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Arithmétique du crime

par Alain Garrigou, 4 avril 2016
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« All the pretty faces »
Photo : Anthony V. (Aux catacombes de Paris).

Dans les débats sécuritaires suscités par les horreurs terroristes, la question de la répression est inévitablement relancée. Quel est le tarif du crime ? Un mélange toujours étonnant de dissuasion et de punition. Comme s’il s’agissait de n’importe quel crime. Dans cette arithmétique de la violence, il faudrait rehausser le prix à la dimension du crime. Est-ce possible lorsque ce dernier est infini ? Pouvait-il y avoir une justice équitable après les génocides ? Il est difficile de s’en convaincre. Les sentences des procès de Nuremberg et de Tokyo paraissent dérisoires à l’aune d’Auschwitz.

Le terrorisme djihadiste a forcément exhumé le problème d’économie du crime mais en a aussi modifié les termes en introduisant dans le calcul le suicide des tueurs. Il semble que le changement n’ait pas été bien compris. Certes, le suicide des combattants dans les guerres est connu depuis fort longtemps — ce suicide qu’Emile Durkheim appelait altruiste, accompli comme un devoir, depuis la devotio romaine, quand le général en chef se lançait dans un assaut individuel mortel pour donner l’exemple de la bravoure, jusqu’au sacrifice des soldats en faveur de la patrie ou des camarades de combat. S’agissant du martyre volontaire, que l’on retrouve chez certaines communautés chrétiennes de l’Empire romain, chez les Hashishins du Proche-Orient médiéval commettant des meurtres avec le seul espoir du paradis, et jusque chez nos modernes djihadistes, on peine à l’appréhender selon les catégories durkheimiennes : est-il égoïste, altruiste ou anomique ? En mettant en œuvre une stratégie massive de sacrifice comme modalité ordinaire du combat, définie comme action kamikaze, le djihadisme introduit en outre une transformation de l’économie de la « mort homicide ».

Lire aussi Pierre Conesa, « Aux origines des attentats-suicides », Le Monde diplomatique, juin 2004. Eu égard à cette délimitation ambigüe entre guerre et criminalité, quelle sanction infliger aux coupables ? Comme s’il n’était possible de penser qu’avec les vieux schèmes de comptabilité, on voit proliférer les propositions de rehausser le niveau de sanction. A ces crimes horribles, on devrait répondre par de plus fortes condamnations. Ainsi a été relancé le vieux débat, auparavant consacrés aux crimes sadiques, d’une condamnation à perpétuité. En posant la question en ligne, Le Figaro ne pouvait ignorer qu’il obtiendrait un plébiscite. A la question « Etes-vous favorable à une perpétuité réelle pour les terroristes ? », il y eut donc « 8 217 votants » et, bien sûr, pas moins de 95 % de réponses favorables (AFP, 25 mars 2016). La réponse était dans la question. On connaît l’interprétation habituelle : emportés par l’émotion, les citoyens se défouleraient dans une réaction vengeresse. Pourquoi s’en tenir là d’ailleurs ? Il pourrait être demandé aux gens d’approuver la torture, voire de choisir les méthodes de torture et pourquoi pas de se porter volontaires pour les appliquer. Le recours à un échantillon spontané et non représentatif du vote de paille accentue considérablement la réaction répressive. Il faut être motivé par elle pour réagir. A quoi bon poser une question quand elle est déterminée par la méthode de questionnement ?

Il n’empêche, le résultat a été colporté. Une information comme une autre, diraient les auteurs. Mais une fausse information quand on l’assimile à un sondage ou — pire — à un vote. Peu importe le chiffre, dirait-on aussi, en indiquant que l’important est l’ampleur de l’approbation. Pourtant la question n’est pas seulement une fausse question, elle est suggestive. Qui ne comprend qu’en évoquant une perpétuité réelle, c’est le qualificatif qui importe ? La condamnation à perpétuité existe mais n’est pas appliquée, on entend là les habituelles complaintes sur le laxisme des autorités qui libèrent les criminels avant d’avoir purgé leur peine. Elles s’exacerbent pour peu qu’un crime soit le fait d’un récidiviste. Alors c’est la peine capitale qui est invoquée comme solution radicale. Imparable, apparemment. Dans cette surenchère de la peine, on aurait pu aller au bout de la logique de l’économie du crime, comme on le fait dans certains pays où les peines cumulables peuvent amener à des condamnations à plusieurs siècles de prison. L’absurdité ne semble pas sauter aux yeux des juges américains. Au moins serions-nous épargnés. Pas sûr. En France, ce mode de calcul n’existe pas au profit du niveau le plus évidemment élevé de la punition. Il serait alors intéressant d’inviter à « voter » sur un rétablissement de la peine de mort. Absurde, assurément, pour des kamikazes. Nul doute, toutefois, que certains « votants » auraient répondu par l’affirmative. Un publicitaire du Var a utilisé un panneau publicitaire 4 x 3 pour afficher cette sottise.

La sanction consisterait alors à donner la mort à ceux qui la recherchent. Un cadeau.

Le député de l’Oise Olivier Dassault n’a pas hésité non plus à se déclarer favorable au rétablissement de la peine de mort (AFP, 25 mars 2016). Autrement dit, la sanction consisterait à donner la mort à ceux qui la recherchent. Un cadeau. On est tenté de balayer l’absurdité d’un revers de manche. Cela pourrait pourtant amener à réviser la hiérarchie des mesures répressives. Un terroriste de Bruxelles a d’ailleurs justifié sa décision de passer à l’action suicide afin d’éviter la prison. L’absurdité nous renseigne surtout sur les schèmes de l’économie de la répression, plus déterminée par la vengeance que par l’efficacité. Il est en effet clair qu’aucune sanction humaine ne peut dissuader les kamikazes puisqu’ils désirent la sanction la plus lourde, significativement baptisée « peine capitale ». Alors la surenchère répressive semble se moquer de toute raison. Stupide ? Qu’importe, pourvu que cela apporte un peu de réconfort. Une économie de l’impuissance.

La déchéance de nationalité ne fonctionne pas autrement. Elle a cependant reçu une consécration officielle mais inachevée en étant proposée par le président de la République et discutée au Parlement, avant d’être finalement abandonnée. On a vu s’affronter des arguments juridiques et moraux sur la légalité et la légitimité d’une sanction créant des apatrides, si elle s’appliquait à tous, ou établissant une inégalité de droit si elle s’appliquait aux binationaux. Elle a aussi suscité des débats politiques sur l’opportunité tactique d’emprunter cette mesure à la panoplie répressive de la droite plus ou moins extrême. La déchéance de nationalité participe de la même arithmétique du crime. Comme quelques-uns l’ont constaté, cela ne réduirait pas le moins du monde le terrorisme. On sourit presque à l’impression que la menace d’être déchu de sa nationalité pourrait faire sur l’esprit d’un djihadiste. Pousse-au-crime ? Placebo ? Grigri ? Satisfaire la demande répressive de citoyens angoissés, après tout pourquoi pas. A quel prix ? Les voix hostiles ont fait remarquer que la ficelle était un peu grosse.

Lire aussi Jean-Jacques Gandini, « Vers un état d’exception permanent », Le Monde diplomatique, janvier 2016. Dans le camp de ceux qui n’appréciaient pas l’emprunt à leurs idées, comme dans celui qui n’appréciait pas l’emprunt tactique des idées des autres. Chose banale, pourtant, en politique. A condition de ne pas y perdre son âme, c’est-à-dire de ne pas renoncer à ses propres principes. On a bien compris que cela ne permettrait de rallier ni les uns ni les autres, les premiers étant hostiles au copiage, les seconds à la trahison. Une sorte de débat récurrent. Cela masque pourtant une autre dimension du débat public sur l’économie du crime de masse. En le centrant sur une comptabilité absurde, il n’emprunte pas seulement à l’extrême droite l’appétence répressive, mais il s’inspire d’une disposition plus fondamentale de l’extrême droite : la bêtise. Sa vieille singularité, quoique fortement contagieuse dans les temps troublés, est bien de s’appuyer sur la bêtise, ou en tout cas son instrumentalisation, en formulant des propositions absurdes ou en encourageant la bêtise au sein du public. Telle est la principale faute : emprunter moins une absurdité que la flatter.

Sans doute est-ce une tâche difficile par mauvais temps politique d’en appeler à la raison et à l’intelligence. Depuis que l’extrême droite a abandonné ses oripeaux de défense de Dieu ou de la tradition pour les appels à la violence vengeresse — soit depuis Auguste Romieu et Le Spectre rouge de 1852 (1) — il faut toujours recommencer ce combat, comme Baudelaire et Flaubert le répétaient en stipendiant à longueur de lettres et d’ouvrages la sottise ou la bêtise. Une remarque du deuxième prend d’ailleurs une saveur particulière dans le climat actuel de peur : « Mais ce qu’il y a de dur, c’est l’aplomb de ces braves gens-là, leur sécurité dans la bêtise (2)  ». La sécurité n’est pas différente des autres biens qu’on dit publics et indivisibles.

Alain Garrigou

(1) Auguste Romieu, Le Spectre rouge, Ledoyen, Paris, 1851. Ce pamphlet publié en janvier 1851 eut un grand succès. Après son coup d’Etat, Louis Napoléon Bonaparte ne récompensa guère son auteur, brièvement préfet avant de passer aux oubliettes de l’histoire. Sa violence en fait une sorte de prototype de la violence fasciste

(2) Gustave Flaubert, Correspondance, 1850-1854, deuxième série, G. Charpentier et Cie, 1887-1893, p. 223.

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