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La dernière mort de Palmyre

par Alain Garrigou, 8 septembre 2015

L’Organisation de l’Etat islamique (OEI) vient de détruire trois tours funéraires, après le temple de Bel, ou encore celui de Baalshamin, parmi les plus grands vestiges archéologiques de Palmyre, en Syrie. Une étape dans l’entreprise manifeste de destruction totale d’un des sites antiques les plus connus du monde. Et, faut-il ajouter, dans son écrin de désert en bord de palmeraie, un des plus beaux. Le plus beau, écrivit Pasolini. Au milieu d’une guerre qui, entre Syrie et Irak, accumule les pires crimes — comme l’emploi d’armes chimiques —, au milieu d’une actualité où les « migrants » meurent en pleine Méditerranée ou dans un camion sur la route, bref des atrocités qui font perdre n’importe quelle foi, mais aussi au milieu d’une actualité routinière alimentée par la circulation routière, les bulletins météo et les remaniements ministériels, la destruction de Palmyre a du mal à trouver du sens. Les commentateurs médiatiques semblent cruellement désarmés : la plupart ne savaient rien sur Palmyre comme sur l’Antiquité romaine, et leur public non plus d’ailleurs. Ils n’en ont d’ailleurs pas dit grand-chose. Entre les tragédies qui brisent les vies et les événements rassurants « bien de chez nous », on ne va pas s’émouvoir à l’excès pour la destruction de sites archéologiques. Après tout, ce ne sont que quelques ruines. De « vieilles pierres ». Leur destruction pourrait bien n’être ainsi que la simple conclusion du travail inachevé du temps. Ainsi, le sujet deviendrait piégé car, à s’émouvoir, on s’expose à de sévères rappels à l’ordre sur la hiérarchie des crimes. On pourrait admettre cela si l’événement était bien compris. Faute de l’être, au moins peut-on commencer à mener cette réflexion en espérant balayer le silence et les sottises.

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Destruction du temple de Bel à Palmyre
L’image du haut a été prise le 31 août, celle du bas le 27 août (UNITAR-UNOSAT).

« Du passé faisons table rase »

Lire Julien Théron, « Funeste rivalité entre Al-Qaida et l’Organisation de l’Etat islamique », Le Monde diplomatique, février 2015.Au rang des sottises, car il faut bien illustrer le propos tant on n’est plus cru aujourd’hui sur parole, sauf à la télévision, on a entendu un « spécialiste » d’une chaîne d’information en continu « expliquer » que l’OEI détruisait Palmyre parce que c’était un mouvement révolutionnaire et que la révolution visait à « faire du passé table rase » (1). Simplicité du syllogisme : les révolutionnaires veulent faire du passé table rase, l’OEI est révolutionnaire, donc l’OEI détruit les vestiges historiques. On reste un peu confondu, sachant que cette dernière prétend rétablir le califat et qu’elle est dirigée par d’anciens officiers de Saddam Hussein… Question de choix des arguments et des exemples. En l’occurrence c’est aux révolutions probantes, les inévitables révolutions française et soviétique, qu’il est fait référence. Il faut donc que les jacobins et les bolcheviks aient détruits monuments et œuvres d’art, comme l’assure le même « spécialiste » avec évidence.

Il fut un temps récent où le plus ignorant des journalistes n’aurait pas osé se risquer à un tel galimatias idéologique. Qui plus est diffusé en boucle, ce qui démontre un peu plus que l’ignorance est partagée puisqu’il n’est plus personne dans une rédaction pour en relever la stupidité. Il faut donc rappeler que le sens de la formule « du passé faisons table rase » visait l’ordre social et politique ancien mais nullement les œuvres de l’esprit. Et si l’on peut juger dangereuse la formule reprise par l’Internationale, on peut aussi y voir un certain optimisme quant aux capacités de compréhension des révolutionnaires. Les révolutions européennes n’ont pas détruit Versailles ou l’Ermitage. Elles ont même célébré l’art comme la marque du génie des peuples en créant les musées publics. Pourquoi ne pas avoir retenu ce lien entre révolution et culture ? La formule révolutionnaire était exagérément optimiste tant elle faisait confiance aux humains. Optimisme passé de saison. Il y eut en effet des épisodes de vandalisme révolutionnaire qui virent des symboles de l’Ancien régime détruits, comme lors des profanations des tombes royales de Saint Denis (2). Mais assimiler toute révolution au régime des Khmers rouges responsables de destructions à Angkor, ou à l’OEI et ses destructions de Mossoul ou de Palmyre, ajoute encore à l’obscurantisme.

Quitte à chercher un phénomène comparable, il faudrait donc expliquer la destruction de Palmyre par le vandalisme révolutionnaire. On sait que celui-ci s’en est pris aux symboles de l’Ancien régime, les tombes royales ou les objets sacrés — tant la religion catholique était liée à l’Ancien régime —, que ces vandalismes débordaient d’abord les autorités révolutionnaires qui ne pouvaient les voir d’un bon œil mais oscillaient entre légalisation et répression. A Palmyre, le vandalisme est programmé. On peut y voir une manifestation religieuse d’iconoclasme puisque l’islam réprouve les représentations humaines, la destruction de toute trace des religions préislamiques abhorrées par les intégristes, pour lesquels rien n’existe avant l’ère islamique. Ce n’est cependant pas complètement cohérent tant ces explications mêlent un savoir sur ces cultures préislamiques — Palmyre était particulièrement complexe aux points de vue ethnique, religieux et culturel (3) — et la plus grande ignorance de ce qui n’est pas islamique.

Quelles que soient les explications religieuses, on sait au moins depuis La Boétie qui se penchait sur les guerres de religion du XVIe siècle, que la religion fournit des prétextes, des habillages, voire des motivations pour les guerres, mais pas des causes. En l’occurrence, la destruction de Palmyre relève plutôt de l’analyse stratégique et Clausewitz est plus éclairant que tout livre sacré. Pour lui, la guerre ne saurait avoir de limites morales, et s’il en paraît gêné, il assure néanmoins qu’il ne faut pas s’y engager avec de telles limites (4). Quels sentiments aurait-il eu devant les violations des limites auxquelles nous assistons aujourd’hui ? Celles-ci relèvent sans doute d’une montée aux extrêmes qu’un homme des Lumières comme Clausewitz pouvait difficilement anticiper. Le théoricien de la « guerre totale », un concept pour rendre compte de la « logique pure » de la guerre, n’imaginait pas la capacité de destruction totale advenue avec l’âge nucléaire. On comprend mieux les raisons de l’OEI à Palmyre. En premier lieu sans doute une grande indifférence à ce que peuvent représenter des ruines antiques. Mais cette même grande indifférence a pu sauver les ruines au cours de l’histoire. La question est donc la suivante : qu’est-ce qui donne de la valeur aux ruines assyriennes ou hellénico-romaines ? Réponse : leur découverte par l’Occident.

L’Occident a inventé les ruines

Depuis les voyageurs européens du XVIIIe siècle, l’Occident a inventé les ruines. Cette fascination inscrite dans les textes de Winckelman, Volney, Lamartine, Renan, dans les peintures de Hubert Robert ou les gravures de Piranèse, a ouvert la voie à ce tourisme culturel qui est devenu à la fois une rente économique et un fétiche de prestige des régimes occidentalisés (5). En saccageant Palmyre, consacrée dans le patrimoine de l’humanité par l’Unesco, une institution internationale, l’OEI montre à l’Occident qu’il est non seulement incapable de protéger des innocents qui meurent, mais aussi ses valeurs les plus chères.

Lire aussi Geneviève Clastres, « En bermuda dans les tranchées », Le Monde diplomatique, mars 2015.La vieille cité caravanière était pourtant sise dans une oasis isolée à la fois de la Méditerranée et de la Mésopotamie par le désert, si isolée que le régime du parti Baas y avait installé une prison d’où il était difficile de s’échapper. Le désert est aussi une faiblesse stratégique car il laisse les troupes au sol à la merci des repérages et des frappes aériennes. Palmyre se présentait toutefois comme un objectif pour l’OEI dès lors que l’imbroglio politique du Proche-Orient dissuadait toute entreprise de protection du site et que personne n’était prêt à risquer quoi que ce soit — ne parlons même pas de mourir — pour des ruines. La cible était alors particulièrement évidente car symbolique : un lieu de déroute non point matériel mais moral pour un Occident qui donne des leçons de culture et de morale dans l’impuissance.

Pire, une procédure de classement comme celle du Patrimoine mondial de l’humanité désigne des cibles pour les destructions (lire « Unesco, un label qui se mérite »). Le tourisme culturel se développe dans le monde au point de menacer le patrimoine. En pompant les nappes phréatiques comme à Angkor, en polluant les lagunes comme à Venise, en saturant les sites comme partout, ces foules paient un tribu aux fétiches narcissiques du temps mais imaginent-elles faire leurs adieux aux restes bientôt disparus ? J’ai visité Palmyre en 1976, une chance indécente – la guerre qui ravageait alors le Liban interdisait le site de Baalbeck en proie aux combats et désertifiait les sites voisins de Syrie. Le privilège de la solitude sur les ruines de Palmyre se payait de beaucoup de route (avec une vieille voiture comme on pouvait encore le faire en ce temps-là, autre signe d’un monde qui rétrécit), d’une surveillance policière discrète et de rencontres exceptionnelles. Une chance indécente mais usurpée si on ne sait pas aujourd’hui dire, expliquer, pourquoi des humains en viennent à détruire de telles ruines.

Quelles que soient leurs raisons, leurs souffrances, leurs haines, leur inculture, les barbares marquent ainsi leur mépris de l’humanité comme lorsqu’ils tuent gratuitement pour instiller la terreur, vieille méthode guerrière. A propos de la première guerre mondiale, George Mossé a parlé de « brutalisation » pour définir le recul du sentiment moral dans l’horreur des combats, Norbert Elias a évoqué le processus de « décivilisation » qui a abouti au nazisme, à la seconde guerre mondiale et au génocide. C’est un processus que nous sommes en train de vivre et dont les suites seront plus funestes encore puisque nous ne sommes pas capables de défendre non pas des ruines, mais les signes tangibles du respect d’autrui, fussent-ils de cultures qui sont celles de nos ancêtres et les plus belles choses d’une histoire humaine qui serait seulement tragique et absurde si ces choses ne lui donnaient encore un peu de sens. Un sens que cherchait le philosophe Volney dans son voyage de 1784 en arrivant devant Palmyre :

« Après trois jours de marche dans des solitudes arides, ayant traversé une vallée remplie de grottes et de sépultures, tout-à-coup, au sortir de cette vallée, j’aperçus dans la plaine la scène de ruines la plus étonnante : c’était une multitude innombrable de superbes colonnes debout, qui, telles que les avenues de nos parcs, s’étendaient à perte de vue, en files symétriques. Parmi ces colonnes étaient de grands édifices, les uns entiers, les autres à demi écroulés (…) Après trois quart d’heure de marche le long de ces ruines, nous entrâmes dans l’enceinte d’un vaste édifice, qui fut jadis un temple dédié au Soleil ; et je pris l’hospitalité chez de pauvres paysans arabes, qui ont établi leurs chaumières sur le parvis même du temple ; et je résolus de demeurer pendant quelques jours pour considérer en détail la beauté de tant d’ouvrages (…) L’aspect d’une grande cité déserte, la mémoire des temps passés, la comparaison des temps présents, tout éleva mon cœur à de hautes pensées. Je m’assis sur le tronc d’une colonne ; et là le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main, tantôt portant mes regards sur le désert, tantôt les fixant sur les ruines, je m’abandonnai à une rêverie profonde ».

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La dernière mort de Palmyre
© Paul Conte

Cette rêverie se terminait par une grande inquiétude : « qui sait, me dis-je, si tel ne sera pas un jour l’abandon de nos propres contrées ? qui sait si sur les rives de la Seine, de la Tamise ou du Svidersée, là où maintenant, dans le tourbillon de tant de jouissances, le cœur et les yeux ne peuvent suffire la multitude des sensations ; qui sait si un voyageur comme moi ne s’asseoira pas un jour sur de muettes ruines, et ne pleurera pas solitaire sur la cendre des peuples et la mémoire de leur grandeur (6». Le plus étonnant ici est qu’en reprenant les citations d’un livre oublié — dont on pourrait dire qu’elles sont préromantiques, pleurnichardes ou surannées —, on a aujourd’hui l’impression qu’elles sont subversives.

Alain Garrigou

(1) ITélé, 1er septembre 2015.

(2) Daniel Hermant, « Destructions et vandalisme pendant la Révolution française », Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, 1978, 33, n°4, p. 703-719.

(3) Gérard Degeorge, Palmyre, Imprimerie nationale, 2001

(4) « Ignorer l’élément de brutalité, à cause de la répugnance qu’il inspire, est un gaspillage de force, pour ne pas dire une erreur », Carl von Clausewitz, De la Guerre, éditions de Minuit, 1955, p. 52.

(5) Jean-Claude Berchet, Le voyage en Orient. Anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle, Robert Laffont, 1985.

(6) Extraits de Volney, Les ruines, ou méditations sur les Révolutions des Empires, in Œuvres, t. 1, Fayard, 1989, p. 172-179.

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