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Le journalisme de divulgation

par Alain Garrigou, 21 mai 2015

Que se passe-t-il dans le journalisme d’investigation ? Gérard Davet et Fabrice Lhomme, « grands reporters » au journal Le Monde, ont publié le récit de leur rencontre avec M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Elysée, qui leur avait (aurait) confié la demande de M. François Fillon d’accélérer les poursuites judiciaires contre M. Nicolas Sarkozy. La sensation résidait moins dans les basses manœuvres de la politique — sur laquelle on ne se fait guère d’illusions — que dans la violation d’une règle absolue du journalisme d’investigation : le secret des sources. Cette transgression était d’autant plus surprenante qu’elle venait de journalistes dont les contacts téléphoniques avaient été enregistrés sur la demande d’un magistrat, le juge Courroye, dans l’affaire dite des fadettes.

Lire Razmig Keucheyan et Pierre Rimbert « “Affaire Cahuzac”, le carnaval de l’investigation », Le Monde diplomatique, mai 2013.Confrontés à la tempête (médiatique), les deux journalistes déniaient toute faute et trouvaient alors des confrères complaisants pour leur ouvrir leurs plateaux. Le producteur de l’émission « Politiques », M. Serge Moati, les excusait même, reportant dans un tweet la faute sur le piégé : « c’est [M. Jouyet] un homme très urbain, très policé, très agréable mais très maladroit. C’est quelqu’un qui a toujours gaffé » (15 novembre 2014 (1)). Rodés à l’économie subtile du off the record (2), ces confidences que les politiques font aux journalistes avec engagement implicite de ne pas les divulguer, pouvaient-ils ignorer que la nature même de l’information qu’ils s’apprêtaient à divulguer, susceptible de valoir la disgrâce au secrétaire général de l’Elysée, en relevait pleinement ? Pour d’autres confrères, l’épisode était donc grave : qui, après ça, voudrait encore leur confier des secrets ? Depuis lors, M. Jouyet s’est en tout cas confiné dans le silence.

Qu’est-ce qui a poussé des journalistes dits d’investigation à divulguer leur source ? La réponse est dans leur livre, Sarko s’est tuer (3), dès les premières pages — sans doute parce qu’il est recommandé d’attirer immédiatement l’attention afin d’obtenir les comptes-rendus de critiques paresseux ou trop occupés. Un livre qui passe surtout en revue les « affaires » qui menacent M. Sarkozy, reprenant de vieilles informations, sans enquête spécifique ni aucune révélation. Heureusement, son succès était assuré par la transgression originelle.

Quitte à ressasser les affaires toujours en attente de l’ex-président, on peut s’étonner que les auteurs ne s’attardent pas sur cette question aussi brûlante que désespérante : comment expliquer que les affaires durent autant sans trouver d’épilogue judiciaire, sinon très tardivement ? Où en sont les instructions ? Perdues dans les maquis de la procédure, semble-t-il. Il faut bien alors relier cette question à un constat fait par d’autres : celui de l’impunité politique (4). Beaucoup de bruit pour rien en somme. Mais la réflexion est sans doute trop audacieuse pour des journalistes qui se contentent de chasser les défaillances humaines et sont sûrement dépourvus du goût de la subversion.

La compétition — course aux droits d’auteur et rivalités professionnelles — est-elle si sourde sur le marché des livres d’investigation pour expliquer la violation du sacro-saint secret des sources ? C’est ce que semble confirmer la parution du livre de Mmes Ariane Chemin et Vanessa Schneider, journalistes au Monde, sur M. Patrick Buisson (5). Cette fois-ci, l’enquête existe mais elle est si mal ficelée, si mal aboutie qu’on devine, derrière chaque révélation, qui sont les informateurs. Equivalent du fast food ou du fast thinking, l’investigation rapide mélange des témoignages plus ou moins intéressants avec de vieilles informations. Le livre raconte ainsi l’histoire d’un homme d’intrigue (Patrick Buisson), dont la carrière chaotique culmine lorsqu’il accède au rôle de gourou dominant son sectateur fragile (Nicolas Sarkozy). Comment pourrait-on croire que cette narration suffise à éclairer la situation de conseiller politique écouté d’un président de la République ? Tout au plus devrait-on croire à la version, maintes fois répétée, d’une martingale idéologique d’extrême droite, supposée apporter la victoire. Les auteurs ne s’intéressent guère à ce qui a fait sortir Patrick Buisson des coulisses : ces sondages coûteux de l’Elysée, révélés par la Cour des comptes — sujet sans doute trop technique ; ni à la machine logistique et financière, nécessaire à toute entreprise politique d’envergure. Ce journalisme people se fonde à la fois sur le recueil des informations — la conversation mondaine — et des schèmes de compréhension — une vague psychologie de gare —, qui prêtent aux personnages des qualités et des défauts de caractères, lesquels sont tous censés expliquer leurs choix. Bref, il faut construire une intrigue sur le mode du storytelling, en empruntant aux lignes les plus classiques du récit : tragique avec Shakespeare, arriviste avec Balzac.

A l’inverse, Richie, la biographie du sulfureux directeur de Sciences Po Richard Descoings (6), mort à New York, au cœur d’un scandale et dans des circonstances floues, apporte des informations, et même un flot d’informations « vendues » comme inédites. En effet, nous dit Raphaëlle Bacqué, du quotidien Le Monde là encore, « de son vivant, les personnages de cette comédie humaine avaient gardé le secret. Maintenant qu’il est mort, ils pouvaient enfin raconter son histoire » (p. 14). Rien de bien glorieux. D’autant plus que cette fois-ci, les secrets privés sont étalés sur la place publique. On n’ignore plus grand-chose de l’homme, qui dirigeait autoritairement l’école des élites françaises. En tout cas lorsqu’il s’agit de ses mœurs (nuits chaudes dans le Paris homosexuel, rencontres furtives, dragues des étudiants, addiction aux drogues branchées). Ou même de celles de certains de ses proches, bien vivants. Si l’on apprend les détails, l’essentiel était déjà connu. Mais tu. Dans l’institution, les initiés avaient peur. Dans la presse, on était plus soucieux de promouvoir les initiatives de Richard Descoings (7). Comme un scrupule, Raphaëlle Bacqué croit devoir préciser qu’elle a été élève de Sciences Po, mais point qu’elle enseigne au sein de son école de journalisme. Elle a dû être embauchée comme d’autres par Richard Descoings qui, on le sait, veillait personnellement aux recrutements des journalistes.

Pouvait-elle ignorer le système d’embauche mis en place par l’ancien directeur de Sciences Po, soucieux de se doter de financements privés pour recruter et payer à sa guise ? A commencer par lui-même. Si le scandale est arrivé par le dévoilement de rémunérations, le système de direction collective est passé sous silence. L’argent est-il plus indicible que le sexe ou met-il trop de monde en cause ? Il est vrai que Richard Descoings, manière d’excuser ses soutiens et lui-même en partie, était un « visionnaire courageux ». Manière d’ignorer toutes les critiques et ainsi de ne pas se déjuger. On ne saura donc rien de la mutation de Sciences Po en business school, de la réforme de la scolarité, de l’adoption de la discrimination positive. Aucun rapport ? A quoi bon nous livrer aujourd’hui le récit d’une vie privée ?

Encore une fois, ce journalisme d’investigation ne pose pas la seule question intéressante mais dérangeante. On ne pourra pas croire qu’une journaliste prompte à dévoiler aujourd’hui ne savait pas hier. Sauf à être mal informée. Un comble. Pourquoi le faire aujourd’hui ? On ne saurait se contenter de dire qu’on « entre dans un mort comme dans un moulin », ici de la façon la plus vulgaire, car il faut bien aussi se demander pourquoi le secret avait été aussi bien préservé. Il ne suffit pas de remarquer l’adresse ou la séduction qu’exercait l’ancien directeur sur une partie de la presse. Comment les parrains de Richard Descoings, aussi austères que René Rémond, Michel Pébereau ou Jean Claude Casanova, sans même parler de ses protections au sommet de l’Etat, ont-ils pu ne jamais lui refuser leur soutien ? Finalement, si le scandale n’était venu d’une fuite ayant intéressé Mediapart (8) — plutôt que d’autres médias qui avaient choisi d’ignorer les pièces comptables de la gestion des rémunérations —, Sciences Po serait toujours gouverné par un directeur dont les mœurs privés ne l’ont pas disqualifié pour diriger une institution d’enseignement. Si cela n’avait aucun rapport, il fallait alors respecter sa vie privée. S’il est par contre des relations entre les sphères d’activité d’un homme, si par exemple, il est des exigences de vertu pour diriger une institution d’enseignement, il aurait alors fallu expliquer pourquoi des complicités aussi haut placées dans l’Etat et dans la presse en ont fait fi.

Faux semblants du journalisme d’investigation, ou plutôt du journalisme de divulgation, qui cache autant qu’il dévoile. On pourrait croire qu’il dévoile les secrets auxquels les citoyens ont droit. Sans doute certains journalistes font-ils de véritables enquêtes qui apportent quelque chose à la vie démocratique (9), mais combien la dévoient-elle dans la pipolisation où la politique, comme une mer polluée charrie ses déchets sur les plages, abandonne ses perdants à leur sinistre réputation, divulgue ses secrets lorsqu’ils n’en valent plus la peine et répand les semi-vérités et les omissions dans les kiosques de gare ou sur les plateaux de télévision ?

Alain Garrigou

(1) Cet échange sur le plateau de Politiques (LCP, 15 novembre 2014) :
- Gérard Davet : (…) nous pensions aussi, peut-être ne nous nous trompons nous pas, que les gens s’intéresseraient au-delà de cette anecdote aux 310 autres pages…
- Serge Moati : Mais oui !
- Gérard Davet : …qui sont disiez-vous à charge mais à partir de faits…
- Serge Moati : …documentées, très documentées évidemment.

(2) Jean Baptiste Legavre, « Off the record. Mode d’emploi d’un instrument de coordination », Politix, 19, 1992.

(3) Gérard Davet, Fabrice Lhomme, Sarko s’est tuer, Stock, Paris, 2014.

(4) Cf. Pierre Lascoumes, Carla Nagels, Sociologie des élites délinquantes. De la criminalité en col blanc à la corruption politique, A. Colin, Paris, 2014.

(5) Ariane Chemin et Vanessa Schneider, Le mauvais génie, Fayard, Paris, 2015.

(6) Raphaelle Bacqué, Richie, Grasset, Paris, 2015.

(7) Lire « Sciences Po, Inc. », Le Monde diplomatique, novembre 2006.

(8) A peine l’enquête de Jade Lindgaard est-elle citée dans le livre. Voir le dossier sur le site de Mediapart.

(9) Bien entendu, il existe de véritables enquêtes comme le montre au même moment le livre Violette Lazard, Big Magouilles. UMP. Où est l’argent ? Paris, Stock, 2014.

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