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Extension du domaine de la peur

par Alain Garrigou, 19 novembre 2015
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Place de la République à Paris, dimanche 15 novembre 2015

Tout à coup, ces choses qui occupent — un rendez vous, un papier à rendre, une course à faire —, voire qui passionnent, comme ce match de foot, ce concert rock, paraissent dérisoires. Cette nuit du vendredi 13 novembre 2015, des millions de téléspectateurs manifestaient la joie d’un deuxième but de leur équipe avant la sidération d’une catastrophe en cours. Rarement autant de gens seront passés aussi soudainement d’une émotion à l’autre. Et à la terrasse des bars, dans la salle de spectacle, la légèreté des conversations ou le tonnerre de la musique rock furent recouverts par le bruit assourdissant des armes de guerre. Un bruit qui n’est pas prêt de se taire.

Lire Jacques Derrida et Jürgen Habermas, « Symptômes du 11-Septembre », Le Monde diplomatique, février 2004. Se souvient-on encore du 11 septembre 2001 quand, pendant plusieurs mois sinon plusieurs années sans interruption, tout tournait autour du terrorisme ? Aucun autre sujet ne suscitait plus l’intérêt. En science politique, on parle d’unification de l’espace social quand, en situation de crise, toutes les pensées, habituellement diverses, hétérogènes, sont focalisées sur la même chose : en l’occurrence la mort, la guerre et le terrorisme donc. On aurait tort, on serait superficiel voire immoral de penser à autre chose qu’à ces attentats, de faire autre chose que compatir… comme si les gens morts à Paris et Saint-Denis n’étaient que des victimes de l’inessentiel, de la vie heureuse, de l’insouciance, de simples victimes en somme. Alors qu’elles sont bien plus.

Lire aussi Giovanna Borradori, « Symptômes du 11-Septembre », Le Monde diplomatique, février 2004. Il va donc falloir se résigner à traverser le nouveau tunnel que la violence, cette violence très particulière, fait peser sur la vie banale. La réduction forcée et obsessionnelle de l’ouverture au monde est le résultat le plus long du terrorisme. Il repose d’abord, naturellement, sur la peur. Or la civilisation, au sens de Norbert Elias, est d’abord le fruit de l’éradication au moins partielle de la peur parce que l’Etat a revendiqué avec quelques succès le monopole de la violence physique légitime. La peur s’éloignant, l’humanité peut développer ces activités qui deviennent dérisoires aussitôt que la peur reparaît : la musique, l’art, le sport, la paresse, la pensée et donc aller au cinéma, au théâtre, au concert, au stade, s’attabler à une terrasse de café, regarder le spectacle de la rue, bavarder, rire. Rire, on se souvient combien le débat a porté après les attentats de Charlie sur la question de la légitimité du rire. Quoi de plus futile ? Certains ont plaidé en faveur d’une limitation du rire au nom de la sensibilité d’autrui. On a soutenu qu’il fallait seulement rire de soi. Imagine-t-on les saltimbanques ne parler que d’eux-mêmes ? Absurde. Tellement absurde que l’on s’inquiète d’une situation où l’on peut proférer ce genre d’absurdité. On a aussi entendu les religieux de différentes confessions protester contre le droit de blasphémer. Sans paraître se rendre compte que cela revient à interdire tout humour puisque quelqu’un peut toujours se sentir offensé. Et même celui ou celle que l’on veut priver de rire.

La peur est une douleur très spéciale et oubliée dans bien des sociétés. Une souffrance physique comme l’ont vécue les personnes enfermées dans l’enfer du Bataclan, une douleur lancinante qui paralyse les fonctions de l’esprit quand elle devient un état permanent, comme dans les zones de guerre véritable, où l’on ne peut jamais l’oublier sinon très brièvement. Cette expérience, quelques-uns, les djihadistes, voudraient l’étendre aux autres, à tous les autres.

Il faut sans doute se garder d’une certaine rhétorique guerrière qui, traitant les terroristes de barbares, cherche à les déshumaniser pour appuyer son propos. Un autre effet de la décivilisation terroriste est de favoriser la sottise, en imposant en toute urgence des explications qui ne sont souvent que des imprécations. Il s’agit là d’une sorte de réaction vitale, d’une faiblesse humaine bien compréhensible mais fort pauvre, dangereuse et souvent haineuse. Et de chercher des coupables, de susciter la paranoïa collective dans un mélange brouillon de clichés et d’invectives. Au lieu de penser. Ces « barbares » sont de chez nous. L’appellation n’a de sens que si on l’oppose à la civilisation, c’est-à-dire cet état de paix relative, en tout cas suffisante pour nous permettre de penser, d’être humains en somme. Ils mènent bien une guerre contre la civilisation en voulant imposer les conditions de peur qui annihilent toute pensée, toute futilité, tout rire. Certes, on pourra trouver des tas de bonnes raisons à la haine, intérieures et sociales avec l’abandon des banlieues, des familles, de l’école, extérieures et politiques avec le cynisme et les jeux des puissants. Dans le refus incantatoire de la peur, mais aussi dans l’expérience du dérisoire, de la futilité et du rire, cette destruction des conditions de civilisation ne saurait réussir. Les victimes ne sont pas mortes pour rien.

Alain Garrigou

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