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Islamophobie, judéophobie

Les frères jumeaux

Les éditions Syllepse publient un texte posthume d’Ilan Halevi, « Islamophobie et judéophobie. L’effet miroir ». Cette réflexion stimulante aide, notamment dans la période de l’après-Charlie, à comprendre les ennemis qu’il est nécessaire de combattre aujourd’hui et les parallèles entre l’antisémitisme des années 1930 et l’islamophobie aujourd’hui. J’en ai rédigé la préface que je publie ci-dessous.

par Alain Gresh, 13 juin 2015

Un débat atour de ce livre avec Marwan Mohammed et Alain Gresh aura lieu mardi 16 juin à 19 h à la librairie Les Guetteurs de vent, 108 avenue Parmentier 75011.

Ayant fait des choix improbables tout au long de sa vie, ayant assumé des ruptures avec ses attaches « tribales », ayant choisi la cause palestinienne et rejoint le Fatah, l’organisation de Yasser Arafat, lui qui était né juif, Ilan Halevi peut encore nous surprendre. Dans les derniers mois de sa vie, il s’est aventuré à écrire un texte sur l’islamophobie et les discriminations qui frappent les musulmans. Ilan ne dénonce pas seulement les guerres impériales menées au nom de la « civilisation » et du « progrès », voire parfois du christianisme, contre les Barbares. Il ose, ce qui lui vaudra, nul n’en doute, dans l’au-delà auquel il ne croyait pas, la haine de tous les éditocrates d’aujourd’hui, dresser un parallèle entre l’antisémitisme, dont il avait eu personnellement à souffrir à sa naissance sous l’Occupation, et l’islamophobie dont le cancer s’étend au sein de la classe politique, des journalistes, des intellectuels, qu’ils soient de gauche comme de droite. Car, pour reprendre la jolie formule de l’historien Michel Dreyfus sur l’antisémitisme, s’il n’y a pas d’islamophobie de gauche, car les deux termes sont contradictoires, il y a bien une islamophobie à gauche, peut-être la plus dangereuse (1).

Ilan le fait avec un sentiment d’urgence qui transparaît dans son écriture, inquiet face à la montée des périls, aux dérives qui nous entraînent tout droit à une « guerre de civilisation ». D’entrée de jeu, il confesse « à quel point [son] propos est peu abstrait, et dépourvu du détachement que la rigueur scientifique requiert de l’historien, et du chercheur en général. Mais la reconnaissance de cette urgence est également source de légitimité pour ce propos, car il y va de la guerre, de la mort et de la souffrance, et de l’absolue nécessité de leur résister ». Mais s’il écrit ce livre en militant, il le fait aussi avec sa formidable culture, avec sa profonde connaissance de l’histoire, celle des Juifs, celle de la Palestine, mais aussi celle du monde dont il s’est toujours senti citoyen, quelles que soient ses attaches (ou plutôt à cause de ses attaches) avec la Palestine.

L’ouvrage se déploie sur deux axes, celui de l’analyse de « la guerre contre le terrorisme » et celui du parallèle entre islamophobie et antisémitisme.
Depuis la présidence de George W. Bush, la « guerre contre le terrorisme » se situe au cœur de la stratégie mondiale des Etats-Unis et de celle de nombre de ses alliés. Il est vrai que Barack Obama a légèrement infléchi les orientations de son prédécesseur, pour tenir compte des défaites militaires américaines, des réticences de son opinion publique, mais il continue à bombarder l’Irak et la Syrie et à envoyer ses drones tuer aux confins du Pakistan comme au Yémen ou en Somalie, mêlant, dans ses « assassinats ciblés », des « terroristes recherchés » et des civils innocents (2).

Au discours sur le terrorisme, largement dominant aussi en France, notamment depuis les attaques contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de janvier  2015 (3), Ilan réplique ironiquement : « La guerre à l’ombre de laquelle croît aujourd’hui le nouveau “chauvinisme de guerre” est officiellement définie comme une confrontation aux dimensions planétaires contre “le” terrorisme. Stricto sensu, le terrorisme est une technique de guerre parfaitement criminelle, mais tristement universelle, qui consiste à prendre des civils pour cibles d’opérations militaires à des fins politiques. Le nouvel ennemi global ne serait donc pas un Etat ou un groupe d’Etats, un pays, un régime ou un parti, ou même une idéologie, mais une technique ! Une guerre globale contre les marteaux-piqueurs ? Contre les embrayages automatiques ? Peut-on concevoir une guerre contre une méthode sans se préoccuper de savoir qui y a recours et pourquoi ? Il paraîtrait que poser de telles questions est en soi une démarche suspecte, car le “terrorisme”, comme le claironnait José Aznar alors qu’il dirigeait le gouvernement espagnol, “ne doit pas être compris, ou expliqué, mais combattu !”. »

Aussi condamnable soit-il, le terrorisme fait partie de la panoplie militaire et, comme on l’a souvent répété, il est l’arme des faibles. Figure brillante de la révolution algérienne, arrêté par l’armée française en 1957, Larbi Ben Mhidi, chef de la région autonome d’Alger, fut interrogé sur la raison pour laquelle le Front de libération nationale (FLN) déposait des bombes camouflées au fond de couffins dans les cafés ou dans les lieux publics. « Donnez-nous vos avions, nous vous donnerons nos couffins », rétorqua-t-il à ses tortionnaires, qui l’assassineront froidement quelques jours plus tard. La disproportion des moyens entre une guérilla et une armée régulière entraîne une disproportion du nombre des victimes. Si le Hamas et ses alliés doivent être considérés comme des « terroristes » pour avoir tué trois civils pendant la guerre de Gaza de l’été 2014, comment faut-il qualifier l’Etat d’Israël, qui en a massacré, selon les estimations les plus basses, celles de l’armée israélienne elle-même, entre 800 et 1 000, dont plusieurs centaines d’enfants ? Qui osera désigner un Etat qui détruit l’Irak ou qui massacre en Palestine comme « terroriste » ? Qui traînera George W. Bush ou Benyamin Nétanyahou devant la Cour pénale internationale ?

Lire aussi « Pour en finir (vraiment) avec le terrorisme », Le Monde diplomatique, avril 2015.Même du point de vue des objectifs de ses promoteurs, la « guerre contre le terrorisme » se révèle un désastre. Selon la Global Terrorism Database de l’université du Maryland, Al-Qaida et ses filiales ont commis environ deux-cents attentats par an entre  2007 et 2010. Ce nombre a augmenté de 300 % en 2013, avec six-cents actes. Et nul doute que les chiffres de 2014 battront tous les records avec la proclamation du « califat » par Abou Bakr Al-Baghdadi. Qu’en est-il du nombre de terroristes ? Selon les estimations occidentales, 20 000 combattants étrangers ont rejoint l’organisation de l’Etat islamique (OEI) et les organisations extrémistes en Irak et en Syrie, dont 3 400 Européens. Rappelons qu’Al-Qaida n’existait pas en Irak avant l’invasion de ce pays par les Etats-Unis en mars  2003.

Ce bilan serait bien fragmentaire s’il ne prenait en compte les désastres géopolitiques et humains. Depuis 2001, les Etats-Unis, parfois avec l’aide de leurs alliés, ont mené des guerres en Afghanistan, en Irak, en Libye et, de manière aérienne, au Pakistan, au Yémen et en Somalie. Bilan : l’Etat libyen a disparu (4), l’Etat irakien sombre dans le confessionnalisme et la guerre civile, le pouvoir afghan vacille, les talibans n’ont jamais été aussi puissants au Pakistan. Condoleezza Rice, ancienne secrétaire d’Etat américaine, évoquait un « chaos constructif » en 2005 pour justifier la politique de l’administration Bush dans la région, annonçant des lendemains qui chanteraient l’hymne (américain) de la démocratie. Dix ans plus tard, le chaos s’est étendu à tout ce que les Etats-Unis appellent le « Grand Moyen-Orient », du Pakistan au Sahel. Et les populations comptent parmi les premières victimes de cette utopie « constructive ».

Mais il existe une autre victime de cette guerre, note Ilan, l’ensemble des musulmans qui se voient désignés à la vindicte publique. Oubliées les alliances d’antan qui soudaient le président Ronald Reagan aux « combattants de la liberté » afghans ; effacé le soutien à tous les groupes islamistes, du moment qu’ils affrontaient l’empire du Mal soviétique ou combattaient le nationalisme ou la gauche arabes. Désormais, l’islam est devenu l’ennemi public numéro  1, même si, explique Ilan, « le langage est piégé. Car selon les principaux chefs d’orchestre de cette bataille planétaire, l’ennemi ne serait pas l’islam, mais l’islamisme. Or, cet islamisme, assimilé au terrorisme, est un ennemi sans visage, à l’image de ces hommes posant et paradant en cagoule devant les caméras des médias de leurs présumés adversaires. De la même façon qu’aucun criminel de guerre ne se revendique “terroriste”, puisque tous prétendent perpétrer leurs forfaits au nom des idéaux les plus nobles, aucun encagoulé de l’audiovisuel ne se revendique “islamiste”, puisque précisément tous prétendent incarner l’islam tout court, rejetant tous les autres islams dans les ténèbres extérieures de la jahiliyyah (l’“ignorance” préislamique) ou de l’usurpation, et fondant ainsi le dérapage conceptuel évoqué plus haut ».

Et, de fait, ce qui frappe et ce sur quoi Ilan insiste, c’est cet engrenage qui entraîne à faire de la religion un tout homogène, l’associant à la violence et à l’intolérance, à travers la réification des concepts, qu’il s’agisse de celui de chahid ou de hijab, mots réduits à une seule interprétation qui ramènent l’islam à une religion monolithique, sans débats, sans nuances, sans histoire. L’auteur revient ainsi sur la notion de jihad et ce qu’elle signifie pour les croyants et non sa lecture réductrice par les médias. « Il est généralement traduit par guerre sainte, et cette notion sous-entend une guerre obligatoire contre les non musulmans pour les convertir de force ou les exterminer. Laissons de côté l’usage métaphorique du mot, qui, comme “croisade” en français, peut s’appliquer à toute lutte pour une cause juste, sans inférer du contenu idéologique ou religieux de la démarche. Même littéralement, le jihad reste un effort sur la voie de Dieu qu’il soit interne ou externe, individuel ou collectif, comme son sens radical le suggère (en arabe, la racine j-h-d traduit la notion d’effort), et le mot lui-même n’a intrinsèquement aucune connotation a priori militaire ou violente, comme le mot français “mobilisation”. On peut parfaitement parler de jihad pacifique. »

Mais ce ne sont pas seulement les concepts qui sont réduits à des slogans rabâchés au journal de TF1, ce sont aussi les forces identifiées à l’islam politique qui sont caricaturées, alors même qu’elles poursuivent des stratégies différentes, voire contradictoires et que, comme tous les partis à travers le monde, elles évoluent plus en fonction des réalités de terrain que d’une idéologie monolithique. On se souvient comment les Frères musulmans égyptiens, sous la présidence de Mohammed Morsi, avaient justifié « religieusement » le prêt à intérêt pour défendre l’accord signé par leur leader avec le Fonds monétaire international (FMI).

L’auteur analyse la stratégie du Hezbollah et réserve de longues pages au Hamas, pour lequel il n’a pourtant aucune sympathie idéologique, Ilan étant un membre du Fatah, le rival du Hamas, mais dont il suit les évolutions, évolutions que les Occidentaux et le gouvernement israélien refusent de voir, tandis que Benyamin Netanyahou identifie le Hamas à Al-Qaida. Le Hamas, « vient de loin et ira sans doute loin, résume Ilan. La démocratie musulmane, qui serait à l’islam ce que la démocratie-chrétienne est au christianisme, est l’alternative immédiate au fanatisme, à l’intolérance et à la violence politique. Aujourd’hui, en Palestine, c’est parce que le Hamas et le Jihad islamique palestinien occupent l’ensemble du terrain islamique, qu’il n’y a pas d’espace pour les sectes d’assassins de type Al-Qaida. Cela, cependant, suppose aussi de préserver l’espace dans lequel, tout en reconnaissant leur droit de cité dans le débat, on peut continuer à les combattre, ou au moins à leur opposer un projet autre que le leur. » Pour reprendre une boutade d’un ami journaliste israélien, « nos dirigeants n’ont pas voulu le Fatah, ils ont eu le Hamas ; ils ne veulent pas le Hamas ils auront Al-Qaida ».

Cette haine de l’islam qui porte et nourrit même les responsables et les médias occidentaux, dépasse le cadre politique ou géopolitique ; elle rappelle, et c’est un des apports majeurs de cet ouvrage, l’antisémitisme des années 1930. « Dans ce dispositif de guerre des civilisations, on entend souvent parler d’une rive “judéo-chrétienne”, d’un “camp”, d’une “civilisation” judéo-chrétienne, qu’on pourrait opposer au monde musulman. Paradoxal renversement des termes d’une équation historique bien différente, où des Croisades à la Reconquista espagnole et jusqu’à l’antisémitisme européen moderne c’est bien l’Occident chrétien, et non l’Orient musulman, qui a le plus haï et persécuté les Juifs. »

Cette opération idéologique suppose d’identifier les Juifs des années 1930 à l’Europe (et donc d’expliquer qu’ils n’ont rien de commun avec ces immigrés qui débarquent aujourd’hui sur nos côtes) (5). L’entreprise ne manque pas de piquant si l’on se rappelle que cette expression de « civilisation judéo-chrétienne » est née dans les années 1930, précisément pour contrer le discours hitlérien de défense de l’Occident et de la civilisation chrétienne contre les Juifs. Le philosophe français catholique Jacques Maritain écrivait ainsi en 1942 que la tradition « judéo-chrétienne » était la source des valeurs occidentales. Cette vision, fondée sur de louables intentions, continua d’être utilisée, notamment aux Etats-Unis, pour affirmer la supériorité du « monde libre » sur l’Union soviétique athée. Pourtant, dès les années 1960, elle tomba en désuétude, les guerres de libération anticoloniales mettant à bas l’idée d’une lutte de civilisation dans laquelle le Nord représenterait le Bien. Paradoxalement, c’est avec la chute du Mur de Berlin que la notion de « civilisation judéo-chrétienne » a connu une nouvelle jeunesse, dans une acception inédite puisque les Juifs étaient inclus dans un Occident ressuscité et mythique destiné à rejeter les nouveaux parias, les musulmans. Ils n’étaient plus des « Juifs », mais des « Blancs » aux avant-postes de la lutte contre la Barbarie.

Nul mieux que l’écrivain israélien Amos Oz n’a exprimé, à son corps défendant, cette posture historique d’identification des Juifs à l’Europe et aux « Blancs ». Dans un discours sur les années 1930 prononcé à Francfort en 2005, il expliquait : « À l’époque, les trois quarts de l’Europe n’aspiraient qu’à se débarrasser définitivement de tous ces paneuropéens fervents, polyglottes, férus de poésie, convaincus de la supériorité morale de l’Europe, amateurs de danse et d’opéra, amoureux du patrimoine paneuropéen, rêvant d’une unité européenne post-nationale, prisant la courtoisie, les toilettes et les modes européennes, admirateurs inconditionnels d’une Europe que depuis des années […] ils s’étaient évertués à amadouer, à enrichir dans tous les domaines et par tous les moyens, s’efforçant de s’intégrer, de l’attendrir en lui faisant une cour effrénée, de se faire aimer, accepter, de la satisfaire, d’en faire partie, d’être aimé. »

À cette invraisemblable distorsion des faits, le poète et écrivain israélien Yitzhak Laor rétorque : « Les Juifs assassinés en Europe n’étaient pas une nation d’“europhiles”. […] Ils n’étaient pas “polyglottes, férus de poésie, convaincus de la supériorité morale de l’Europe, amateurs de danse et d’opéra”, etc. Un tel propos est une offense aux victimes du génocide, dont la majorité n’allait jamais à l’opéra ni ne lisait de poésie européenne. » Amos Oz nie tout simplement l’altérité des victimes juives, qui ressemblaient bien plus aux travailleurs immigrés d’aujourd’hui qu’à des Européens « bien élevés », comme le révèlent les photos des ghettos est-européens, mais aussi les mesures de restriction de l’immigration juive imposées par les gouvernements européens et par celui des Etats-Unis dans le premier tiers du XXe siècle, qui les dénonçaient en termes aussi violents que ceux utilisés aujourd’hui comme les musulmans.

Analysant le discours de nombre d’intellectuels médiatiques français, de Bernard-Henri Lévy à Alexandre Adler, de Pierre-André Taguieff à Alain Finkielkraut, Ivan Segré, un philosophe juif religieux, a dénoncé la dissolution du judaïsme et de sa singularité dans le christianisme et l’Occident. Car, pour lui, elle constitue une partie de l’« opération idéologique d’envergure » visant à imposer le mot d’ordre de « défense de l’Occident ». Ce mensonge est d’autant plus dangereux que, dans les faits, les parallèles entre l’antisémitisme et l’islamophobie sont nombreux. « Nous avons fermement l’intention de montrer ici, écrit Ilan, au-delà de toute provocation, que l’islamophobie, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à sa tante maternelle la judéophobie, communément appelée antisémitisme, fonctionne de la même façon, joue un rôle comparable, et qu’elle en est, en fait, une excroissance et un développement. Mieux, que toute tentative de se mesurer à l’une sans prendre l’autre à bras-le-corps est par définition futile, car l’islamophobie, sous-catégorie du racisme en général, apparaît dans la nature sociale comme une métastase de l’antisémitisme. Nous nous attacherons à suivre à la trace ce cheminement. »

Et il précise : « Les islamophobes ressemblent comme des frères jumeaux à des antisémites. Qu’ils raisonnent, ou plutôt qu’ils déraisonnent, comme des antisémites. Avec la même mauvaise foi et avec la même bonne conscience. Mieux, qu’il crève les yeux de tout observateur dépassionné, un cas de figure, il faut l’admettre, rarissime dès qu’il s’agit des uns (les juifs) comme des autres (les musulmans), que l’islamophobie joue dans la société actuelle un rôle comparable à celui que l’antisémitisme a joué en Europe avant la seconde guerre mondiale. Elle fournit le terreau idéologique, le ciment discursif interclassiste sur lequel peuvent croître les nouvelles formes de fascisme. »

Certains opposent la violence de l’islamisme pour nier le parallèle. Dans son livre posthume, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, Charb s’interroge (6) : « En 1931, existait-il un terrorisme international qui se réclamait du judaïsme orthodoxe ? Des djihadistes juifs menaçaient-ils d’instaurer l’équivalent de la charia en Libye, en Tunisie, en Syrie, en Irak ? Un rabbin Ben Laden avait-il envoyé un biplan s’écraser contre l’Empire State Building ? […] En 1931, l’intégrisme juif n’était pas ce qu’est au XXIe siècle l’intégrisme musulman. » À quoi, par avance, Ilan rétorque : « Cette apparente réalité, criante, bruyante, sanglante, de l’islamisme bête et méchant d’Al-Qaida est bien sûr l’ultime argument opposable au parallèle entre la judéophobie et l’islamophobie. Car les crimes des “islamistes”, le massacre systématique des innocents, sont bel et bien réels, alors qu’aucun juif en tant que tel n’a jamais revendiqué le moindre crime transformant les antisémites en victimes ou leur permettant de se présenter comme tels. Il convient de replacer cette apparente différence dans le contexte de l’antisémitisme lui-même : certes, les Juifs “en tant que tels”, en Europe, avant la seconde guerre mondiale, ne posent pas de bombes dans les lieux publics. Les “terroristes” d’alors, anarchistes, sociaux-révolutionnaires ou indépendantistes, pratiquent au pire l’assassinat politique, avec ou sans “dommages collatéraux”, dans des proportions que l’horreur contemporaine fait apparaître comme bénignes. Mais le discours antisémite, culminant dans le narratif nazi, attribuait aux Juifs, sans nul besoin pour ces derniers de revendiquer quoi que ce soit “en tant que tels”, toutes les violences sociales et politiques qui secouent la société bourgeoise, à commencer par le communisme lui-même, accusé de fomenter partout le désordre et la terreur. » Les Juifs, continue Ilan, « étaient également accusés d’être coupables de tous les méfaits du capitalisme. Ils étaient par ailleurs censés être les fauteurs de la guerre et donc redevables de toutes ses horreurs, des destructions, de la mort et des souffrances de millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Conjugué à la vieille accusation théologique chrétienne de déicide, ça fait, dans le fantasme populaire, un impressionnant palmarès de charges criminelles. »

Un débat a surgi, notamment en France, sur le philosémitisme des Etats occidentaux (7). Il mérite d’être mené, loin des réactions caricaturales et des accusations d’antisémitisme qui, à force d’être rabâchées, perdent toute force (8) Car ce philosémitisme n’est qu’une nouvelle forme de mise à l’écart des Juifs qui ne sont toujours pas considérés par les gouvernants comme des citoyens « ordinaires », comme des Français, des Allemands, ou des Américains « à part entière ». C’est d’ailleurs au nom de ce philosémitisme que l’on peut, comme l’écrit Ilan, « impunément prétendre et écrire que le peuple palestinien n’existe pas, insulter l’islam et nier l’histoire des peuples autochtones des trois quarts de la planète, du moment qu’on confesse l’Holocauste et qu’on le reconnaît comme objet historique par les tribunaux, qui s’érigent en gardiens de la vérité historique, et qu’ils protègent tout à la fois de la recherche et de la comparaison ». On pardonnera à Jean-Marie Le Pen tous ses excès sur l’islam, son islamophobie radicale, sa dénonciation des « invasions musulmanes », mais aucun dérapage sur la Shoah.

L’urgence est là. La crise économique et sociale, le chômage de masse, la montée de l’extrême droite en Europe évoquent les signes inquiétants des années 1930. Que faire dans ce contexte où s’affrontent un bloc dit occidental et des mouvements comme Al-Qaida et l’Organisation de l’Etat islamique (9) ? Choisir le non-alignement, comme les Etats indépendants l’avaient fait lors de la conférence de Bandung en avril  1955, il y a soixante ans, refusant les choix binaires entre le communisme et le « monde libre », répond Ilan en conclusion de son livre. « Il y a la nécessité pour les peuples, les gouvernements, les Etats, mais aussi pour les sociétés dites civiles, et donc pour les individus aussi, d’un nouveau non-alignement. Certes, comme nous l’avons vu tout au long de cette réflexion, la structure de la guerre globale actuelle diffère amplement de l’affrontement des blocs qui a marqué le XXe  siècle. L’Ennemi, ici, est invisible. Guerre mondiale et globale, mais contre un phantasme, contre l’hologramme incessamment projeté d’un épouvantail assisté par ordinateur. Pourtant, ses effets sur la société contemporaine sont parfaitement comparables, et la nécessité de refuser la logique de la guerre est absolument identique. Tout d’abord parce que l’identification avec l’un ou l’autre des “camps” en présence est impossible. Il s’agirait de choisir entre la peste et le choléra. » Cette voie est bien sûr la plus difficile à choisir, la plus périlleuse, celle où l’on recevra des coups de tous les côtés, des partisans de chacun des deux camps, mais aussi la seule qui permet d’entrevoir un meilleur avenir pour l’humanité. Et personne ne s’étonnera qu’Ilan nous incite à l’emprunter.

Après Charlie. La France, les musulmans et l’islamophobie

Débat autour d’Emmanuel Todd, animé par Alain Gresh,
Avec Ismahane Chouder, vice-présidente d’Islam & laïcité

Vendredi 26 juin, Bourse du travail de Saint-Denis
9-11 Rue Génin, 93200 Saint-Denis. Métro Saint-Denis Porte de Paris
De 18h30 à 21h

Après l’attaque contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher et la mobilisation du 11 janvier 2015, le débat sur les musulmans et leur place dans la société française a été relancé. On sent monter un discours de haine qui n’est plus le seul fait de l’extrême droite ou même de la droite. Cette islamophobie se traduit par des agressions plus nombreuses et une politique de l’Etat qui favorise, voire organise, les discriminations à travers les politiques publiques. Le livre publié par Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? a soulevé une levée de boucliers, des polémiques et des questions que nous vous appelons à discuter.

Alain Gresh

(1) Michel Dreyfus, L’antisémitisme à gauche, La Découverte, 2010.

(2) Lire « “Guerre contre le terrorisme”, acte III », Le Monde diplomatique, octobre 2014.

(3) Voir le dossier du Monde diplomatique de février 2015, « Attentats de Paris, l’onde de choc ».

(4) Lire Patrick Haimzadeh, « En Libye, ce n’est pas le chaos, c’est la guerre », Le Monde diplomatique, avril 2015.

(5) La partie qui suit et les citations sont tirées de Alain Gresh, De quoi la Palestine est-elle le nom ?, Les liens qui libèrent, 2009.

(6) Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, Les Echappés, 2015.

(7) Lire Houria Bouteldja, « Racisme(s) et philosémitisme d’Etat ou comment politiser l’antiracisme en France ? », Parti des indigènes de la République, 11 mars 2015.

(8) Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), « “Non au philosémitisme d’Etat” : un slogan indigne ! », 7 avril 2015.

(9) Lire Julien Théron, « Funeste rivalité entre Al-Qaida et l’Organisation de l’Etat islamique », Le Monde diplomatique, février 2015.

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