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Retour de la Russie au Proche-Orient

Poutine sur le chemin de Damas

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le président russe avait à peine obtenu, mercredi 30 septembre au matin, l’autorisation de la chambre haute du Parlement à Moscou de « recourir à un contingent des forces armées russes en dehors du territoire de la Russie », qu’il lançait ses premiers avions au-dessus de la Syrie, officiellement contre des cibles de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI), dans les provinces de Homs et de Hama, à l’ouest du pays. Un préavis d’une heure avait été adressé à l’US Air Force, elle-même à la tête d’une coalition aérienne qui a procédé (sans grand succès) à des milliers de bombardements depuis un an. Cet acte fort, en pleine Assemblée générale des Nations unies, venant après d’intenses préparatifs militaires et une spectaculaire offensive diplomatique, signe le retour de la Russie dans le jeu proche-oriental. Mais il est sans doute aussi une ultime tentative pour sauver Damas, allié en perdition…

par Philippe Leymarie, 1er octobre 2015
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Les yeux de Poutine
Thierry Ehrmann / Flickr

Pour Sergueï Ivanov, le chef de l’administration présidentielle, qui se félicitait de ce feu vert de la chambre haute du Parlement russe accordé à l’unanimité sur fond de « lutte contre le terrorisme », il s’agit de répondre à une demande d’aide militaire d’urgence formalisée ces derniers jours par le président syrien Bachar Al-Assad, dont le régime ne cesse de reculer face à l’offensive des rebelles islamistes de toutes obédiences — dont celle du califat irako-syrien Daech (l’OEI en arabe) — et dans une moindre mesure, face à ce qui reste de l’Armée syrienne libre (ASL). M. Ivanov affirme que l’initiative russe — limitée pour le moment à une action aérienne — est temporaire, et sera menée « conformément aux normes du droit international ».

Il fait ainsi allusion aux précautions que devraient prendre ses militaires pour éviter les zones habitées, les civils, etc. mais sans doute aussi au fait que les Etats-Unis et la France interviennent dans le ciel de Syrie sans l’avoir demandé aux autorités légales du pays, et sans mandat des Nations unies, au nom — pour ce qui est de la France — d’une invocation de « légitime défense » qui paraît juridiquement peu défendable, et même « à la limite du détournement de procédure », selon l’avocat Patrick Baudoin (Le Monde, 29 septembre 2015). Il n’y a pas de preuve, en effet, que les cibles des Rafale à l’est de la Syrie soient directement responsables d’attentats ou d’attaques sur le territoire national, ni même qu’elles aient visé des intérêts français où que ce soit, même si Daech a traité la France à plusieurs reprises ces dernières années de nouveau « Satan », et même si les responsables des derniers attentats en France ont parfois séjourné sur le territoire de l’OEI.

L’autodéfense à la française

Le président Poutine n’a pas manqué, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies en début de semaine à New-York, de qualifier l’initiative de raids aériens français en Syrie « d’extermination du droit international », raillant la nouvelle « conception (française) de l’autodéfense ». En oubliant qu’il lui arrive aussi de s’en écarter (confère l’annexion de la Crimée, ou le soutien aux séparatistes de l’Est ukrainien). En oubliant également que le régime syrien dont il défend la « légalité » ne contrôle plus qu’une faible partie de son territoire.

Il est vrai que Moscou n’a toujours pas digéré cet autre détournement, cette fois d’une résolution du Conseil de sécurité, en 2011, qui autorisait une zone d’exclusion aérienne pour la protection des populations en Libye, mais qui avait été « tordue » par les Français, les Britanniques et les Américains, au point de déboucher sur une guerre contre le régime libyen, et sur l’assassinat programmé de son chef, Mouammar Kadhafi.

Lire Jean Ping, « Fallait-il tuer Kadhafi », Le Monde diplomatique, août 2014.Le gouvernement russe, toujours par la voix de Sergueï Ivanov, invoque d’ailleurs à son tour une sorte de légitime défense préventive — façon George W. Bush en son temps, ou à l’exemple des Français aujourd’hui — lorsqu’il explique qu’il « ne s’agit pas de réaliser un quelconque objectif géopolitique ou d’assouvir une quelconque ambition, comme nous en accusent régulièrement nos partenaires occidentaux. Il s’agit des intérêts nationaux de la Russie ». Référence sans doute aux milliers de ressortissants russes ou d’ex-Républiques soviétiques, notamment des Tchétchènes, qui combattent sous les couleurs de Daech, et dont Moscou craint le retour (1), comme l’a confirmé le président Poutine mercredi à la suite de ces premiers bombardements : il veut « prendre de vitesse les terroristes, en les frappant avant qu’ils n’arrivent chez nous ».

Sur tous les fronts

On sait que le président Poutine était à l’initiative depuis plusieurs mois, et d’abord sur un plan militaire (2) en réalisant une projection de troupes et de matériels en Méditerranée orientale inédite depuis les années 1970 :

 mouvements de navires de guerre vers les côtes syriennes, en provenance de la flotte de la mer Noire (où ils disposent, notamment depuis 1971, de facilités d’escale dans le port militaire de Tartous, seule ouverture russe sur la Méditerranée, et seule base russe hors de l’ex-URSS) ;
 envoi sur l’aéroport de Lattaquié de troupes (au moins 500 hommes), de chasseurs-bombardiers (près d’une trentaine), d’hélicoptères, et de véhicules blindés ;
 expédition de centaines de logements préfabriqués, d’un centre de contrôle aérien mobile, de systèmes de défense anti-aérienne, le tout afin d’aménager et de protéger cette nouvelle base aérienne ;
 déploiement discret à terre d’instructeurs, de « conseillers » et de spécialistes du renseignement de type « forces spéciales » ;
 livraison accélérée au régime syrien d’équipements (drones, transports de troupes blindés) et de munitions ;
 création d’un centre de renseignement régional basé à Bagdad.

Moscou a également été à l’initiative sur le front diplomatique, en s’efforçant, avec un certain succès, de se mettre au centre du jeu :

 dès le début du mois d’août, Sergueï Lavrov lance l’idée d’une coalition élargie, en espérant constituer un pôle d’intervention terrestre anti-Daech, en liaison avec l’armée syrienne (qui suscite alors l’intérêt de son homologue américain John Kerry) ;
 la présidence russe consulte tous azimuts, y compris les Irakiens, les Iraniens, et même les Israéliens (avec lesquels, suite à un passage du premier ministre Netanyahou à Moscou en août, un « mécanisme de coordination » a été mis au point (3)), pour éviter toute confrontation ou incident dans le ciel syrien entre les deux pays) ;
 la reconnaissance, de plus en plus, chez les interlocuteurs de la Russie, de Daech comme ennemi principal, et du régime syrien — aussi détestable soit-il — comme acteur, voire comme allié incontournable dans la « guerre contre le terrorisme » ;
 une prestation enlevée à l’Assemblée générale de l’ONU, à New-York, où il ne s’était pas rendu depuis dix ans, appuyée par cette proposition d’une coalition élargie (aux Syriens de Bachar Al-Assad), qui a été loin de faire l’unanimité, mais a ébranlé une partie des partenaires de la coalition emmenée par Washington, eux-mêmes en difficulté sur le plan militaire ;
 et enfin, dans la foulée, très vite, ces premiers bombardements russes, plus politiques sans doute que militaires (comme l’avaient été les premiers raids offensifs français, dimanche dernier).

Bons sentiments

A l’actif de Moscou, aussi, une approche plus réaliste sur la scène internationale : même s’il n’était pas question ces derniers jours à New-York de s’aligner sur Vladimir Poutine, qui prône un soutien franc à Bachar Al-Assad au nom de la « guerre contre le terrorisme », il est admis désormais côté occidental, que le « ni-ni » (ni Assad ni Daech) a vécu : le califat est bien l’ennemi numéro un, comme en a convenu finalement le gouvernement français.

La question de l’avenir du régime syrien est passée au second plan, même si les Français, de concert avec les Américains, continuent d’insister sur la perspective d’une mise à l’écart d’Assad — qui « est à l’origine du problème, et ne peut donc faire partie de la solution », comme l’a martelé François Hollande à la tribune des Nations unies le lundi 28 septembre : « On ne peut faire travailler ensemble victimes et bourreaux ». Tandis que, pour John Kerry, « il ne sera pas possible de venir à bout de Daech tant que Bachar sera au pouvoir à Damas ».

Il sera en tout cas difficile, après cette entrée en scène de l’aviation russe, de ne pas prendre en compte le poids de Moscou dans le traitement de la crise irako-syrienne. Ces dernières semaines, la plupart des commentateurs ont pointé la faiblesse des postures « morales » à base de « bons sentiments », ou purement politiques (incarnées notamment par Paris et Washington), et convenu, au nom d’une real politik bien comprise, que la Russie n’aurait jamais dû être écartée du jeu.

Outre l’occasion ratée de 2013 (lorsque Paris proposait d’intervenir contre le pouvoir syrien, accusé d’avoir utilisé des armes chimiques, mais s’était heurté à un refus américain), domine aussi le sentiment d’avoir perdu une année, depuis le lancement des raids de la coalition, jugés peu efficaces (4)

Mauvais augure

L’entrée en lice de la Russie, voire un jour d’une « coalition bis », ne va pas forcément simplifier le tableau syrien, si l’on en juge par la controverse qui a accompagné dès le 30 septembre la première sortie de l’aviation russe : alors que le ministère de la défense, à Moscou, évoque une vingtaine de vols, et des frappes ponctuelles sur huit objectifs relevant de Daech dans les provinces de Homs et Hama, des sources au sein de l’opposition syrienne modérée affirment que ce sont leurs lignes qui ont été pilonnées par les Russes, dans des secteurs qui avaient été repris à Daech il y a un an… Les militaires russes reconnaissent de leur côté être intervenus sur des cibles désignées par l’armée syrienne, ce qui ne rassure guère la coalition.

Du coup, John Kerry affirme approuver les raids russes « s’ils visent réellement les positions de Daech », mais y être opposé « s’ils ne visent pas Daech et Al-Qaïda ». Voilà qui augure mal des nécessaires concertations que Russes et Américains devront se ménager, au moins sur un plan technique, dès aujourd’hui sans doute, pour ne pas se gêner mutuellement dans le ciel syrien, et ne pas risquer de « bavures », « tirs amis » ou « dommages collatéraux »…

L’état-major américain, échaudé par les exemples récents en Crimée et à l’est de l’Ukraine, craint par ailleurs une action clandestine au sol des forces spéciales russes, au titre du soutien à une armée syrienne en difficulté (5), qui pourrait compliquer l’action des appareils de la coalition.

Plusieurs fers au feu

De son côté, impressionnée par ces mouvements et livraisons d’armes, l’OTAN a accusé les forces russes d’avoir créé une « bulle de protection » en Méditerranée orientale, notamment autour de la base Al-Assad de Lattaquié. Le général américain Philip Breedlove, commandant suprême des forces de l’OTAN en Europe (SACEUR) a déclaré le 28 septembre à Washington, devant le groupe de réflexion German Marshall Fund : « Je n’ai pas vu le groupe Etat islamique faire voler des avions justifiant le déploiement de missiles SA-15 ou SA-22 ou de “chasseurs sophistiqués”. (…) Ces équipements sophistiqués n’ont rien à voir avec le groupe Etat islamique », a-t-il insisté. « Très haut dans l’agenda de Poutine et des Russes en Syrie, il y a surtout le fait de protéger le régime d’Assad contre ses ennemis et tous ceux qui pourraient les aider », a poursuivi le général Breedlove. « Nous sommes un peu inquiets de voir à terme les Russes créer une “bulle A2AD” [Anti-Access Area-Denial] au nord-est de la Méditerranée, car cela est de nature à perturber les opérations aériennes dans la zone ».

En revanche, en ce qui concerne l’avenir politique de la Syrie, Vladimir Poutine pourrait avoir en fait plusieurs fers au feu, si l’on en croit le New York Times (cité par le correspondant du Figaro le 7 septembre) : « En étendant son influence militaire en Syrie, la Russie pourrait être dans une position plus forte pour modeler un futur accord, et encourager son allié à partager le pouvoir ». Mais c’est au conditionnel…

Voir la suite de ce billet, « Ave, Poutine ».

Philippe Leymarie

(1) Sur un effectif total de combattants étrangers longtemps estimé à 15 000 hommes, mais que les services américains considèrent depuis quelques jours comme multiplié par deux.

(2) Mark Galeotti and Jonathan Spyer, « Russia to defend core Syrian government areas, IHS.com, 22 septembre 2015.

(3) Lire aussi Igor Delanoë « Entre Moscou et Tel-Aviv, une étrange lune de miel, Le Monde diplomatique, septembre 2014.

(4) Les efforts de l’US Army pour mettre sur pied des unités combattantes « laïques » ont été désastreux : moins d’une centaine d’hommes ont été formés (sur un programme prévu pour 5 400 recrues. Le premier groupe lancé dans la bataille a été aussitôt annihilé par les combattants du front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda. Le programme a été suspendu.

(5) Bachar Al-Assad a reconnu lui-même, en juillet, que son armée était « fatiguée ». Elle aurait perdu en quatre ans, du fait des combats, défections, etc. la moitié de ses effectifs, et compterait moins de 150 000 hommes.

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