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Etat social numérique

Féodalisme 2.0

par Evgeny Morozov, 27 avril 2016
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Mark Zuckerberg fait une pause
Source : Facebook

Sommes-nous en train d’assister à la formation d’une nouvelle bulle technologique ? Ou, pour le dire dans la langue de la Silicon Valley, les licornes sont-elles des zombies ?

Votre réponse à cette question dépendra en grande partie de la position que vous occupez sur l’échelle de l’économie mondialisée. Les mieux placés, comme la vedette du capital risque Peter Thiel, considèrent que tout ou presque — des entreprises cotées en Bourse au marché de l’immobilier en passant par les obligations d’Etat — est déjà largement surévalué. Selon eux, la seule solution consisterait à investir dans des produits financiers liquides (faciles à revendre) mais à très faible rendement, comme les devises, ou, au contraire, à privilégier les placements difficiles à liquider mais extrêmement lucratifs, comme ceux proposés par les start-ups des nouvelles technologies.

Si cela est avéré, c’est une merveilleuse nouvelle pour Thiel et ses semblables, surtout si les taux d’intérêt négatif deviennent la nouvelle norme. Et pour le commun des mortels ? Eh bien, nous sommes probablement maudits.

Depuis plusieurs mois, Alphaville, l’excellent blog du Financial Times consacré à l’industrie financière — pas franchement un bastion de la technophobie et de l’anticapitalisme le plus échevelé — s’inquiète des retombées de la Silicon Valley sur le reste de l’économie. Ses auteurs font observer qu’en dépit de tout le fracassant baratin sur la « transparence », la course aux données qui tient lieu de modèle de développement aux géants des nouvelles technologies dénature la façon dont opèrent les marchés en les privant d’informations essentielles à la bonne allocation des ressources.

Comment cela ? Depuis que les données — ce carburant des marchés publicitaires — leur assurent des profits faramineux, les cadors de la Silicon Valley ne demandent pas mieux que d’offrir, à des prix imbattables, des services et des biens conçus pour leur délivrer plus de données encore. Une offre infiniment variée, qui inclut bien sûr systèmes de navigation et réseaux sociaux, mais aussi mouchards capables de nous traquer pendant que nous faisons du sport, mangeons ou conduisons, ou même pendant que nous faisons l’amour : pour eux, tout cela n’est rien d’autre que des données, or les données, c’est de l’argent.

Ces services étant proposés à des prix artificiellement bas, il est difficile d’estimer leur coût réel. A mesure que leurs concepteurs franchissent nos navigateurs et nos smartphones pour s’immiscer dans nos foyers, nos voitures et jusque dans nos corps, on peut s’attendre à des distorsions de prix encore plus considérables.

Izabella Kaminska, l’une des auteures les plus lues d’Alphaville, va jusqu’à évoquer un Gosplan 2.0 — version actualisée du système de planification soviétique mise au service d’une élite technocratique qui, arrosée de milliards par des investisseurs aux abois, use de ces montagnes d’argent selon des critères purement subjectifs et hautement opaques, accordant ses faveurs à tel groupe au détriment de tel autre, affectant les recettes de sa martingale publicitaire à des projets plus ou moins compréhensibles et d’une utilité sociale douteuse.

Moyennant quoi les entreprises « tech » prennent de vitesse à la fois les gouvernements et les marchés. Avec leurs capteurs-tentacules qui s’introduisent dans tous les recoins de nos existences, Google et Facebook peuvent se vanter de savoir mieux que quiconque comment rafler encore plus d’argent — et comment le dépenser dans l’intérêt de l’humanité.

Lire aussi Frédéric Kaplan, « Quand les mots valent de l’or », Le Monde diplomatique, novembre 2011. À partir de là, il paraît assez vraisemblable que Google, Facebook et les autres finiront par opérer les infrastructures de base grâce auxquelles le monde d’aujourd’hui fonctionne. Nul doute qu’elles y aspirent, sachant la pluie de données qu’un tel contrôle leur permettrait de recueillir. Pendant qu’elles cibleraient le petit ou moyen consommateur, d’autres compagnies moins gigantesques pourraient concentrer leur convoitise sur le marché du luxe, un peu à la manière d’Apple. Ce qui ne serait pas non plus de bonne augure pour l’économie mondiale, chacun n’ayant pas vocation à devenir Ferrari ou Apple. Il est vrai que ce serait sans doute le cadet de nos soucis, car, à long terme, c’est bien au niveau des services de base, ceux de Monsieur tout le monde, que la Silicon Valley se prépare à concrétiser sa promesse d’avenir la plus inquiétante — celle d’une toute-puissance bâtie sur la manne publicitaire.

Pour Kaminska, un « recul de la mondialisation, du commerce international et de la croissance » finirait par nous révéler le coût réel des services que nous utilisons. Mais déjà une autre menace se profile à l’horizon : un effondrement du marché de la publicité, une industrie pourtant considérée jusqu’à présent comme aussi infaillible que le bon dieu.

Songez-y. Compte tenu de l’instabilité économique générale, est-il raisonnable de tenir pour acquis que la publicité restera cette vache à lait magique qui apporte l’Internet gratuit jusqu’au Sri Lanka et permet à des millions de personnes d’échanger messages et fichiers sans débourser un sou ?

Si les logiciels sont en train de dévorer le monde, ce monde comporte également les usines, les banques, les hôtels et les journaux. Mais jusqu’à quand ces derniers continueront-ils de disposer des moyens adéquats pour se payer des espaces publicitaires sur Internet et financer du même coup ce qui les détruit ? Qui veut parier sur la longévité d’un tel système quand même les entreprises les plus en vogue et les plus chouchoutées par les investisseurs — Buzzfeed vient tout juste d’annoncer des résultats en baisse par rapport à ses prévisions — perdent de l’argent tandis que des plate-formes comme Facebook ne cessent d’exploser leurs propres records de rentabilité ?

La Silicon Valley a toujours méprisé la publicité : trop criarde, trop aléatoire, trop évocatrice des connexions entre haute technologie et capitalisme vulgaire. On se souvient du fameux article publié en 1998 par Sergey Brin et Larry Page, les fondateurs de Google, dans lequel ils dénonçaient les effets néfastes de l’introduction de la publicité dans leur moteur de recherche (1). Mark Zuckerberg, l’amoureux du zen aux douzaines de t-shirts gris identiques, ne semble pas non plus la porter dans son cœur. Pour les gourous des « tech », la publicité a peut-être été un mal nécessaire dans les premiers moments de leur conquête, mais il n’y a aucune raison de s’appuyer sur elle indéfiniment, surtout s’ils parviennent — ou, plutôt, une fois qu’ils seront parvenus — à éliminer toute concurrence et à rendre le monde définitivement dépendants de leurs plate-formes.

Quand on en sera là, ils auront tout loisir de congédier les annonceurs et de commencer à rendre payants les services qu’ils accordaient jusque-là gracieusement. Le fait qu’Alphabet, la maison mère de Google, a annoncé des profits bien inférieurs à ses prévisions au cours du dernier trimestre, indique que cela pourrait se produire plus tôt que nous ne le pensions. Dans la mesure où les start-ups basées sur le bitcoin et la technologie des chaines de blocs deviennent de plus en plus obsédées par le micro-paiement — elles veulent que les usagers micro-paient pour tout, depuis leurs envois de courriels jusqu’à la consultation d’un site et même, pourquoi pas, leur droit de respirer et de cligner des yeux —, la vieille garde des plate-formes, comme Google et Facebook, pourrait se trouver poussée à emprunter la même voie. D’autant plus lorsqu’elle aura compris que, faute d’un marché publicitaire robuste, toutes les données qu’elle a accumulées au fil des ans n’ont plus de grande valeur — si ce n’est sous forme d’avoirs fictifs dans leurs rapports de comptes.

La solution préconisée par le Financial Times« rompre avec les économies de la petite commande » — est irréaliste dans le contexte actuel. Ces « économies de la petite commande » présentent encore bien des avantages, notamment celui de centraliser la réception de toutes sortes de données potentiellement intéressantes pour la sécurité nationale. Elles permettent d’assurer quelques services d’intérêt public que l’Etat-providence ne souhaite pas assumer. Elles constituent apparemment l’outil préféré de ce même Etat pour engager des innovations audacieuses.

L’inconvénient — en dehors de l’effondrement des libertés privées —, c’est qu’elles paient très peu d’impôts. Leur penchant pour l’excentricité dans l’innovation fait obstacle à leur inclusion dans des programmes publics. Et leur disposition à se substituer à l’Etat-providence ne durera pas toujours : elle finira selon toutes probabilités par se métamorphoser en une version hypermoderne du féodalisme, où quiconque d’entre nous pris dans ses filets devra mettre la main à la poche — au moins ce sera facile, aussi facile que de valider un passe Navigo ! — chaque fois que vous voudrez accéder à quelqu’interface dotée d’un écran ou d’un bouton.

Le Financial Times a balayé d’un revers de main l’hypothèse d’un Gosplan 2.0, ce qui n’est guère surprenant étant donné sa passion pour le marché libre. Mais rien ne dit qu’un Gosplan 2.0 doive nécessairement suivre le modèle entrepreneurial en vertu duquel les firmes « tech » s’arrogeraient les pleins pouvoirs sur l’économie. Un autre plan est possible : utiliser tous ces capteurs, algorithmes, bases de données et capacités de coordination en temps réel en vue de fournir un véritable service public fonctionnant en dehors du système de marché.

Le problème de Google ne tient pas au fait qu’il se considère comme un meilleur ordinateur que le marché lui-même — Friedrich Hayek, le chef théoricien du néolibéralisme, pensait que le marché n’était que cela, un ordinateur capable de traiter et d’incorporer l’ensemble des facteurs qui interviennent dans la définition d’un prix optimal, et que les planificateurs d’Etat n’auraient jamais de meilleur outil à leur disposition —, mais que tous ses efforts d’optimisation ne visent qu’à un seul objectif : le profit maximal.

Google a peut-être donné tort à Hayek et raison à ses nombreux détracteurs (en particulier l’économiste polonais Oskar Lange) : pour peu que l’on possède des données en quantité suffisante et les compétences pour les connecter entre elles en temps réel, il pourrait bien y avoir des ordinateurs plus efficaces que le marché. L’objectif politique sera alors de les utiliser à des fins de service public et de ne pas laisser la Silicon Valley imposer un règne absolutiste… en comparaison duquel la course aux privatisations des dernières décennies ressemblerait à du socialisme.

Evgeny Morozov

Traduction de l’anglais : Olivier Cyran

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