En kiosques : décembre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

Sur le chemin de Damas (suite)

Ave, Poutine

On s’en veut un peu de paraître sacrifier à nouveau (1) au culte du tsar de la Sainte Russie, au moment où l’ex-président français Nicolas Sarkozy fait ces jours-ci le voyage de Moscou. Mais, alors que les Américains n’ont pas de solution pour résoudre la crise syrienne, et que les Européens — malgré la tentative de Laurent Fabius, ministre français des affaires étrangères, de réunir ce mardi à Paris les « principaux partenaires régionaux » de la Syrie (mais sans l’Iran ni la Russie…) — paraissent pratiquement hors jeu, leur grand cousin de l’Est, Vladimir Poutine, réussit un « sans faute » depuis près d’un mois, maîtrisant — non sans audace — une séquence militaire, et maintenant aussi diplomatique et politique, qui signe le grand retour de la Russie sur la scène internationale, assez loin de sa zone d’influence habituelle.

par Philippe Leymarie, 27 octobre 2015

C’est ainsi qu’à l’initiative du maître du Kremlin, les chefs de la diplomatie russe Sergueï Lavrov, américaine John Kerry, saoudienne Adel al-Jubeir et turque Feridun Sinirlioglu se sont réunis vendredi dans un palace viennois pour évoquer les perspectives de règlement de la guerre civile syrienne. Une quadripartite plutôt inattendue, qui n’est pas parvenue certes, à un accord sur le maintien ou non du président Bachar Al-Assad (que l’Arabie saoudite et la Turquie, comme les Américains, considèrent comme la source essentielle du problème), mais qui s’est conclue sur l’engagement de se revoir dès vendredi prochain, toujours sous la houlette de Sergueï Lavrov, et de manière élargie (2).

Lire Alexeï Malachenko, « Le pari syrien de Moscou », Le Monde diplomatique, novembre 2015. « Nous n’avons pas de monopole, a fait valoir Lavrov. Qui plus est, nous avons déclaré dès le début et à la fin des discussions que la participation de ces quatre pays ne suffit pas pour garantir un soutien efficace des négociations intersyriennes ». Le chef de la diplomatie russe vise une douzaine de participants — Etats ou organisations — et notamment l’Egypte et l’Iran. C’est donc bien une coalition-bis pour le traitement de la crise syro-irakienne que Vladimir Poutine cherche à mettre en place, comme il en avait fait la proposition fin septembre à la tribune des Nations unies.

Avant de dépêcher son ministre Lavrov à Vienne, le président russe avait affirmé que « l’objectif des Etats-Unis était de se débarrasser d’Assad ». Et qu’au contraire, « notre but est de vaincre le terrorisme (…) et d’aider le président Assad à revendiquer la victoire contre le terrorisme ».

Petits joueurs

Autre démonstration de ce traitement politique de la crise par Moscou : l’exfiltration, pour quelques heures, mardi dernier, du président Al-Assad. Convié à dîner chez son sauveur, au Kremlin, Bachar — qui quittait son pays pour la première fois depuis 2011 — s’est entendu rappeler de la bouche même de Vladimir Poutine, qu’un « processus politique » devra prendre le relais de l’actuelle offensive militaire, « avec la participation de tous les partis et communautés ethniques et religieuses », le dernier mot devant « revenir au peuple syrien ».

Chacun a pu comprendre, à cette occasion, que si le président russe s’engage aussi résolument aux côtés du régime de Bachar, c’est en raison de l’urgence et faute de mieux, sans trop de garanties sur son futur, rejoignant ainsi par la bande la position devenue plus souple des Américains et de certains Européens et Arabes pour qui, si le départ de Bachar est inévitable, le calendrier et les modalités peuvent être négociées.

Voir l’éditorial de Serge Halimi, « La dégringolade de la France », Le Monde diplomatique, novembre 2015.La France en est donc pour ses frais, avec sa ritournelle sur le préalable d’une sortie du président syrien, que tous ses partenaires considèrent désormais comme non prioritaire. Bien que petite puissance bombardante de Daech, en Syrie comme en Irak, la France n’était d’ailleurs pas conviée à la première rencontre de Vienne. « Il n’y a pas de place pour les petits joueurs, explique le spécialiste du monde arabe Mathieu Guidère, cité par Challenges. On est dans une configuration de guerre froide et il n’y a que les grands qui comptent. Les Européens sont militairement des acteurs mineurs et marginaux en Syrie ». Il est vrai que Paris n’a mené jusqu’à présent en Irak que deux cents frappes, soit vingt fois moins que les Américains, et ne s’est engagé en Syrie qu’en septembre 2015, un an après les Etats-Unis, sous la forme de quelques frappes localisées.

Assad pour toujours ?

Alors que les campagnes aériennes de la coalition occidentale depuis plus d’un an n’ont pas empêché Daech d’étendre son domaine, les bombardements de l’aviation russe contre les rebelles de tous poils en Syrie depuis presque un mois ont déjà modifié le contexte stratégique. Elles sont combinées avec l’offensive à terre d’une armée syrienne qui reprend un peu confiance, et menées en coordination avec des contingents kurdes, iraniens et du Hezbollah libanais. De ce fait, la reprise d’Alep, partiellement contrôlée par les forces antigouvernementales, n’est plus impossible.

Pour justifier le comportement de l’aviation russe, qui bombarde indistinctement tous les opposants à Bachar Al-Assad, et confirmer que le président syrien garde aux yeux de Moscou une place centrale dans la résolution du conflit, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a fait valoir qu’il « n’est pas facile de distinguer l’opposition modérée des organisations terroristes et extrémistes diverses »« C’est Vladimir Poutine qui donne le ton dans ce conflit, analyse Mathieu Guidère. Cette réunion de Vienne est une initiative 100 % russe, il l’a convoquée. Il voit bien que les Occidentaux n’ont rien à offrir et sont devenus réceptifs à ce que propose la Russie ».

L’Iran, allié au président syrien, participera pour la première fois aux discussions sur la crise syrienne, vendredi 30 octobre à Vienne : le gouvernement américain n’y met plus son veto. une "première" qui est aussi une victoire russe : Moscou insistait depuis le début de la crise syrienne, en 2011, pour inclure l’Iran. Téhéran a fait savoir récemment, par la voix de son vice-ministre des affaires étrangères, que « l’Iran ne travaille pas à maintenir Assad au pouvoir pour toujours », même si le rôle de ce dernier « sera important » dans tout processus politique.

Benjamin Barthe, à Beyrouth (Le Monde, 20 octobre) rapporte que le général Ghassem Souleimani, chargé des opérations extérieures au sein des Gardiens de la révolution, et à ce titre le véritable cerveau de «  l’axe chiite  » pro-Assad, a pris ces dernières semaines la tête d’un contingent composé de centaines de combattants iraniens et de miliciens du Hezbollah, déployé aux côtés de l’armée régulière syrienne, dans le sud de la région d’Alep. Début octobre, Téhéran avait reconnu la mort d’une quinzaine de ses soldats et rendu publiques leurs funérailles.

Légitime défense

Le but essentiel poursuivi par M. Poutine, au moins dans une première phase, a bien été le sauvetage militaire, puis politique, d’un régime syrien aux abois — les deux tiers du territoire hors de son contrôle, plus de 250 000 victimes en quatre ans, ainsi que 4 millions d’exilés et 6 millions de déplacés (3) — qui assure cependant à Moscou son seul point d’ancrage sur la Méditerranée et au Proche-Orient hors de sa zone d’influence post-soviétique.

Mais le gouvernement russe s’inquiète également de ces quatre mille combattants issus des ex-républiques soviétiques (notamment de Tchétchénie) qui se battent contre les troupes syriennes au sein de Daech et du front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida : leur présence et leur retour, dans les pays du Caucase ainsi qu’en Russie sont redoutés par Moscou. La « légitime défense » est d’ailleurs invoquée par la Russie pour justifier son offensive en Syrie (comme l’avait déjà fait la France début septembre).

« Je pense que Poutine veut certes protéger Assad, les mers chaudes et son influence au Moyen-Orient, analyse le général français Jean-Claude Allard, ancien chef de l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT), aujourd’hui directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), mais il veut surtout donner un coup d’arrêt à l’islamisme qui mite le sud de la Russie, avant que la chute de Damas ne renforce le calife Al-Baghdadi et permette à tous les groupes islamistes de rejoindre l’Etat islamique ». Car, estime le général, « si les islamistes conquièrent Damas, il y aura une onde de choc mondiale. Damas serait, militairement parlant, impossible à reprendre car il faudrait y aller par des combats terrestres. Or il y a 4 millions d’habitants au sein desquels se fondraient des islamistes… ».

Missiles de croisière

L’intervention russe au secours de Bachar est aussi un exercice de haute école militaire. La base aérienne de Lattaquié — telle qu’elle fonctionne aujourd’hui à plein régime, avec une cinquantaine de chasseurs-bombardiers, des logements pour cinq mille hommes, etc. — a été montée en quelques semaines et aussitôt opérationnelle (grâce notamment à une station démontable de contrôle aérien). Des moyens d’observation et d’analyse du renseignement ont également été déployés en un temps record.

Les dirigeants russes, qui avaient déjà mis en œuvre ces dernières semaines un mécanisme de coordination militaire avec les autorités irakiennes et syriennes, ont esquissé — en marge des rencontres diplomatiques qu’ils ont organisé à Vienne — un accord du même genre avec le gouvernement jordanien, pourtant proche des Etats-Unis (et, accessoirement, de la France, qui a obtenu de faire décoller ses Rafale ou Mirage d’une base en Jordanie). Des échanges ont eu lieu également avec le gouvernement américain, pour éviter d’éventuels incidents entre aéronefs étrangers dans le ciel syrien : un mémorandum signé le 20 octobre et aussitôt entré en vigueur prévoit des mesures de précaution et d’information mutuelles entre les militaires russes et ceux de la coalition dirigée par les Américains.

Une semaine après avoir ordonné le déclenchement des bombardements aériens sur l’opposition en Syrie, Vladimir Poutine mettait également sa marine en ligne. Le 7 octobre, la frégate Daghestan qui croisait en mer Caspienne, au large du Kazakhstan, lançait vingt-six missiles qui auraient atteint leurs cibles dans les secteurs d’Alep et Idlib, à l’ouest de la Syrie, après avoir survolé l’Iran et l’Irak sur 1 500 kilomètres : l’utilisation pour la première fois de ces missiles de croisière navals SS-N-30 — un armement neuf et coûteux, équivalent du Tomahawk américain, qui sera notamment installé sur le sous-marin Novorossiysk — a été considéré par la plupart des analystes comme une démonstration, et un signal envoyé aux Etats-Unis, ainsi qu’à l’OTAN.

Mesures de réassurance

Révélant la mise au point de ces nouvelles armes, le secrétaire américain à la défense Ashton Carter avait estimé en août dernier que l’usage de ces missiles de portée maximale de 1 500 kilomètres pouvant être dotés de têtes conventionnelles ou nucléaires, reviendrait à «  remettre des SS-20 en Europe  » (4). Mais l’OTAN, qui développe de son côté en Europe de l’Est un système de défense antimissile dont la couverture augmente progressivement, aura sans doute du mal à convaincre Moscou que le système n’est pas dirigé contre la Russie, mais plutôt pointé sur l’Iran.

Cherchant en tout cas une réponse immédiate à ce qui est considéré comme une tentative d’expansion stratégique de la Russie dans la zone méditerranéenne, à l’image de ce qui a été fait sur les bords de la mer Noire, l’organisation militaire transatlantique a décidé :

 de renforcer ses moyens de surveillance, notamment aérienne ;
 d’installer des « NATO Force Integration Units » dans deux pays supplémentaires ;
 de lancer une «  force de haute réactivité  » susceptible d’être constituée en quelques jours.

Un dispositif qui s’ajoute aux « mesures de réassurance » déjà mises en œuvre depuis plus d’un an dans plusieurs pays de l’Est européen, notamment les Etats baltiques (sous la forme, notamment, de patrouilles de surveillance et de dissuasion aérienne).

Se faire peur

« Nos partenaires [occidentaux] n’ont pas abattu le mur de Berlin, mais l’ont déplacé aux frontières russes », estimait il y a quelques jours l’ambassadeur de Russie en France, Alexandre Orlov, lors d’une conférence à l’Institut Diderot, à Paris. Alexis Feertchak, créateur du journal iPhilo.fr, qui cite ces propos, estime que « cette rancœur de la Russie ne date pas de l’expansion de l’OTAN vers les pays de l’ex-URSS, réalisée malgré les promesses américaines de stopper leur endiguement nord-atlantique au sortir de la guerre froide. Elle façonne bien au-delà toute l’histoire de l’empire russe, qui eut toujours l’impression de n’être présent en Europe que d’un pied, claudiquant dès lors entre occidentalisme et orientalisme ».

Et de conclure : « En se demandant par analogie historique si le président de la Fédération de Russie ne va pas déclencher une guerre mondiale depuis la Syrie, l’Irak, l’Ukraine, la Lituanie, la Lettonie, l’Estonie ou l’Arctique, les Occidentaux se font peur à eux-mêmes pour ne pas avoir à se poser la question que les circonstances pressantes exigent aujourd’hui en Syrie comme hier en Ukraine : ne serait-il pas sage de travailler de conserve avec les Russes et, tout simplement, est-il possible de faire autrement ? »

JPEG - 139.1 ko

S’appuyant sur le fait que, pour la première fois, des troupes russes et américaines partagent un même théâtre d’opération, et qu’on assiste dans le monde en ce moment à un « déchaînement multipolarisé de la violence », selon l’expression de Pascal Boniface, plusieurs commentateurs — dont par exemple Jacques Attali, qui craint un « enchaînement épouvantable » — ont sonné ces dernières semaines l’alerte quant à une possible « troisième guerre mondiale ». Le magazine L’Obs, le 10 octobre dernier, s’est distingué avec un dossier ravageur, comportant notamment un long article particulièrement alarmiste de Vincent Jauvert, style « la guerre des mondes », qui n’avoue que dans les toutes dernières lignes avoir voulu faire peur à dessein…

Bon vieux temps des gendarmes

Lire « La quatrième guerre mondiale a commencé », par le sous-commandant Marcos, Le Monde diplomatique, août 1997. Le jour des premières frappes russes en Syrie, le même Vincent Jauvert — qui préparait son fameux dossier — ne mettait aucun point d’interrogation en tête d’un article déjà alarmiste sur le site de l’Obs : « Scénario catastrophe : la Troisième Guerre mondiale a peut-être commencé ». Et de continuer : « L’Histoire retiendra peut-être, à Dieu ne plaise, que le troisième conflit mondial a débuté, à bas bruit, mercredi 30 septembre 2015 ». Et de citer notamment le début des frappes russes en Syrie, ainsi que l’arraisonnement par l’Arabie saoudite d’un bateau iranien, etc.

Le général Allard, cité plus haut, explique que « quand on évoque la 3e guerre mondiale, on imagine que les Etats-Unis vont se battre contre la Russie et vice-versa. C’est de la folie. Il faut que l’OTAN et les Etats-Unis conservent leurs nerfs. Je crois que derrière tout cela, il y a quand même des discussions. Les États-Unis ont envie de discuter avec la Russie, qui finalement fait le job qu’on leur demandait de faire depuis longtemps… Il faut que tout le monde garde son calme. Si l’objectif est de vaincre l’islamisme, il faut utiliser les moyens et les alliés ad hoc ».

Tout en admettant que la guerre fait partie du paysage quotidien, Pascal Boniface — qui avait écrit en 2005 un livre réédité en 2009, Vers la 4e guerre mondiale ? (5) — s’inscrit en faux contre ces interprétations globalisantes, les conflits selon lui n’étant pas tous liés, et n’opposant pas les mêmes protagonistes. Il regrette la tendance actuelle à analyser le présent avec des critères du passé (nouveaux « Munich », nouvelle guerre froide, troisième Intifada, etc.), en oubliant par exemple de tenir compte d’un facteur aussi déterminant que la dissuasion nucléaire. Et de relever en revanche le fait que les grandes puissances n’ont pas le contrôle de la situation : « On déplorait jadis un condominium étouffant ; on regrette aujourd’hui l’absence de gendarmes mondiaux ou régionaux efficaces » (6).

Précédents articles sur le sujet :

 Poutine sur le chemin de Damas, 1er octobre 2015.
 Astérix et les fier-à-bras en Syrie, 19 septembre 2015.

Philippe Leymarie

(1) Voir les billets précédents, « Astérix et les fier-à-bras en Syrie » et « Poutine sur le chemin de Damas ».

(2) « Syrie : premier bilan des pourparlers quadripartites de Vienne », sputniknews.com, 23 octobre 2015.

(3) Voir la carte de Cécile Marin, « Un Syrien sur cinq a quitté son pays », Le Monde diplomatique, octobre 2015.

(4) Le Monde, 9 octobre 2015.

(5) Voir la recension qu’en avait fait Pierre Conesa, « Limites de la puissance », Le Monde diplomatique, juin 2005.

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016