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La guerre contre l’Organisation de l’Etat islamique par ceux qui la font

« Nous ne nous laisserons jamais impressionner (…) Rien ne nous effraiera (…) Aucune menace ne fera douter la France (…) Nous ne céderons en rien (…) Nous sommes déterminés à frapper, frapper encore », a réagi le 25 janvier le président François Hollande, depuis l’Inde où il était en voyage officiel, après la diffusion d’images sur les attentats du 13 novembre dernier, attribués à l’Organisation de l’Etat islamique (OEI). Pendant que les politiques font les matamores, les militaires font la guerre : le général Didier Castres, chef d’état-major adjoint pour les opérations, entendu ces dernières semaines par la commission des affaires étrangères du Sénat, a brossé un portrait précis et en partie inédit de la situation et de l’ennemi, tels que les voit le « Balardgone » (1).

par Philippe Leymarie, 28 janvier 2016

Et d’abord, en chiffres, communiqués au fil de cette intervention devant les parlementaires :

 Les effectifs des forces combattantes de l’OEI en Irak et en Syrie sont estimées à 30 000 par l’état-major français, dont 40 % de combattants étrangers. Ces derniers comptent notamment dans leurs rangs 4 000 russophones dont 2 000 Russes (2). En dépit de ses reculs sur le terrain, l’attractivité de l’OEI ne faiblit pas : une centaine d’hommes et femmes rejoignent les fronts chaque semaine en provenance de l’étranger.

Lire aussi Serge Halimi, « L’art de la guerre imbécile », Le Monde diplomatique, décembre 2015. - 2 370 sites Internet francophones pro-OEI ont été identifiés, représentant environ le quart des sites partisans de l’OEI existants. Ceux-ci génèrent, chaque jour, quelques 41 000 tweets qui draînent 2,8 millions de « followers » (abonnés)…

 140 000 Kurdes du nord de l’Irak, 130 000 membres des forces de sécurité irakiennes, et 7 000 Kurdes syriens font face aux combattants de l’OEI, mais il sera difficile de les inciter à aller combattre au-delà de la zone d’implantation territoriale kurde habituelle, souligne le chef adjoint d’état-major.

 Une constellation de combattants très divers, de l’ordre de 100 000 personnes, leur face également en Syrie. Le général Didier Castres estime que 80 000 d’entre eux appartiennent soit à des groupes terroristes (désignés comme tels par les Nations unies), soit à des groupes salafistes extrémistes (3). Sous l’égide de la Jordanie, un groupe d’experts tente d’y voir plus clair dans les appartenances des uns et des autres.

 4 à 6 000 soldats russes sont déployés sur le terrain, appuyés par une quarantaine d’avions de chasse, une trentaine d’hélicoptères, des chars, de l’artillerie sol-air. Les Russes ont frappé, sur une zone très restreinte, de 80 à 100 fois par jour.

 3 700 militaires français sont engagés dans l’opération Chammal qui, outre les bombardements, et la présence du porte-avions, a déployé des instructeurs et du matériel en Irak, pour soutenir les peshmergas kurdes et les forces de sécurité irakiennes. Les Français ont lâché deux bombes en moyenne par jour (doublées depuis la décision de l’Elysée d’accentuer la lutte contre l’OEI) — ils pourraient faire plus, mais les cibles sont difficiles à détecter, se défend le général Castres.

 Environ 330 bombardements français avaient été réalisées depuis le début de l’engagement français en Irak (septembre 2014) et en Syrie (septembre 2015), et 750 à 800 bombes « délivrées », selon les comptes établis à la mi-décembre dernier. Avant l’engagement du groupe aéronaval, la France ne représentait que 4 % des sorties aériennes. En application des ordres donnés par le président de la république après le 13 novembre 2015, sa contribution a été multipliée par trois ou quatre (pour un bilan plus récent de l’engagement français, voir ci-dessous).

Cependant, combattre au sol est « hors de la volonté » des pays occidentaux, estime le général, qui rappelle qu’en Afghanistan, l’OTAN avait déployé jusqu’à 150 000 militaires, aux côtés des 350 000 membres des forces locales de sécurité. Mais tout le monde convient que, pour venir à bout de l’OEI, les bombardements ne suffiront pas.

Peu fréquentables

Lire aussi Akram Belkaïd, « En Syrie, une issue politique bien incertaine », Le Monde diplomatique, décembre 2015. Pour le chef d’état-major adjoint chargé des opérations militaires, la crise — dans ce que les responsables français appellent à nouveau « Le Levant » — connaît cinq évolutions majeures :

 1. Le conflit est en voie d’internationalisation, notamment en Syrie, avec une présence iranienne (les Pasdaran et la force Al-Qods), ainsi que libanaise (le Hezbollah), et des miliciens chiites irakiens, pakistanais, afghans, le tout pour un volume estimé de 10 à 15 000 combattants. Il y a aussi une présence russe (voir plus loin). Et au titre d’accords plus anciens, 1 200 à 1 500 soldats turcs dans le nord de l’Irak. Enfin, des forces spéciales américaines, turques et probablement d’autres pays du Golfe.

 2. La coalition peine à s’accorder tant sur les plans militaire que politique. Les agendas diffèrent et la définition des objectifs, comme la façon de les rallier, restent une question pendante. Sur le plan militaire, la coalition soutient une opposition modérée qui pour l’heure, ne dispose pas de la masse critique ni des objectifs partagés qui lui permettraient de s’imposer auprès des autres composantes de l’opposition et de combattre efficacement l’OEI.

En parallèle, certains groupes bénéficient d’un soutien puissant d’Etats tiers, alors même qu’ils ne sont pas considérés comme « fréquentables » par la coalition. La plupart de ces mouvements pratiquent une politique opportuniste et se reconfigurent en permanence, s’alliant ou s’opposant entre eux selon les circonstances et les objectifs. Ceci rend difficile une identification et une classification certaine, selon le général Castres.

Assèchement et endiguement

 3. L’irruption de la Russie sur le théâtre syrien peut être vue comme une démonstration de puissance, et même un message destiné à l’OTAN : l’armée russe n’est plus celle de la Tchétchénie, elle est capable de monter des opérations complexes et de projeter des forces à l’extérieur, en utilisant une panoplie complète (comme l’ont montré les tirs de missiles de croisière, depuis les airs ou depuis un sous-marin, ainsi que les raids de bombardiers stratégiques effectués sur la Syrie en faisant le tour de l’Europe). L’autre volet de cette stratégie de la Russie vise à la placer en acteur majeur de la recomposition du Proche-Orient, tout en garantissant ses intérêts stratégiques, notamment l’accès aux mers chaudes et à leurs ports. Enfin, il s’agit également pour la Russie de répondre à la menace de l’islamisme radical.

Lire aussi Alexeï Malachenko, « Le pari syrien de Moscou », Le Monde diplomatique, novembre 2015.
 4. La stratégie globale contre l’OEI existe, elle est cohérente et globale même si elle présente des faiblesses. Elle prévoit d’assécher les ressources financières internationales de l’OEI (groupe piloté par les Etats-Unis) ; d’entraver le flux de combattants étrangers rejoignant le groupe (pilotage de l’Allemagne) ; de contrecarrer sa propagande, en particulier sur Internet ; un quatrième groupe s’attache aux aspects de la gouvernance et de la reconstruction post-conflit (institutions, forces de sécurité, économie) ; et le cinquième volet concerne l’intervention militaire en elle-même.

Une stratégie qui, affirme le général, vise à endiguer l’OEI, dans l’attente de la montée en puissance des forces armées locales. En Irak, 15 000 soldats ont été formés, assez efficacement. En Syrie, au contraire, il n’a pas été possible d’identifier des recrues fiables, auxquelles de l’armement aurait pu être confié : il y a une très grande difficulté à trouver des alliés locaux au sol en nombre, organisés et motivés, reconnaît-il.

Forte résilience

Cette stratégie militaire ne peut produire des effets rapides en raison de :

 la faiblesse des moyens engagés par la coalition (100 sorties aériennes par jour, contre 250 lors de l’intervention en Libye, 800 dans la guerre du Kosovo, 2 000 lors de la première guerre du Golfe) ;
 l’absence d’implication des sunnites dans le combat contre l’OEI ;
 l’absence de troupes au sol pour réoccuper les espaces dont l’OEI a été chassé.

Lire aussi Patrick Haimzadeh, « Vers une nouvelle intervention en Libye ? », Le Monde diplomatique, février 2016. Cependant, selon l’état-major français, les indices de l’affaiblissement de l’OEI en Irak s’accumulent : elle est sur la défensive sur tous les fronts. Elle conserve un pouvoir de nuisance et de harcèlement important, mais n’a plus plus la capacité de mener de grandes offensives. En Syrie, depuis l’engagement des Russes, les forces armées syriennes sont passées à l’offensive partout et progressent sans pour autant inverser de façon définitive les rapports de forces avec les groupes armés d’opposition. Ces derniers sont quant à eux en difficulté, faisait remarquer — sans plus de précisions — le général devant les sénateurs, mais montrent une forte résilience, bénéficiant de livraisons de matériels et d’armements en provenance d’un certain nombre de pays, .

 5. La connexion entre les théâtres irako-syrien et libyen est désormais établie, même si elle reste, à ce stade, à état embryonnaire. La Libye, pays sans Etat, déjà infecté par le terrorisme djihadiste et riche en ressources naturelles, constitue une proie idéale pour l’OEI. Le Yémen et le Sinaï pourraient également être visés. Il faut donc, si la pression militaire sur l’OEI se poursuit et s’intensifie, s’attendre à la fois à un déplacement du centre de gravité de l’organisation djihadiste et au retour des combattants étrangers dans leurs pays d’origine. Telle fut la conclusion de l’intervention du général devant les sénateurs.


L’intensification des bombardement français

Résumé du dernier « point tactique » du ministère français de la défense sur l’opération Chammal, daté du 21 janvier 2016 :

 En Irak, l’OEI reste sur la défensive, en dépit de tentatives de contre-attaques locales (Haditha, Baiji) ou d’actions ponctuelles dans la profondeur (attentats dans la zone du « grand Bagdad »). Dans Ramadi, les combats sont toujours en cours, avec des opérations conduites contre des poches de résistance. Les opérations de contrôle de zone et de sécurisation prendront du temps. Au sein et avec la coalition, la force Chammal a maintenu un rythme soutenu de missions d’appui au sol (close air support), au profit des troupes irakiennes, avec un effort dans les zones de Ramadi et de Mossoul.

 En Syrie, l’action de la coalition se poursuit à travers des bombardements planifiées qui visent en priorité les structures de commandement et financières de l’OEI. Depuis la mi-novembre 2015, la France a multiplié par deux le nombre de ses sorties aériennes (moyenne hebdomadaires de 63 sorties). Hors activité aériennes américaines, cet engagement représente 44 % des sorties de tout le reste de la coalition. Le nombre de bombardements a été multiplié par plus du double : 140 bombardements ont ainsi été effectuées en deux mois.

Du 6 au 19 janvier 2016, les équipages français ont réalisé 160 sorties et 30 bombardements, détruisant ainsi 57 objectifs de l’organisation terroriste. Cette activité aérienne s’est répartie en 24 sorties dédiées aux vols de renseignement, huit ravitaillements en vol effectués par les C135, douze sorties de « command and control », et 116 bombardements.

Deux bombardements planifiés sur des centres de commandement et de télécommunication ont été conduites dans Mossoul. La première mission a été réalisée par des Mirage 2000 qui ont décollé de la base aérienne projetée en Jordanie ; la seconde, dans la nuit du 16 au 17 janvier 2016, a été réalisée par des Rafale équipés de missiles SCALP, catapultés depuis le porte-avions Charles de Gaulle.

Philippe Leymarie

(1) Depuis quelques mois, l’ensemble des moyens de commandement militaires français sont regroupés dans une enceinte au sud de Paris, boulevard Balard, louée au groupe Bouygues, qui l’a construite.

(2) Et aussi, selon certaines estimations, 6 000 Tunisiens, 2 500 Saoudiens, 2 000 Jordaniens, 2 000 Turcs, 1 700 Français, etc. Il y aurait eu environ 5 000 départs en provenance d’Europe de l’Ouest.

(3) Il ne resterait donc que 20 000 éléments au sein de l’opposition armée « modérée » (Armée syrienne libre, etc.), qui était l’interlocuteur quasi-unique de la coalition au début du conflit armé.

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