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« Kamyon », de Michael de Cock

Un périple avec les réfugiés

Aux Francophonies en Limousin la création théâtrale est en prise avec les convulsions du monde. Auteurs et metteurs en scène cherchent de nouvelles formes pour parler de ce que nous vivons.

par Marina Da Silva, 1er octobre 2015
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Jessica Fahnan dans « Kamyon », de Michael de Cock
Toutes les photos du billet sont de Christophe Péan

Auteur, traducteur, metteur en scène, acteur et journaliste, Michael de Cock est assez atypique dans le paysage théâtral belge et européen. A la direction du théâtre t,arsenaal de Malines depuis dix ans, il a été choisi pour diriger le prestigieux KVS, le théâtre royal flamand de Bruxelles, et prendra ses nouvelles fonctions en septembre 2016.

Lire Hana Jaber « Qui accueille vraiment les réfugiés ? », Le Monde diplomatique, octobre 2015. Sous toutes les formes d’écriture, reportages, livres, pièces, il travaille depuis toujours sur le thème de la migration. A partir d’enquêtes de terrain et d’interviews avec des réfugiés et des demandeurs d’asile, il a constitué un matériel d’une richesse incroyable qui vient nourrir ses spectacles. En 2004, il a créé Saw it on television didn’t understand, qu’il joue dans un semi-remorque. Un plateau de théâtre né d’une réalité crue qu’il a décrite et analysée dans son livre Op een onzeker uur (A une heure incertaine). Puis, en 2008, c’est Febar (La fièvre), où il montre le parcours des harragas du Sénégal et le désespoir de toute une génération de jeunes qui n’a plus rien à perdre. En 2012, Haven 010 retrace l’itinéraire d’un jeune Algérien sans-papiers qui tente de rejoindre l’Angleterre via Ostende à bord d’un camion où il noue une relation d’amitié avec le chauffeur.

Pour Michael de Cock, l’important n’est pas seulement d’exhiber les dynamiques militaire et économique qui fabriquent les réfugiés, mais aussi leur capacité de lutte et d’endurance. D’interroger l’éthique des sociétés occidentales au regard des visages des populations du Sud dont la vie a si peu de prix. En 2013, il met encore en scène Hannibal, et à travers l’histoire du mythique chef de guerre carthaginois qui voulait disputer à Rome l’hégémonie du bassin méditerranéen, dissèque les processus de migration en Belgique.

Ce questionnement qui est à la source de sa vitalité et de sa créativité, il cherche aussi à le faire entendre aux enfants pour lesquels il a écrit de nombreux livres, parmi lesquels Rosie et Moussa, (éditions Quérido, à paraître prochainement en français).

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Aussi son ultime création, Kamyon, présentée cette semaine aux Francophonies en Limousin après avoir démarré en Turquie et voyagé en Slovénie et à Anvers, s’adresse-t-elle d’abord aux enfants. Mais ne croyez pas qu’en tant qu’adulte vous puissiez échapper à son effet de souffle !

On entre dans le semi-remorque et dans Kamyon à la lumière du jour. On prend place sur des tables d’écolier. Il y en a deux rangées de onze. Au total, 44 spectateurs peuvent venir écouter le périple de cette petite fille syrienne dont on ne connaîtra pas le nom mais qui avait une sœur prénommée Gahzul.

Lorsque la porte du camion se referme sur nous on prend la mesure de l’enfermement de l’enfant. Elle est recroquevillée sur des cagettes de plastique, comme celles des marchés ou des comptoirs d’aéroport, manipulables comme des poupées gigognes. On entend dans la pénombre les battements de son cœur. Au fond du véhicule un musicien a pris place, il démarre avec l’accordéon. Puis ce sera de la guitare électrique, du baglama, de la flûte... des mélopées tsiganes ou orientales, du rock protestataire. Ces deux-là, Jessica Fanhan et Rudi Genbrugge, sont en osmose. Une fois la lumière revenue, on reste scotché au récit et au mouvement de la jeune comédienne belge d’origine guadeloupéenne.

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Elle est menue comme une fillette, le corps et le visage en suspension, ses yeux immenses plantent son regard dans le vôtre, sa voix limpide vous transperce. Cela faisait des jours et des jours qu’ils étaient repliés dans la même pièce, son père, sa mère, sa sœur et elle. De son école, « juste à côté du musée », il ne restait plus qu’un grand trou après les bombardements. Alors il a fallu se résoudre à partir en laissant tout derrière soi : « Même Mamie qui habite au bout de la rue. Qui est trop vieille pour un long voyage ». Ils suivront la route du vers à soie. Et pour cette traversée à hauts risques il faudra trouver un passeur, Moustache, qui annonce la couleur : « Les enfants payent plus cher, les enfants c’est des problèmes ».

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Il faut emporter juste deux petits sacs et un seul doudou. Ne plus manger, ne plus dormir, faire pipi sans faire de bruit. Le récit module différentes approches d’écriture, il passe de la fiction — les rêves de l’enfant qui s’imagine dans un vaisseau filant vers l’espace —, aux indications fragmentaires qui permettent de localiser Damas. Avant, avec ses odeurs de jasmin. Après, dans la terreur et la défiguration. Et puis il y a aussi beaucoup d’ellipses. Comme celle de la disparition du père et de Gahzul, puisqu’à l’arrivée la petite fille n’est plus qu’avec sa mère dans le camion. Sa mère sur laquelle elle veille, inversant les rôles, qui n’arrive plus à rire, à peine à sourire lorsqu’elle la regarde.

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La scénographie, dans cet espace clos, est d’une grâce et d’une liberté totale. Un petit film d’animation, façon BD, se moque de la guerre. Un voile de tulle transparent devient un écran pour recevoir des images. Un cheval, qui se révèlera être un animal que l’on conduit à l’abattoir, sert de compagnon de route. Cet entremêlement d’imaginaire et de réel, autant dans le texte que dans la mise en scène, le jeu vertigineux des deux artistes, la tension et l’attention, font de la pièce un véritable joyau. A la fin du récit, la fillette s’éclipse du camion pour venir télescoper son environnement. Une place de village, ou le poumon d’une capitale…

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Après Limoges, Kamyon poursuivra sa route dans les Balkans et en Angleterre, au théâtre Unicorn de Londres. A chaque fois, Michael de Cock travaille avec une jeune comédienne qui dit le texte dans sa propre langue. Il voudrait aussi pouvoir présenter toutes les versions du spectacle : en turc, en français, en flamand, en néerlandais, en anglais et en arabe, l’année prochaine à Bruxelles. On n’en perdra pas une miette.


Au festival des Francophonies en Limousin, à Limoges, jusqu’au 3 octobre.

Tél. 05.55.10.90.10

Marina Da Silva

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© Le Monde diplomatique - 2016