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Sur un air de Bollywood

Révolte étudiante à New Delhi

par Naïké Desquesnes, 17 avril 2016
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Sur le campus de la Jawaharlal Nehru University, à la libération des étudiants incarcérés.
© Azhar Amim
« Nous sommes la jeunesse. Mais la jeunesse n’est pas la jeunesse, elle est plus qu’elle-même. Dans toute société, la jeunesse est l’image de l’élément disponible. La jeunesse est le symbole de la disponibilité générale. Les jeunes, ce n’est rien. Ce sont seulement ceux qui ne sont pas encore tenus. Tenus par un patron, tenus par des crédits, tenus par un CV. Tenus, et donc enchaînés, du moins tant que la machine sociale continue de fonctionner. Les discours médiatiques sur la menace d’un “mouvement de la jeunesse” visent à conjurer la menace réelle, et la menace réelle, c’est que l’ensemble de ce qui est disponible dans cette société, l’ensemble de ceux qui n’en peuvent plus de la vie qu’on leur fait vivre, l’ensemble de ceux qui voient bien que ce n’est pas juste cette loi qui pose problème, mais toute cette société qui est au bout du rouleau, s’agrège. S’agrège et prenne en masse. Car elle est innombrable, de nos jours, la masse des incrédules. Le mensonge social, la farce politique ne prennent plus. » Comité d’action, « Le monde ou rien », 16 mars 2016.

A plusieurs milliers de kilomètres de Paris. Une houle puissante, incroyablement belle, parfois encore souterraine, on ne la soupçonne pas mais elle est déjà là, s’est engouffrée dans les rues, un matin de février. Elle a avancé pendant des semaines, elle a accompagné le printemps, a déjà éclaboussé bien plus loin que la ville. Elle bouillonne, elle gronde aussi. Elle crie Liberté ! Elle est nationale, elle est anti-nationale, elle s’en fout. Sa jeunesse est vieille de mille ans. Elle a gonflé en son épicentre, le campus de la Jawaharlal Nehru University (JNU), halo de verdure au sud de New Delhi où les fleurs et les slogans d’insoumission se sont mêlés en feu d’artifice, propulsant le raz-de-marée à la face du gouvernement et de sa police. Tant de joie, tant de rage. La tempête a submergé les gardiens de l’ordre national. Dégoulinants, ils ont desserré l’étau. Après 23 jours de détention, le 3 mars, le tribunal a laissé sortir le leader étudiant Kanhaiya Kumar, libéré sous caution.

Près d’un mois auparavant, le 12 février, les sbires de « la plus grande démocratie du monde » l’avaient embarqué. Ce jour-là, s’est déployée dans l’université la plus réputée d’Inde une intervention policière jamais vue depuis l’état d’urgence de 1974. Suite à une plainte déposée par un étudiant encarté au syndicat ultra-nationaliste ABVP (Akhil Bharatiya Vidyarthi Parishad — le Conseil des étudiants indiens), plusieurs policiers en civil munis d’un ordre d’inculpation contre des « personnes inconnues » ont franchi les portes du site universitaire et arrêté Kumar, président de l’union syndicale étudiante et affilié au syndicat communiste AISF (All Indian Student Federation). Un cordon d’uniformes s’est positionné devant la grille principale, donnant au campus des airs de citadelle assiégée. Le doctorant de 29 ans est accusé de « sédition » pour des slogans « anti-nationaux » — dont certains à la gloire du Pakistan, d’autres appelant à la destruction de l’Inde —, entendus (dit-on) en marge de la commémoration de la mise à mort de Mohammad Afzal Guru, pendu en 2013 pour sa participation aux attentats contre le Parlement en 2001. Un rassemblement qui était surtout l’occasion de protester contre la peine de mort et l’occupation militaire indienne au Cachemire, région dont Afzal était originaire.

Le jour de l’arrestation de Kumar, huit autres étudiants sont suspendus de cours. Sans preuves tangibles, ils sont considérés comme les organisateurs de l’événement par une « Commission d’enquête de haut niveau » dépêchée par l’administration. Parmi eux, les auteurs de l’affiche appelant au rassemblement, Anirban Bhattacharya et Umar Khalid. Ces derniers se sont rendus à la police le 23 février, avant qu’elle ne mette à exécution ses menaces d’intervention. Inculpés pour « sédition », eux aussi. Soudée comme jamais, la communauté universitaire a fait bloc. Les cours ont été interrompus, des dizaines de professeurs ont délivré en plein air et en solidarité des séminaires spéciaux pour discuter des idées au cœur du débat : nationalisme, liberté, dissidence… Rassemblements, conférences, manifestations monstres dans les rues de la capitale, l’agitation a grandi. Ce qui n’a pas mis les enseignants à l’abri de la chasse aux sorcières en cours : pour son soutien aux inculpés et sa critique de la politique gouvernementale, une professeure, Nivedita Menon, est la cible d’une campagne de calomnies lancée par une chaîne de télévision particulièrement agressive, Zee News.

JNU, un havre de liberté

Lieu de la liberté de penser, le campus de JNU accueille également tout un tas d’autres libertés à l’expérience transformatrice : profiter, dans les espaces résidentiels, de la mixité homme-femme jamais vécue jusqu’alors, se déplacer de jour comme de nuit en sécurité, forger des amitiés et des relations amoureuses loin du regard des parents et d’une société encore très puritaine. C’est aussi pour toutes ces raisons que les nationalistes hindous à la tête du pays en ont fait leur nouvelle cible. « Les étudiants y dansent dénudés lors des événements culturels, 3 000 préservatifs et injections anti-grossesse y sont utilisés chaque jour », a lancé en février un élu du parti au pouvoir, le BJP (Bharatiya Janata Party — Parti du peuple indien).

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Manifestation de soutien aux étudiants incarcérés à New Delhi
DR

Lire aussi Clea Chakraverty, « En Inde, les tribus courtisées par les nationalistes », Le Monde diplomatique, février 2016. Avec ses 8 000 étudiants venus de tous les milieux, de différentes castes et régions du pays, le campus est un espace démocratique ideal pour élaborer les refus communs et tisser une pensée politique critique, émancipatrice, souvent radicale. En mars 2016, l’esplanade du « Ad Block » (bâtiment administratif) a d’ailleurs été renommée pour les circonstances « Freedom Square ». Comme un clin d’œil aux printemps arabes mais aussi pour donner place à la puissance mobilisatrice du mot « liberté », Azadi en hindi — l’un des mots les plus denses de l’histoire de l’Inde, qui évoque d’abord la lutte de libération contre le joug britannique.

C’est en son nom que des centaines d’Indiens se sont retrouvés dans les geôles des Anglais, souvent accusés de « sédition », un chef d’inculpation précisément entré dans le code pénal à l’époque coloniale pour réprimer les indépendantistes. C’est aussi le cri que lancent les habitants du Cachemire, cette zone majoritairement musulmane que se disputent l’Inde et le Pakistan depuis 1947. Là-bas, certains réclament l’autonomie de leur territoire. D’autres demandent avant tout le retrait des troupes indiennes et que justice soit faite contre les exactions arbitraires et les disparitions qui sont le quotidien dans la zone (1). Les revendications d’autodétermination et les soutiens qu’elles rencontrent dans le reste du pays cristallisent les velléités nationalistes, qui trouvent un écho favorable au sein du gouvernement actuel — composé d’extrémistes hindous qui assimilent cette lutte à une victoire des musulmans et du Pakistan, ennemi historique contre lequel l’armée reste imperturbablement positionnée.

« Nous libérer du capitalisme et des castes »

Libéré le 3 mars, l’étudiant Kumar est revenu le soir même sur le campus pour scander un discours qui a transporté les foules — et qui fut davantage suivi sur les réseaux sociaux que celui du premier ministre, délivré au même moment au Parlement. « Ils m’ont dit que j’avais lancé des slogans sur la liberté, témoigne Kumar. Ils m’ont demandé pourquoi je voulais me “libérer de l’Inde”. Que ce soit bien clair. Je ne veux pas me libérer de l’Inde, je veux la liberté en Inde ». Une jolie pirouette et une formule bien sentie reprise par des dizaines de médias qui ont permis à cet orateur hors-pair de rappeler ses combats principaux : « Nous voulons nous libérer du capitalisme et du système des castes », a-t-il poursuivi. Le 18 mars, à la surprise générale et parce qu’on ne mesure pas toujours la force des lames de fond, les deux autres prisonniers, Anirban Bhattacharya et Umar Khalid, obtiennent eux aussi la liberté provisoire. Avec leur pedigree pas facile d’ex-syndiqués de l’organisation DSU, proche de la lutte armée maoïste, et le profil de musulman-terroriste de Khalid (selon la machine médiatico-politique), on les pensait au frais pour un bon moment. Ouf, le campus peut enfin respirer.

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Rassemblement sur l’esplanade de l’AD Block, renommée « Freedom Square »
Education Not For Sale

Mais le nid est à surveiller de près, a prévenu la juge Pratibha Rani de la Haute Court de Delhi, le 2 mars, dans son ordre de libération de 23 pages concernant le cas de Kumar. La représentante de la Justice compare dans une métaphore médicale les idées anti patriotiques des étudiants à « une sorte d’infection » qu’il faut soigner « en donnant des antibiotiques ». Si ce premier remède n’est pas suffisant, la voilà qui recommande « une intervention chirurgicale » pour proposer sa méthode finale : « si l’infection s’étend au poumon jusqu’à devenir de la gangrène, l’amputation est le seul traitement qui vaille » . Les pensées contestataires et la remise en cause des oppressions deviennent dans la bouche de la juge une pathologie contagieuse qu’il s’agit d’éradiquer au bistouri, sans faire de chichi.

D’autres foyers ont déjà pris ces derniers mois. Durant l’été 2015, une grève de 139 jours a secoué l’institut du film et de la télévision, à Pune dans l’ouest du pays. Les étudiants y refusaient la nomination à la présidence de Gajendra Chauhan, pour son incompétence et sa proximité avec le pouvoir nationaliste. Plus proche de nous, plus tragique aussi, le suicide de l’étudiant intouchable Rohith Vemula, le 17 janvier dernier, a soulevé une forte colère. A la demande appuyée du ministère de l’éducation, l’administration de l’université d’Hyderabad avait retiré au doctorant sa bourse d’étude et l’avait renvoyé de sa résidence en raison de ses activités syndicales « anti-nationales », elles aussi. Le 22 mars, les étudiants ont tenté d’empêcher le président de leur université d’entrer sur le campus, l’estimant responsable de la mort de Vemula. Dans un silence médiatique inquiétant, la police est violemment intervenue, faisant de nombreux blessés et procédant à l’interpellation de 36 personnes.

« Ouvrir la cage aux oiseaux »

Réputée pour ses penchants poétiques, la juge Rani a ouvert son jugement en citant quelques strophes d’une chanson patriotique, Mere Desh Ki Dharti (« La terre de mon pays »), tout droit sortie d’un film bollywoodien de 1967, Upkaar, glorification de la figure du paysan-soldat, ce citoyen loyal prêt à se sacrifier pour sa mère-patrie. Inspirée, la magistrate a dépassé le cadre juridique de son texte pour se laisser aller à remettre la jeunesse dans les rangs : « tous les concernés doivent garder à l’esprit qu’ils profitent de cette liberté uniquement parce que nos frontières sont gardées par nos forces armées et nos paramilitaires, sur les terrains les plus difficiles du monde (2) ». Cette rhétorique à la gloire de l’armée a dû satisfaire la ministre Smriti Irani, ex-star de télé en charge de l’enseignement supérieur. Laquelle, afin de stimuler le patriotisme des étudiants irrespectueux, a sommé les universités centrales du pays de dresser sur un mat de 60 mètres le drapeau tricolore indien — la Jawaharlal Nehru University devant être la première à le faire. Quel autre antibiotique magique s’apprête-t-elle à sortir de sa pharmacopée ? L’hymne national en boucle dans tous les réfectoires ? La photo du premier ministre dans les portefeuilles ? A l’université d’Hyderabad, le pouvoir a choisi la méthode de l’asphyxie : suspension du Wifi, coupure de l’eau potable et fermeture des réfectoires sur tout le campus. Le chef du parti l’a encore fait comprendre récemment : la bataille contre la vermine anti-nationale ne fait que commencer.

Combien d’autres encore allez-vous emprisonner ?
Comment croyez-vous mettre des oiseaux en cage ?
Le métal de cette cage, nous savons comment le rompre
Nous le ferons fondre avec notre sang bouillant
Quand le métal et le sang se reconnaîtront, que se passera-t-il alors ?
La cage entière se mettra à voler sans laisser d’adresse.
 
Le groupe de musiciens Kabir Kala Manch, 2014

Naïké Desquesnes

(1) Selon certaines ONG, 8 000 personnes, essentiellement de jeunes hommes, ont « disparu » au Cachemire depuis 1989, quand a éclaté une nouvelle insurrection séparatiste. En 2010, trois jeunes Cachemiris ont été tués par l’armée, déclenchant d’énormes manifestations, avec un bilan de 120 civils tués par les forces indiennes.

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© Le Monde diplomatique - 2016