentielle ».

Juillet devrait voir également la création en France des « sociétés de projet », pour un financement dit « innovant » d’équipements militaires, comme des frégates Fremm ou des Atlas A-400 M, que le budget de la défense ne permet pas d’acheter comptant.

Septembre

Université d’été de la défense, sur le thème « Du renseignement aux opérations », ainsi que le premier colloque international sur la cybersécurité, organisé à Paris par le ministère de la défense.

Octobre

Mise en conformité des textes réglementaires sur le droit d’association professionnelle dans les armées avec les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme (et le droit, notamment, d’être candidat à une élection municipale), mais « pas question de syndicalisation », a rappelé le ministre.

Inauguration de l’Hexagone Balard, qui regroupera au sud de Paris, dans le XVe arrondissement, l’ensemble des organes du ministère de la défense et du commandement des armées. Et le début de l’examen du budget 2016 de la défense.

Novembre

Le lancement de la première expérimentation d’un « service militaire adapté », sur le modèle de ce qui fonctionne outre-mer. Et la tenue à Dakar du deuxième forum international sur la paix et la sécurité en Afrique (voir la carte de Cécile Marin, « Enjeux et acteurs de la sécurité en Afrique », Le Monde diplomatique, février 2015).

Décembre

Un déplacement à Bahrein pour le Manama Dialogue, qui fait le point sur les enjeux de sécurité au Proche-Orient. Ainsi qu’en France, la finalisation de la conception de « Source solde », le futur logiciel de gestion des salaires des militaires : une opération de longue haleine, qui demande une certaine ténacité — « ce qui est conforme à mon tempérament », se vante le ministre. Il s’agit de remplacer l’actuel système Louvois, générateur depuis plusieurs années de retards, ou de trop payés dans les armées. Il y a 250 000 agents à rémunérer, en fonction de 250 paramètres, avec plusieurs millions de lignes de solde à calculer chaque mois…

Philippe Leymarie

(1) Estimant que « jamais dans son histoire récente, la France n’a connu une telle menace liée à la situation internationale », le ministre a précisé que 1 400 ressortissants français ont été recensés comme tentés par le djihad en Irak ou Syrie, dont 400 ont été identifiés sur place, 90 sont morts dans des combats, et 200 sont de retour sur le territoire français.

(2) Ces bataillons de 1 500 hommes sont formés par un groupe d’Etats volontaires, et se tiennent disponibles, par périodes de six mois, pour une éventuelle intervention militaire au nom de l’Union européenne. Le dispositif existe depuis 2007, mais n’a jamais été engagé sur le terrain.

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