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Du neuf ?

par Alain Garrigou, 4 janvier 2016

Lire Serge Halimi, « Le Front national verrouille l’ordre social », Le Monde diplomatique, janvier 2016.Les élections régionales de décembre 2015 ont laissé dans leur sillage une incantation unanime : les Français veulent du neuf. La principale incitation à participer semble avoir été de voter contre, contre la classe politique ou contre le Front national… avec des résultats contraires. Aussitôt, les dirigeants politiques ont dit combien ils avaient compris l’exigence, les commentateurs de plateau ont martelé le message et les jours suivants, la presse française et étrangère a poursuivi l’appel au renouvellement : du neuf ! Cela résonnait aussi comme un vœu pour la nouvelle année proche. On se sent ainsi partagé entre le doute sur les bons sentiments et l’envie d’y croire. Du neuf ! Mais qu’est-ce que le neuf ?

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« Une » de l’hebdomadaire Courrier international du 17 décembre 2015.

Nouveaux mots ? Des mots, il y en eut beaucoup au soir de deux tours d’élections pour dire qu’il fallait du neuf. Beaucoup plus que d’habitude sauf que cela ne semblait pas tout à fait inédit. Quelques porte-parole politiques restaient d’ailleurs imperturbables dans leurs réponses toutes faites et leurs évitements programmés, comme s’il ne s’était rien passé qu’une consultation électorale de plus. Ils accentuaient ainsi le doute soulevé par les appels au neuf. Pourquoi seraient-ils suivis d’effets cette fois ? Malgré l’ampleur nouvelle, malgré l’émotion, n’était-ce pas un rituel régulièrement renouvelé ? On n’avait pas attendu ces élections pour proposer des changements de noms aussi importants que ceux des partis. Au PS, le premier ministre Manuel Valls l’avait déjà proposé en suscitant la bronca des fidèles des vieux fétiches. Les Républicains ont déjà abandonné leur ancien nom d’UMP sous la houlette de leur chef Nicolas Sarkozy, qui a ainsi rompu des associations négatives avec des affaires ou avec le PS (le FN ne peut plus brocarder l’UMPS). Trop tôt pour un nouveau changement ? Il reste des possibilités… pourquoi pas les Nouveaux Républicains ? Même le parti qui prétend incarner le renouvellement aurait l’intention de changer de nom si on en croit une déclaration récente de Marine Le Pen. Le rideau n’est pas encore levé sur le nouveau nom. Quant à tous les autres, ils sont déjà coutumiers du fait, à l’exception du PCF qui témoigne d’une fidélité sémantique record face aux vicissitudes. En fait de neuf partisan, on se prend ici à penser au nouvel OMO — la marque de lessive — que moquait Coluche en un autre temps.

Nouvelles têtes ? Les élections régionales ont relancé le thème récurrent du rejet de la classe politique parmi les commentateurs. La perspective de l’élection présidentielle, où beaucoup redoutent un affrontement entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, donne à ce thème un air de cauchemar. La stabilité des dirigeants politiques a été mise en évidence depuis longtemps, par Robert Michels notamment (1) qui évoquait une logique oligarchique jamais démentie depuis un siècle. Aussi bien faut-il des événements dramatiques comme la deuxième guerre mondiale pour provoquer un profond renouvellement du personnel politique — en 1945, les quatre cinquièmes des députés furent élus pour la première fois. Ce n’était d’ailleurs pas le suffrage qui avait éliminé les anciens parlementaires mais les tribunaux qui les avaient condamnés à l’inéligibilité (2). La nouvelle génération politique se confirma comme la plus « résistante » jamais vue, puisqu’elle « dura » un demi-siècle. Il est vrai que ses élus étaient entrés jeunes en politique. François Mitterrand par exemple ne se retira qu’en 1995… Plus d’un demi-siècle de carrière !

Si l’on observe rapidement la classe politique actuelle, il faut bien constater que sans bénéficier d’une telle longévité, son entrée en politique est déjà ancienne : plus de deux décennies pour les principaux dirigeants. Beaucoup n’ont d’ailleurs jamais exercé d’autre métier que la politique, signant ainsi les progrès de la professionnalisation, selon une trajectoire banale : assistant parlementaire, élu local, député puis ministre… (François Fillon, Manuel Valls), ou n’ayant eu que des métiers d’attente (François Hollande) ou de précaution (Nicolas Sarkozy). En 2002, un observateur américain se moquait de la lutte entre Jacques Chirac, entré en politique dans les années 1960, et Lionel Jospin, à peine un peu plus tard. Soit depuis plus de trente ans. Il se trompait en n’entrevoyant pas le 21 avril 2002 et l’immixtion d’un tiers, Jean-Marie Le Pen, qui ne démentait cependant pas sa critique car il fallait encore remonter plus loin (le trublion fut élu député pour la première fois en 1956). L’ironie de l’observateur américain était en outre complaisante envers son pays dont le président d’alors (George W. Bush) était le fils d’un précédent (George H.).

Si le phénomène n’est donc pas spécifiquement français, la France arrive en tête en Europe au regard d’indicateurs comme l’âge des élus. Ces statistiques concernant les hommes politiques sont pourtant moins visibles que l’omniprésence médiatique de certains d’entre eux. Il arrive même qu’on oublie de faire disparaître des retraités (Jacques Chirac ou Jean-Marie Le Pen) de l’actualité. C’est d’ailleurs en ce sens qu’on réclame de « nouvelles têtes », puisque les visages s’installent sur les petits écrans avec une longévité lassante. Peut-être faut-il chercher là une raison forte de la dégradation rapide des popularités qui caractérisent les dirigeants, si l’on en croit les sondages qui y contribuent en rétrécissant l’offre politique à quelques têtes, et les sondés eux-mêmes, qui peuvent réclamer un renouvellement de la classe politique tout en se prononçant sur les mêmes figures imposées (3).

Nouvelles idées ? Plutôt que des mots ou des têtes, l’appel aux nouvelles idées paraît toucher le cœur du problème : résoudre les problèmes dont les gens souffrent – le chômage, la pauvreté, l’exclusion, etc. Et là aussi, chaque initiative ressemble étrangement aux précédentes, comme si on avait épuisé toutes les solutions sinon pour annoncer un effort supplémentaire. En tout cas, rien de bien original ne semble émerger. L’idée du neuf serait plus convaincante si l’on pouvait décréter de nouvelles idées. Inventons de nouvelles idées ! En l’occurrence, on se satisfait généralement d’emprunter de vieilles idées à d’autres, à moins que l’on prétende avoir gagné la guerre des idées que certaines figures de la droite se vantent d’avoir remportée. On se demande toutefois quelles sont les idées de cette guerre, sinon de vagues recettes politiques pour gagner des élections toujours plus à droite, en chantant les vertus de l’autorité, du marché, le mal de l’Etat, de l’impôt, de l’immigration, de l’assistance. S’ils appellent cela des idées, on peut craindre qu’ils ne sachent pas ce qu’est une idée. Ils parlent de fantasmes, d’émotions, de peurs mais point de conception de la vie collective, de la justice, de l’efficacité, de la démocratie. Sans même parler de nouveauté, il n’y a là rien de bien construit. A leur décharge, il faut dire qu’ils ne reçoivent guère de secours de ceux qui font profession de penser et s’expriment publiquement, ces récurrents philosophes de plateaux qu’ils nomment intellectuels.

Mais peut-être y a t-il plus désespérant que ces appels sans substance au neuf ? Oui : ceux qui les lancent. Le neuf ? Un sujet de débat comme les chaînes d’information en continu les organisent rituellement et quotidiennement. Il n’est pas sans saveur d’entendre alors dialoguer sur l’évidence de ce désir de changement des Français un éditorialiste, permanent nomade des plateaux, et un permanent sédentaire, animateur de télévision. Il faut donc de nouvelles têtes, assurent-ils de conserve. L’exigence de réflexivité n’effleurant guère les auteurs de la suggestion, on pourrait ironiser sur l’ampleur du changement proposé. De nouvelles têtes sur les plateaux ? Ils n’y penseraient pas. En seraient-ils menacés, ils s’accrocheraient à leur place. Comme des parlementaires qui renvoient à leur légitimité démocratique et à leur dévouement pour justifier d’être toujours là, ils se justifieraient par leur talent : celle de commentateurs qui répètent toujours les mêmes « analyses », inchangées parce qu’on ne change pas de vision du monde par décision de volonté, et qui lorsqu’ils changent au moins de média le font quasi convulsivement comme pour se convaincre soi-même. Leur ubiquité est encore plus grande que celle des dirigeants politiques. Pourtant ces éditorialistes et meneurs de jeu appartiennent bien à la classe dirigeante, qu’ils fréquentent assidûment, sans mandats mais tout aussi inamovibles. S’invitant entre eux, de plus en plus, ils participent à la même loi de l’oligarchie qui organise la concurrence et la détruit, comme la concurrence économique tend à la formation de monopoles si des lois antitrust ne la freinent, à moins qu’il ne faille attendre que des révolutions bousculent tout.

La politique en crise se retrouve devant cette impasse de l’impuissance de la puissance. Si l’on est contraint à tout changer, c’est qu’on a perdu le pouvoir. Comment s’y résoudre sans commettre l’inacceptable sabordage, sorte de suicide collectif ? Les appels au neuf sont aussi creux que des prières dont on attendrait qu’elles soient exaucées. Dans l’ordre des idées, ils résonnent comme une proposition vaine sinon contradictoire : il faudrait de l’imagination, il faudrait inventer. Changement de générique. La professionnalisation politique s’est cependant tellement imposée que les cadets semblent avoir incorporé les tics de leurs aînés et se montrer plus roués encore que leurs mentors. Il faudrait d’ailleurs être injuste pour mettre tout le monde dans le même sac. On rencontre bien des élus qui ne sont pas coupés des citoyens, qui savent écouter et parler. Les entend-on ? Il existe aussi des propositions de changement qui parcourent la société. Sans doute tout cela concerne-t-il l’ingénierie politique : constitution, modes de scrutins, etc. Apparemment le plus facile, et pourtant difficile à faire. Si on étendait la réflexion aux conditions de changement – la seul manière crédible d’aborder la question –, il faudrait changer les procédures de sélection du personnel politique, les filières de reproduction sociale par l’école, les mécanismes de concentration du pouvoir dans les partis, les médias, l’Etat. S’en prendre en somme à des intérêts dont on sait qu’ils ne se laisseront pas facilement dépouiller. Résister à l’idée qu’il ne peut en être autrement, que c’est trop difficile et que finalement, les choses ne vont pas si mal. Aussi l’appel au neuf est-il équivoque : selon un réalisme cynique, il n’est rien de plus décourageant que les incantations ; dans sa version optimiste, il est une manière de dire qu’on n’est pas déjà condamné.

Alain Garrigou

(1) L’ouvrage de Robert Michels a été publié en 1910. Après sa traduction partielle en français de 1914, une nouvelle traduction, intégrale et commentée, a été récemment publiée : Sociologie du parti dans la démocratie moderne, Paris, Gallimard, Folio, 2015.

(2) Olivier Wieviorka, Les orphelins de la République. Destinées des députés et sénateurs français (1940-1945), Paris, Seuil, 2001.

(3) Par exemple cet inévitable sondage internet (Odoxa-Le Parisien, 2 janvier 2016) venu confirmer les commentaires médiatiques selon lesquel les Français veulent un renouvellement de la classe politique – ni Nicolas Sarkozy ni François Hollande pour candidats en 2017 – mais « plébiscitent » le plus ancien de tous, Alain Juppé.

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