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Etat et Silicon Valley, une servitude volontaire

par Evgeny Morozov, 31 mars 2016
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Au point où nous en sommes, quiconque a encore le courage de feuilleter un quotidien ne peut nier que le capitalisme démocratique transatlantique, ce vieux moteur de la prospérité occidentale, est en proie à de sérieuses difficultés. La faim, la pauvreté, l’eau courante empoisonnée par le délitement des services publics, la pénurie de logements à prix abordables : tous ces fléaux ont fait retour, y compris dans les pays les plus riches. Ce déclin spectaculaire du niveau de vie se prépare depuis trop longtemps — quarante années de politiques néolibérales finissent immanquablement par produire leurs effets — pour qu’il nous frappe par surprise.

Combiné aux conséquences des guerres au Proche-Orient — des millions de déplacés, une multiplication des attaques terroristes jusqu’au cœur même de l’Europe —, notre dépérissement économique et politique prend néanmoins une ampleur inquiétante. Dénigrer les élites n’a jamais été un exercice aussi aisé, que ce soit pour les forces de l’extrême droite ou pour la gauche anticapitaliste. De Flint, Michigan, jusqu’à Paris, France, les responsables politiques ont atteint de si prodigieux sommets d’indigence et d’incompétence qu’ils réussissent à faire passer Donald Trump pour un super-héros.

Lire aussi Serge Halimi, « Guerre civile au sein de la droite américaine », Le Monde diplomatique, avril 2016. Tout indique que le capitalisme démocratique — cette créature étrange qui prétend concilier économie capitaliste (la loi d’une minorité minuscule) et démocratie parlementaire (la loi de la majorité) — traverse une nouvelle « crise de légitimité », pour reprendre la formule popularisée par le philosophe allemand Jürgen Habermas au début des années 1970. L’expression désigne l’abîme qui sépare les objectifs déclarés de nos institutions — égalité des droits, justice, équité — et une réalité politique autrement moins noble, où ces mêmes institutions constituent souvent le principal obstacle à la mise en oeuvre concrète des valeurs qu’elles proclament.

Dans la conception de Habermas, la crise de légitimité se manifestait essentiellement sur le terrain culturel, car le philosophe ne doutait pas à l’époque que l’Etat-providence — quoi que pussent en dire les radicaux —, se dévouerait à réduire les inégalités sociales, à faire progresser les droits des travailleurs et à assurer une redistribution équitable des fruits de la croissance, laquelle semblait ne jamais devoir s’épuiser. Ce postulat a mal vieilli. Une dizaine d’années plus tard, les gouvernements empoignaient déjà toutes sortes de leviers pour continuer à satisfaire les intérêts du capital en même temps que les besoins des travailleurs — une évolution parfaitement décrite par le principal adversaire allemand de Habermas, le sociologue Wolfgang Streeck. D’abord, le levier de l’inflation ; puis, celui du chômage ; ensuite, celui de la dette publique ; enfin, celui de la dérégulation financière, destinée à faciliter l’endettement privé et ainsi permettre aux citoyens de se procurer les biens que leurs revenus ne suffisaient plus à acheter et que l’Etat, corseté désormais dans les rets de l’austérité libérale, n’avait plus les moyens de subventionner.

Mais aucune de ces solutions ne pouvait remédier durablement à la crise de légitimité. Tout juste pouvaient-elles en retarder l’irruption. Aujourd’hui, les élites américaines ne disposent que de deux options pour faire face à la crise. La première est d’accepter le populisme anti-establishment de Bernie Sanders et de Donald Trump. Même si les deux personnages se situent aux antipodes l’un de l’autre sur des sujets sociaux et politiques cruciaux, ils ont en commun de s’attaquer au consensus néolibéral sur la mondialisation, au culte dominant des vertus du libre-échange (GMT, Alena) et à l’interventionnisme américain à l’étranger (Sanders comme Trump défendent des politiques plus isolationnistes). La seconde option, plus en accord avec l’esprit de Davos, consiste à attendre qu’un miracle vienne convaincre les foules que la crise structurelle que nous endurons n’est qu’un incident de parcours et que la providence — qu’on l’appelle données de masse, automatisation ou « quatrième révolution industrielle » — s’occupera de nous sauver ou, en tout cas, de repousser l’échéance fatidique par sa capacité à « acheter du temps », selon l’expression de Streeck.

Lire aussi Lori M. Wallach, « L’Alena ou les mirages du libre-échange », Le Monde diplomatique, juin 2015. Mais entre-temps un changement majeur s’est opéré. Alors que l’industrie financière jouait historiquement le premier rôle dans l’art d’« acheter du temps » et de maintenir sous contrôle la fronde anti-élites, dorénavant cette fonction incombe à l’industrie des nouvelles technologies et, accessoirement, aux marchés publicitaires. Car ce sont eux qui détiennent la baguette magique capable de nous fournir tous ces fabuleux services numériques présentés comme gratuits et que nous payons avec nos données.

Les contours de ce nouvel arrangement entre gouvernements et industrie commencent à se préciser. Que les salaires stagnent, que la précarité s’aggrave, que la population renâcle à s’endetter davantage, pas de panique : après tout, un nombre croissant de services — des communications jusqu’aux soins de santé basiques — sont déjà accessibles gratuitement. Et puis de nouveaux moyens s’offrent à nous pour boucler nos fins de mois, au premier rang desquels la cession de notre temps libre en tâches « uberisées » ou en location de nos biens. Les pouvoirs publics seraient certainement disposés à accorder quelques facilités fiscales supplémentaires aux micro-entreprises.

Compte tenu de leur colossale valeur marchande, les données que nous générons sur les plate-formes numériques peuvent parfaitement être revendues pour combler un trou dans un budget — à commencer par les Etats eux-mêmes. Universités privées, compagnies d’assurance, banques : les acheteurs ne manqueraient pas pour un tel butin.

Grâce aux données qu’elles récoltent par milliards, les compagnies technologiques peuvent aussi se positionner en pointe sur le marché de la lutte contre le terrorisme. Le conflit entre Tim Cook et le FBI ne doit pas faire illusion. Pour se faire une idée des liens entre la Silicon Valley et l’appareil de sécurité et de défense, il vaut mieux se référer au cas de Peter Thiel, le patron de Palantir, une compagnie spécialisée en « machine learning », un secteur pionnier de l’intelligence artificielle, devenue un géant à 20 milliards de dollars adossé au Pentagone. Dans une récente interview, Thiel claironnait que la technologie de Palantir avait contribué à prévenir des attaques terroristes.

Lire aussi Thibault Henneton, « Silicon Army », Le Monde diplomatique, avril 2016. Ce qui rend la politique si désespérante aujourd’hui, ce n’est pas tant notre impuissance à imaginer comment le capitalisme s’effondrera — pour paraphraser une célèbre formule du penseur marxiste Fredric Jameson —, mais notre difficulté tout aussi grande à concevoir comment le capitalisme pourrait se perpétuer et maintenir un lien, si ténu soit-il, avec la démocratie. Pour l’instant, il n’y a guère qu’un seul scénario qui paraisse plausible : un transfert accru des pouvoirs de décision politique — y compris dans des domaines aussi essentiels que les aides sociales ou la défense — dans les mains de la Silicon Valley. Certes, cela doperait la productivité et approfondirait le « déficit démocratique » qui ronge nos institutions. Mais la crise a atteint un tel degré d’intensité que le capitalisme semble avoir déjà renoncé à toute prétention de se parer d’un habillage démocratique, d’où la prolifération d’euphémismes pour désigner la nouvelle norme en vigueur (la « démocratie conforme aux marchés » d’Angela Merkel en donne un exemple illustre). De toute façon, les douces appellations des années 1970 qui célébraient le compromis entre capital et travail — démocratie d’entreprise, cogestion, dialogue social, etc — résonnent comme les vestiges d’une langue morte à une époque où l’économie des petits boulots ôte aux travailleurs jusqu’à leur droit de se syndiquer.

Il n’y a guère qu’un seul scénario qui paraisse plausible : un transfert accru des pouvoirs de décision politique dans les mains de la Silicon Valley

A ce tableau déjà peu reluisant s’ajoute un autre phénomène en gestation, le plus menaçant peut-être de tous. « Acheter du temps », l’expression s’avère en fait de plus en plus impropre à décrire l’évolution en cours, pour une raison simple : les compagnies technologiques ne sont pas seulement « trop grosses pour faire faillite », à l’instar des banques abreuvées d’argent public en 2008, elles sont aussi impossibles à défaire, ou même à reproduire, par quelque gouvernement élu que ce soit. Certaines d’entre elles exercent déjà des responsabilités qui incombaient jusque-là aux pouvoirs publics. Que l’on songe aux « smart cities », ces « villes intelligentes » érigées en modèle d’avenir, où les pontes de la Silicon Valley disposent d’un contrôle absolu sur nombre de services essentiels.

Les industries des nouvelles technologies s’installent de plus en plus rapidement comme l’arrière-plan par défaut de l’action politique. Une fois que Google et Facebook exerceront les pleins pouvoirs sur des services dont nous ne saurions nous passer, le célèbre « il n’y a pas d’alternative » de Margaret Thatcher ne sera plus un cri de guerre idéologique, mais une description fidèle de la réalité.

L’actuelle crise de légitimité sera-t-elle la dernière ? Remettre en question la légitimité d’un système suppose non seulement d’être sensible aux injustices, mais aussi d’être en mesure d’imaginer un système différent. L’imagination restera une ressource intarissable, mais la capacité de modifier le cours des choses appartient de plus en plus exclusivement à quelques opérateurs californiens. Une fois pleinement accompli ce transfert de pouvoir, il n’y aura plus de temps à acheter — l’alternative démocratique cessera tout simplement d’être une option envisageable.

Evgeny Morozov

Traduction depuis l’anglais : Olivier Cyran

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