En kiosques : octobre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

« Tête d’Or », de Paul Claudel

Un rebelle africain sur les planches

Jean-Claude Fall met en scène Tête d’Or, de Paul Claudel, avec une quinzaine d’acteurs maliens. Une expérience inédite qui revisite totalement l’œuvre de jeunesse d’un des plus grands poètes-dramaturges français. Et une réussite magistrale.

par Marina Da Silva, 27 mars 2015

Claudel a vingt ans lorsqu’il écrit Tête d’Or, en 1889, dans une sorte d’exaltation et de fougue qui évoque Rimbaud ou Lautréamont, et où l’on décèle déjà ses combats intérieurs. Elevé dans la pensée matérialiste de la fin du XIXe siècle, il est bouleversé par la foi qu’il éprouve soudainement comme une révélation la nuit de Noël de l’année 1886, et qui va faire de lui un catholique intransigeant dont la mystique imprégnera tout son théâtre : L’Annonce faite à Marie, L’Otage, Le Soulier de satin...

Il en récrira une nouvelle version en 1994, accentuant son symbolisme religieux et lyrique. Dans ce drame en trois actes, Tête d’or est la figure du paysan Simon Agnel, vainqueur de croisades contre les barbares qui revient chez lui, dans un pays qui n’est pas nommé, et trouve sa maison détruite et sa femme morte. Fou de douleur, n’ayant plus que son ami Cébès à qui se fier, il se lance à la conquête du monde en devenant régicide.

La pièce dure cinq heures et de nombreuses mises en scène ont échoué à apprivoiser les clés de son étrangeté et de sa représentation allégorique complexe. Celle de Jean-Louis Barrault, en 1959 à l’Odéon, où Tête d’Or était interprété par Alain Cuny — Laurent Terzieff incarnant Cébès —, reste la plus mythique.

Dans la mise en scène de Jean-Claude Fall — conçue pour quinze acteurs maliens formidables qu’il faut tous citer : Adama Bakayoko, Nouhoum Cissé, Ramsès Damarifa, Cheick Diallo, Hamadoun Kassogué, Abdoulaye Mangané, Ismael N’Diaye, Maïmouna Samaké, Djibril Sangaré, Diarrah Sanogo, Gaoussou Touré, Aïssata Traoré, N’Dji Traoré, Tieblé Traoré, Mohamed Yanogué —, Tête d’or prend une dimension et une puissance nouvelles. Le récit de ce jeune homme désespéré, qui a tout perdu, et décide de devenir conquérant pour aller vers la mort dans une démarche de kamikaze, ébranle. Le texte semble avoir été écrit pour l’Afrique. Et Fall le symbolise en jouant les trois actes dans trois lieux différents. Pour le premier, le public est debout, assis sur des bancs ou à même le sol, sur des nattes, durant une bonne vingtaine de minutes. Deux chanteuses maliennes à la voix d’étreinte, renforcent ce sentiment d’être venu écouter un griot, que Tête d’or, relié aux éléments de la nature incarne dans son verbe : « Oh Arbre, accueille moi, c’est tout seul que je suis sorti de la protection de tes branches, et maintenant c’est tout seul que je m’en reviens vers toi, oh mon père immobile… »

Puis on se déplace pour passer dans un second espace où la scène a pris la dimension d’un cercle autour duquel s’installent les spectateurs, à la manière du Koteba, une forme de théâtre traditionnel au Mali, sur laquelle Jean-Claude Sagot-Duvauroux, qui signe la dramaturgie, a beaucoup travaillé avec la compagnie BlonBa, partenaire du spectacle qui a d’abord été représenté au Mali, avant de venir à la Cartoucherie de Vincennes.

Là, dans le palais du roi avec ses courtisans flambeurs et corrompus, les acteurs sont en costumes et donnent une tonalité très contemporaine aux enjeux du spectacle, opposant valeurs traditionnelles et néolibéralisme. Outre la musique cristalline de Cheick Diallo à la flûte peule et la danse, qui accompagne les crescendos de la tragédie, le spectacle est aussi total par la performance physique sans faille des acteurs. Si l’on peut avoir, dans un premier temps, un sentiment un peu décalé dans leur rapport à la narration — parfois dans l’emphase —, on est en revanche totalement ébloui par cette autre narration qu’ils donnent avec leur corps dans un engagement direct, qui peut aller jusqu’à la transe, absolument fascinant. Dans ce tableau, Tête d’Or arrive en vainqueur, exécute le roi, et prend le pouvoir, devenant un chef de guerre. Il n’a aucune pitié pour la fille du roi qui va devenir une princesse errante et son ennemie jurée.

Si dans le troisième acte, on retrouve une configuration plus classique, où le spectateur est dans son fauteuil face à la scène, la dramaturgie en revanche, presque cinématographique, ne perd rien de son envoûtement et de son intensité. La violence et la mort vont continuer à s’abattre en cascade. C’est d’abord la princesse, perdue et affamée, qui est crucifiée à un arbre par un ancien serviteur du palais. Puis Tête d’or qui vient agoniser après une expédition ayant mal tourné.

Pour Jean-Claude Fall, il s’agissait d’interroger cette notion de « desperado » ou de « kamikaze » qui évoque les djihadistes d’aujourd’hui mus par cette « force qui va », n’ayant plus rien à perdre, plutôt qu’une idéologie à répandre.

Le texte résonne très fort par rapport à l’histoire récente du Mali. Tête d’or est un homme du peuple, un rebelle qui refuse la défaite et se bat pour reconquérir le royaume. Mais il devient lui-même un despote. Dans sa vision du monde, les femmes sont à la maison et les hommes à la guerre, les puissants écrasent les pauvres, l’ordre ancien redoute les transformations.

Pour Fall, cela peut se passer à tout moment partout : « cette pièce dit attention à ces fausses figures héroïques qui nous entraînent vers le chaos ».

C’est Sidy Soumaoro, un des principaux représentants de la scène rap bamakoise, connu sous le nom de Ramsès Damarifa, qui interprète Tête d’or et donne à sa pièce son magnétisme. Son groupe Tata Pound est capable de réunir des milliers de personnes autour de chansons à l’engagement radical qui lui ont valu d’être souvent interdit de diffusion sur la chaine nationale. L’acteur dégage cette électricité par tous les pores de la peau. Il est reçu cinq sur cinq par l’ensemble de la troupe. Et tous forment ensemble un chœur d’une rare harmonie et puissance de jeu.


« Tête d’or », de Paul Claudel

Mise en scène Jean-Claude Fall

Au Théâtre de la Tempête Cartoucherie
Route du Champ de Manœuvre — 75012 Paris
Jusqu’au 12 avril

Tél. : 01 43 74 94 07

Marina Da Silva

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016