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En Chine, la face cachée de la spéculation

par Martine Bulard, 31 juillet 2015

Pas plus à Pékin qu’à Paris, « la politique ne se fait pas à la Bourse », comme disait le général de Gaulle. La chute des bourses de Hongkong, Shanghai ou Shenzhen n’est donc guère plus représentative de la faiblesse chinoise que leur flambée ces douze derniers mois (+ 152 % entre juin 2014 et juin 2015) ne reflétait l’éclatante santé présumée de l’économie… N’oublions pas que les places financières de Paris, Londres ou Berlin grimpaient au moment même où l’Allemagne, la France ainsi que leurs porte-flingues de la Banque centrale européenne (BCE) et du Fonds monétaire international (FMI) imposaient un plan inique et notoirement inefficace à la Grèce (1). Comme signe de dynamisme économique, il y a mieux que les places financières.

Les boursicoteurs découvrent la violence des marchés

En revanche, les remous boursiers ébranlent quelques certitudes en Chine même. Une (petite) partie des couches moyennes ayant fait le choix de la Bourse contre le placement dans les banques découvre soudain « l’exubérance irrationnelle » des forces du marché, naguère relevée par Alan Greenspan, l’ancien président de la Réserve fédérale des Etats-Unis. « Je suis devenu une autre personne [lorsque j’ai commencé à investir en Bourse], raconte Franck Feng, un jeune journaliste spécialiste de la finance. (…) Quand les indices ont chuté, cela m’a effrayé. Pendant plusieurs jours, j’étais dépressif et je regrettais tant mon action que je ne faisais plus rien et ne disais plus rien. » Le témoignage de ce jeune boursicoteur qui, lors du précédent trou d’air, avait perdu 60 000 yuans (près de 9 000 euros, plusieurs mois de salaire), est publié, avec d’autres, dans le très officiel Global Times du 14 juillet dernier ; il en dit long sur le sentiment général de la population. La blogosphère est envahie de témoignages d’employés, de petits entrepreneurs ou de retraités qui ont vu leurs économies s’envoler et accusent le gouvernement d’immobilisme ! Certains de ces joueurs — qui ont visiblement confondu la Bourse et le mah-jong — ont emprunté pour pouvoir investir. Or les placements à découvert sont pourtant encadrés par les autorités chinoises… en principe.

En juin, au tout début de la glissade, les autorités ont laissé faire, convaincues qu’un coup de frein permettrait d’assainir le marché devenu explosif et qu’elles pouvaient en garder la maîtrise. Mais dès que les cours ont commencé à baisser, les « investisseurs » à découvert ont vendu massivement pour rembourser, accentuant encore la chute. Débordées, les autorités sont alors intervenues avec force, via notamment la commission de régulation (China Securities Regulatory Commission), confirmant si besoin était la fragilité des deux Bourses intérieures (Shanghai et Shenzhen), et même de l’innovante Hongkong. Elles ont injecté plusieurs dizaines de milliards de yuans, soutenu les établissements prêteurs, demandé à plus de 1 440 entreprises de geler leurs opérations, et à d’autres de défendre leur cours (en rachetant les actions). Enfin, elles ont limité (et même stoppé) les emprunts destinés à des achats boursiers. La course aux tricheurs et aux transactions illicites est désormais ouverte. Gageons qu’il y aura des arrestations spectaculaires, histoire de montrer au bon peuple que le Parti tient tout…

« S’il le faut, nous prendrons de nouvelles mesures », a d’ailleurs fait savoir le gouvernement, signifiant ainsi que l’Etat ne s’est pas (encore) défaussé de ses outils d’intervention. Ce qui lui aurait valu les admonestations du FMI, estimant ces interventions disproportionnées et lui enjoignant de rapidement lever le pied (2).

Economiquement sans conséquences

Economiquement, ce krach spectaculaire n’a pas de très graves conséquences, m’ont expliqué plusieurs économistes proches du pouvoir : 80 % de l’épargne des Chinois (laquelle représente 40 % de leur revenu, un des plus hauts niveaux du monde) est placée dans les banques publiques. A peine plus de 5 % des entreprises chinoises se financent sur les marchés boursiers. Mais politiquement, la glissade a une double conséquence : sur la réforme financière envisagée par le pouvoir et sur la confiance interne dans la capacité de celui-ci à franchir le nouveau cap. Sans oublier la tragédie que cela peut représenter pour des petits épargnants qui ont vu leurs économies fondre comme neige au soleil — et ce même si au total, après la chute, les cours restaient 100 % au dessus de ce qu’ils étaient il y a un an.

Lire Yifan Ding, « En Chine, une réforme financière à hauts risques », Le Monde diplomatique, juillet 2015. La réforme financière, engagée depuis l’arrivée du président Xi Jinping en 2012 est d’un classicisme néolibéral absolu. Elle prône la libéralisation du capital, afin de sortir du système étatique sclérosé. La voie n’est pas sans risque. « On imagine ce qu’il serait arrivé en cas de totale circulation des capitaux avec l’étranger, et si les accords sino-américains de libre-échange avaient été effectifs (…) Les richesses accumulées par le peuple chinois depuis 66 ans [la République populaire de Chine a été fondée en 1949] auraient été complètement saccagées et l’Etat central menacé de désintégration », expliquent ainsi deux économistes hétérodoxes, Zhang Tingbin et Yu Yunhui (3). Si leurs critiques sont virulentes, voire excessives, elles n’en pointent pas moins les ravages de la spéculation et l’absence de tout modèle alternatif, entre un système étatique à bout de souffle et un libéralisme en pleine crise. Il y a fort à parier que le gouvernement va différer plusieurs mesures et que l’ouverture totale du marché des capitaux aux étrangers ne se fera pas d’ici la fin de l’année, comme prévu, même en conservant un contrôle des changes.

Politiquement dangereux

Du point de vue l’opinion publique, cette crise boursière ne pouvait pas tomber plus mal. Elle se produit alors que la croissance se ralentit nettement : 7 % contre 7,4 % l’an dernier et une croissance à deux chiffres au début de la décennie. Certes le taux ferait rêver bien des pays occidentaux même si certains experts émettent des doutes sur la réalité des 7 % — ils en avaient tout autant il y a dix ans quand la Chine atteignait 11-12 % de croissance (très en dessous de la réalité, entendait-on alors). On peut toujours ergoter. Le fait est que le ralentissement, réel, peut s’avérer dangereux pour le pouvoir, notamment si les enfants des couches moyennes deviennent exclus de l’emploi.

Or les marges de manœuvres du gouvernement se sont rétrécies. Lors de la crise de 2008 — qui s’était traduite par une chute brutale des exportations —, le gouvernement avait injecté la bagatelle de 4 000 milliards de yuans (plus de 450 milliards d’euros). Ce plan de relance inédit par son ampleur avait eu l’avantage de booster les investissements publics, devenus le premier moteur de la croissance, et l’inconvénient de conduire à des gâchis de capital (équipements de prestiges sans intérêt, villes fantômes…), d’alimenter une bulle immobilière (loin d’être résorbée) et de faciliter l’investissement dans les industries traditionnelles (déjà en surcapacité).

Pas question pour le gouvernement de répéter l’opération — le coût en est trop élevé. Il met désormais le cap sur la recherche et les industries innovantes, singulièrement dans le domaine de l’environnement ; il pousse aux fusions afin de réduire les capacités productives excédentaires — mais le bénéfice attendu n’est pas pour aujourd’hui. Le passage du « tout export » à « une économie normale » selon l’expression employée en Chine, ou en tout cas à une économie fondée sur la consommation intérieure, est plus dur à négocier que prévu. Il n’a pas été possible de conserver les deux pieds de la croissance : les ventes à l’étranger et l’investissement intérieur. D’où les déséquilibres actuels.

Certes les salaires continuent à augmenter : + 7,1 % en moyenne (compte tenu de l’inflation officielle) pour les employés urbains du secteur public entre juin 2014 et juin 2015, et + 9 % pour ceux du privé — au point que certaines entreprises étrangères en quête de dumping salarial ont commencé à délocaliser de la Chine vers le Vietnam ou le Bangladesh. Désormais, la consommation des Chinois est devenu le premier moteur de la croissance (elle a contribué à hauteur de 50,2 % selon le bureau national des statistiques, contre 48 % pour les investissements (4)). Mais comme l’écrit Yu Yongding, un économiste proche du pouvoir, « les politiques pour étendre le champs de la sécurité sociale et améliorer l’accès aux services publics [sont indispensables] pour accroître la consommation, en poussant les familles à réduire leur épargne de précaution. (5». Actuellement les gains de pouvoir d’achat servent, pour l’essentiel, à accroitre le bas de laine, tant les dépenses de santé ou de scolarité des enfants sont élevées.

Routes de la soie

L’autre voie tracée par le pouvoir pour éviter une baisse trop rapide de la croissance passe par l’Ouest : le développement de ces régions chinoises longtemps délaissées et surtout par les partenariats envisagés avec ses voisins : le Pakistan, les républiques d’Asie centrale, la Russie… Ce sont les fameuses routes de la soie terrestre et maritime mises en avant par le président Xi, lesquelles disposent désormais d’une banque d’investissement dédiée (lire « Le Far West asiatique » dans « Libre échange, la déferlante », juin-juillet 2015).

Martine Bulard

(1) Voir le dossier du Monde diplomatique d’août 2015, « Le révélateur grec », en kiosques.

(2) « IMF Said to Urge China to Exit Measures to Prop Up Stocks », Bloomberg, 24 juillet 2015.

(3) « Terrible crash », blog en chinois sur http://bbs1.people.com.cn

(4) Bulletin économique de la Chine, Trésor public, no 76, juin 2015.

(5) « Can China Beat déflation », East Asia Forum, 22 juillet 2015.

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