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« Star Wars » et David Bowie : suite et fin ?

L’histoire produit parfois de curieux télescopages. À un mois d’intervalle, deux phénomènes planétaires ont brusquement ranimé le spectre des années 1970, questionnant ainsi les rapports que nos sociétés entretiennent avec leurs idoles.

par Thibaud Croisy, 2 février 2016

Le 16 décembre 2015, toutes les salles de cinéma se mettaient à l’unisson pour projeter Le Réveil de la force, le septième épisode de Star Wars, saga culte autant qu’interminable, inaugurée en 1977. Comme on pouvait s’y attendre, cet opus nouvelle génération s’inscrit dans la lignée des préquelles réalisées par George Lucas dans les années 2000, destinées à entretenir le mythe et, accessoirement, à rapporter beaucoup d’argent. Pourtant, le film est un peu plus qu’une sympathique série B à gros budget. Sa beauté réside dans ces plans qui montrent les corps vieillis des acteurs originaux : Harrison Ford, Carrie Fischer et Mark Hamill. Trois inconnus qui avaient entre vingt et trente ans dans les années 1970 et que l’on retrouve aujourd’hui avec leurs visages fatigués, leurs rides saillantes, leurs pattes d’oie et leurs kilos en trop. D’ailleurs, tout le film s’organise autour d’une quête hautement symbolique : retrouver un Luke Skywalker qui s’est significativement éloigné, retiré aux confins de la galaxie.

En fait, ce que le film raconte à travers cette métaphore, c’est son désir de renouer avec la trilogie originelle et la grande époque du space opera, genre cinématographique défunt. Après deux heures d’efforts et de digressions autour de l’âge d’or, la magie opère enfin grâce à des plans exceptionnellement longs sur le visage du héros retrouvé. Car au fond, peu importe que les acteurs d’autrefois ne soient pas à la hauteur ou qu’ils ne jouent pas si bien : l’essentiel, c’est qu’ils soient là. La capture de leur image compte plus que le rôle qu’ils interprètent et le film donne presque le sentiment de n’avoir été réalisé que pour ça : s’assurer qu’ils sont encore vivants et les revoir, encore une fois.

Lire aussi Evelyne Pieiller, « Rencontres du rock et des mystères du troisième type », Le Monde diplomatique, juillet 2009. Un mois plus tard, David Bowie meurt. Deuil brutal, inattendu, qui devient l’occasion de réentendre les tubes d’une autre saga, largement tournée vers les étoiles (Ziggy Stardust, Space Oddity, Life on Mars ?), et de retrouver les figures de sa constellation : Andy Warhol, John Lennon, Lou Reed, Mick Jagger, Brian Eno. Au-delà des hommages et des photos souvenirs, on comprend surtout que le dernier album de Bowie, sorti deux jours plus tôt, participe d’une émouvante mise en scène de sa mort. Il suffit de l’écouter pour entendre sa voix d’outre-tombe chanter « Look up here, I’m in heaven » (« Regardez là-haut, je suis au ciel ») et d’ouvrir la jaquette du disque pour tenir entre ses mains un faire-part tiré à des milliers d’exemplaires, où les paroles des chansons, imprimées au vernis noir sur fond noir, ne peuvent être perçues qu’en de fragiles reflets. Du reste, le titre de l’album parle de lui-même : Blackstar, c’est l’astre mort qui brille encore, l’étoile hollywoodienne en négatif, la croix tracée par l’artiste pour clore une vie, cinquante ans de carrière, et signifier que ça s’arrête là.

De Star Wars à Bowie, ce sont deux manières de performer la clôture et d’immortaliser la légende. D’un côté, Star Wars procède par dénégation en ressuscitant les reliques du passé et les papis du cinéma de genre (Christopher Lee, Max von Sydow). Le résultat est un film de science-fiction curieusement nostalgique et un genre devenu autonome, puisque George Lucas a vendu ses droits à Disney et que l’on peut supposer que sa création lui survivra, à l’instar de James Bond ou de ces héros de bande dessinée inventés par certains et continués par d’autres (Astérix, Lucky Luke, Corto Maltese (1)). David Bowie, lui, donne chair à un tout autre paradoxe : celui d’une « icône humaine » qui accepte sa finitude, l’embrasse, et s’en joue le temps d’un dernier clip, prêt à la célébrer en musique. Insituable, hors du temps, il accomplit une éclipse élégante, disparition sans funérailles.

Chacun à leur manière, ces deux grands mythes des seventies nous rappellent en tout cas que l’art reste un jeu avec les limites, en particulier avec la dernière — une négociation infinie qui consiste à la reconnaître, la refuser, la mettre en scène et parfois même la fêter. Comme si l’identité de l’homme et de l’œuvre se scellaient dans le franchissement de cette inévitable deadline, ultime occasion d’emporter les vivants avec soi.

Thibaud Croisy

Metteur en scène, auteur.

(1) Respectivement créés par Uderzo, Morris et Hugo Pratt, Astérix, Lucky Luke et Corto Maltese sont aujourd’hui (re)dessinés par Didier Conrad, Achdé et Rubén Pellejero.

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