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A Lyon, des zones de théâtre à défendre

par Marina Da Silva, 11 mars 2016
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Toutes les photos du billet sont de Hervé Deroo.

Etranges étrangers, qui se déroule au théâtre du Point du jour, à Lyon, depuis le 21 janvier et jusqu’au 26 mars n’est pas un festival mais plutôt une carte blanche. Gwenaël Morin, qui dirige ce lieu atypique depuis 2013, en confie les clés, durant un trimestre, à un autre metteur en scène avec lequel il partage des affinités électives. Philippe Vincent est donc actuellement le maître des lieux. Il a conçu ce programme avec des artistes burkinabés, tchadien, égyptien, norvégiens, français… La communication se fait par le bouche-à-oreille et on y vient sans réservation pour la modique somme de 5 euros. En apportant quelque chose à boire ou à manger, en partage à la fin des spectacles au bar autogéré. Dans cette ZTAD (zone de théâtre à défendre), au cœur du Ve arrondissement de Lyon, l’affichage, façon graffiti, attire l’attention du passant. En ce moment c’est tout le texte de la pièce Total(e) indépendance qui est placardé au mur de la cour d’entrée. Philippe Vincent (qui porte trois spectacles en tant que metteur en scène — auteur, comédien et technicien) l’a créée en avril 2015 avec les acteurs burkinabés du collectif Béneeré.

Repérés lors de la création par Christian Schiaretti (directeur du Théâtre national populaire de Lyon) d’Une saison au Congo (qui sera reprise à Ouagadougou, aux Récréâtrales, du 26 octobre au 8 novembre, puis au TNP fin novembre 2016), ces artistes magnifiques, acteurs mais aussi musiciens, danseurs, poètes se sont vus depuis offrir de véritables fenêtres de jeu : Charles Wattara dans Les Nègres, de Bob Wilson (le moins bon spectacle qu’il pourra mettre à son palmarès…) ; une partie du collectif, tout récemment, dans La Tempête, de Thierry Roisin. Une véritable respiration mais qui ne les détourne pas de leur projet de construire un espace de création théâtrale innovateur au Burkina : « Nous ne voulons pas avoir des relations avec des metteurs en scène qui viendraient faire des castings, nous cherchons à développer des liens pérennes qui nous permettent de véritables échanges de savoirs et d’expériences », explique Paul Zougrana, chef d’orchestre du collectif. « Même pour Charles Wattara, qui est un immense comédien, la question n’est pas seulement de jouer mais de savoir comment poursuivre sa formation et sa construction personnelle ». Des questions d’autant plus cruciales que le pays est en pleine ébullition. « Le CITO [Carrefour International de Théâtre de Ouagadougou, espace de référence dans la capitale] était soutenu par divers partenaires, mais lorsque les révoltes ont éclaté pour que Blaise Compaoré quitte le pouvoir, le Danemark et la Suède se sont désengagés, seule la Coopération suisse est restée… ». Construire un théâtre d’art indépendant au Burkina, dépourvu de système de subvention public, ne se fera pas en un jour, mais c’est le projet qui soude le collectif.

Si Total(e) indépendance joue avec la référence à une indépendance nationale totale, tout en désignant la société emblématique du pillage de l’or noir, elle ne met pas spécifiquement en accusation la multinationale. Pas plus que toutes les autres. Ecrite collectivement, cette fiction-réalité, drôle et inventive, parfaitement réglée, multiplie les points de vue, aussi bien dans l’écriture que dans la forme scénique. Sur le plateau, une astucieuse table de montage permet d’ériger ou de faire disparaître un écran de télévision, personnage à part entière du récit. Côté jardin, une installation radio est disposée pour émettre en direct. Derrière le public, en haut des gradins, une installation de micros et de caméras. On imagine le dispositif à Ouagadougou où les coupures d’électricité sont incessantes… : « Nous avions quatre petites caméras qu’on a dû brancher la plupart du temps sur des batteries lors des représentations… », explique, pragmatique, Philippe Vincent. Simple mais sophistiqué, le système bouscule le rapport à l’image. Les comédiens jouent avec leur propre image renvoyée en temps réel sur le téléviseur ou avec des images prises à Ouagadougou. Cela crée des effets de présence inattendus et percutants. Un savoir faire parfaitement maitrisé par Philippe Vincent, dont la compagnie porte bien son nom de Scènes théâtre-cinéma.

Le synopsis loufoque mais pertinent de Total(e) indépendance imagine un pays qui fait faillite —clin d’œil appuyé à la Grèce —, pays que le dirigeant d’une entreprise étrangère, M. Chance, se propose de racheter. Pour parvenir à ses fins, il organisera un guet-apens afin d’enlever le président du pays, un attentat et une véritable prise d’otages à l’aéroport. Tous les personnages de cette saga socio-politique — le président, son premier ministre, les ministres de la défense ou de l’économie, une experte, des journalistes — sont croqués avec humour et acidité et font le procès du système de dérégulation libérale d’un capitalisme triomphant.

A cette exposition des connivences et des trafics, alors que Bill Gates propose de racheter le Burkina Faso, ils opposent une autre vision du monde en convoquant le discours du chef indien Seattle (1854), qui fut contraint de vendre la terre des tribus Duwamish et Suquamish aux Etats-Unis :

« Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ?
L’idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraicheur de l’air et le miroitement de l’eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?
Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple »

Toutes ces ruptures de langue, de ton, de jeu, cette profusion de la parole et du regard donnent toute sa vitalité et sa force à la pièce. Total(e) indépendance rime aussi avec totalement réussi.

Dans le cadre du cycle Etranges étrangers, Philippe Vincent avait aussi programmé Décris-ravages, d’Adeline Rosenstein, qu’on aura l’occasion de voir fin mars à la Cité Internationale (1). Fresque historique et critique sur la colonisation de la Palestine, projet de longue haleine, dont elle crée actuellement les cinquième et sixième volets à Bruxelles, ce travail ambitieux vaut le déplacement. Comme pour Un Arabe dans mon miroir, la dernière pièce du cycle qui se jouera du 17 au 26 mars, Philippe Vincent a créé ce spectacle au Caire en 2011 avec l’auteur franco-libyen Riad Ghami, dans l’interstice d’un ancien et d’un nouveau monde qui n’a pas tenu ses promesses. Ils n’interrogent pas seulement le contexte des révoltes qui couraient de Tunis à Damas mais aussi l’histoire de l’Occident avec le monde arabe, et plus particulièrement de la France. Depuis la guerre d’Algérie jusqu’à aujourd’hui.


 Etranges étrangers jusqu’au 26 mars

 Total(e) indépendance jusqu’au 12 mars

 Un Arabe dans mon miroir du 17 au 26 mars (en langue arabe les 22, 24 et 26 mars)

Théâtre du Point du jour
7, rue des Aqueducs, 69005 Lyon
Tél. 04 72 38 72 50

Marina Da Silva

(1) Du 31 mars au 3 avril.

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