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Théâtre franco-burkinabé

Une « Tempête » africaine réjouissante

par Marina Da Silva, 26 janvier 2016
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La Tempête
DR

Ecrite en 1610, La Tempête, considérée comme la dernière pièce de Shakespeare, brouille les lignes d’écritures. Elle met en scène Prospero, exilé sur une île imaginaire avec sa fille après que son frère Antonio et le roi Alonso l’ont dépossédé de l’exercice du pouvoir sur le duché de Milan. Quinze ans plus tard, Prospero, doté de facultés surnaturelles, déclenche une tempête avec l’aide d’Ariel, un esprit, provoquant le naufrage du bateau de ses ennemis qui viennent à leur tour échouer sur l’île. Y vivent également une sorcière et son fils Caliban, prototype de la créature sauvage, qui hait Prospero venu envahir son territoire et troubler son mode de vie.

Lire aussi Gerald Moore, « La culture de Caliban », Le Monde diplomatique, octobre 1975. Dans cet espace clôturé par l’infini des océans, se jouent plusieurs intrigues et narrations. Une histoire d’amour coup de foudre entre Miranda, la fille de Prospero, et Ferdinand, le fils du roi. Des projets de complots à n’en plus finir où Alonso se trouve à son tour sous la menace d’Antonio et de son propre frère, Sébastien. Davantage comédie que tragédie, La Tempête est aussi une des rares pièces du maître élisabéthain qui connaît un dénouement heureux. Personne n’est assassiné. Miranda et Ferdinand se marient. Caliban se déleste de sa haine. Prospero pardonne à ceux qui ont intrigué contre lui.

Dans la version franco-burkinabé, surprenante et stimulante, mise en scène par Thierry Roisin, ancien directeur de la Comédie de Béthune, avec la collaboration artistique d’Odile Sankara, femme de théâtre et sœur de Thomas Sankara, l’évocation de la trahison entre deux frères est forcément sous-tendue par l’assassinat, en 1987, de Sankara, imputé à Blaise Compaoré. Mais le fil conducteur du metteur en scène était d’abord son désir d’explorer un rapport aux éléments et au divin, aux croyances et à la magie avec des acteurs africains, d’insuffler un autre souffle à ce récit du répertoire. De brouiller à son tour les lignes dramaturgiques en faisant jouer Prospero et les nobles milanais et napolitains par des acteurs noirs. Parmi eux, Charles Wattara, l’un des grands noms de la scène du Burkina, compose un Prospero intériorisé et serein, solide comme un arbre de la sagesse. Paul Zoungrana est un Gonzalo bouillant et décalé, Mahamadou Tindano fait Sebastian, Ousmane Bamogo, véritable star du comique, parodie Stefano.Tandis qu’Antonio est interprété par Didier Dugast et Caliban par Philippe Smith, et que le rôle d’Ariel est partagé entre Nathalie Royer et Amado Komi, un acteur liliputien à la voix d’enfant. On est aussi époustouflé par le couple d’amoureux entêtés que forment Christophe Bilal et Safoura Kabore dans une énergie virevoltante. Safoura, en particulier, invente un personnage hors du temps et des clichés qui se consume tout en trépignant de désir. Elle est drôle et joyeuse, inattendue, à contre-courant de tous les stéréotypes.

Au final huit acteurs burkinabés, quatre comédiens européens et deux musiciens mettent par dessus tête toutes les représentations des personnages et de la pièce. Une mixité loin d’être un effet de plateau mais qui vient casser les codes et secouer les représentations. Elles explosent aussi dans les intrusions anachroniques apportées par l’équipe artistique avec des clins d’œil décalés. Une pancarte « Ouagadougou » s’invite dans le récit transposé. Des scènes de sorcellerie et de danse truculentes exécutées par les acteurs dans des habits aux couleurs pétantes mettent le public en transe. La scénographie utilise des signes comme les capsules de bouteilles pour tisser une immense et superbe toile de fond de scène qui irradie les lumières d’un arc-en-ciel, des bidons de plastique et joue avec une multiplicité de costumes. A cour, les musiciens font fusionner rythmes de jazz et vaudous, bruisser le vent ou déchaînent les percussions.

Lire aussi Anne Frintz, « La jeunesse burkinabé bouscule la “Françafrique” », Le Monde diplomatique, décembre 2014. Créée à Ouagadougou en novembre 2015 (1), La Tempête a dû franchir bien des obstacles avant de voir le jour et affronter de plein fouet le chaos politique que traversait le pays. Les répétitions commencent le 29 août dernier. Dans des salles où la température peut monter jusqu’à 45 degrés, avec parfois des pluies diluviennes et des coupures d’électricité, mais aussi dans des cours où la vie de la pièce se nourrit de celle de son environnement. Puis le 17 septembre, c’est le coup d’Etat du général Gilbert Diendéré, ancien bras-droit de Blaise Compaoré, chassé du pouvoir par un mouvement populaire, en octobre 2014, après vingt-sept ans de règne.

Pour les acteurs il faut alors faire face avec le reste de la population, suivre les transformations en cours, les meetings et les manifestations, et en même temps continuer le travail de répétition. « Nous avons travaillé clandestinement, raconte Paul Zougrana. Il y avait le couvre-feu, nous ne pouvions avoir accès à aucune salle alors nous allions individuellement chez les uns et chez les autres, et nous continuions à apprendre ensemble ».

Pour Thierry Roisin et son équipe française c’est le saut dans le vide. Il y a des tirs et des barrages, la peur devient la musique du quotidien. Mais c’est aussi une période de partage et d’engagement. Un vieux monde qui s’effrite et l’espoir d’un avenir meilleur.

Alors le travail de Thierry Roisin et de cette belle équipe fait mouche. Plus qu’une pièce de théâtre, ils font de La Tempête une histoire en humanité.


La première en France a eu lieu le 14 janvier 2016 au Centre Dramatique National de Haute-Normandie de Rouen.

Prochaines représentations, les 28 et 29 janvier : ACB — Scène Nationale de Bar-le-Duc ; les 4 et 5 février : Théâtre Le Bateau Feu — Scène Nationale de Dunkerque ;
les 24, 25 et 26 février : Comédie de Béthune — Centre Dramatique National Nord Pas-de-Calais.

Marina Da Silva

(1) Le 7 novembre 2015 à l’Institut français de Ouagadougou, puis du 12 novembre au 5 décembre suivant au CITO (Carrefour International de Théâtre de Ouagadougou).

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