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Les nouvelles frontières du crétinisme

par Alain Garrigou, 4 mai 2016
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« Where ignorance is bliss »

Lénine s’était moqué du crétinisme parlementaire, il faut aujourd’hui se demander si le crétinisme n’a pas émigré. A l’heure de la relégation des parlements au rang de chambres d’enregistrement, alors que les débats se sont déplacés, si l’on en croit quelques prophètes de modernité, dans l’espace médiatique, le crétinisme ne serait-il pas désormais politico-médiatique ? Cette question a souvent été discutée dans des arènes académiques : existe-t-il une sphère politico-médiatique ? Un crétinisme à coup sûr. Illustration récente sur le plateau de BFM TV - RMC : Jean-Jacques Bourdin reçoit l’avocat d’extrême droite Gilbert Collard (28 avril 2016). Procédé banal du « débat » : répondre par une question à une question. L’animateur s’est fait prendre au piège :

— Attendez, la Première République, elle date de quand, Monsieur Bourdin ?

— Ouais, eh bien, la Révolution...

— Quelle année ?, insiste Gilbert Collard.

— 17... euh je ne sais plus, 1791 ?

— Non.

— 89 ?

— Non.

— 90 ?

— Non 93 !

— Oui, je ne sais plus.

« La IIe République », demande ensuite l’impitoyable Collard, comme à ses étudiants de l’université de droit de Paris II. « Oui, je ne sais plus », reconnaît Jean-Jacques Bourdin. « La IIIe ? » « Troisième République », répète en souriant Bourdin, tel un cancre qui reconnaît sécher devant son professeur (1). « Ah, vous n’allez pas me dire que vous l’ignorez… » « 1870 », tente alors le mauvais. Et le Collard de tacler le présentateur d’un « Je vais vous appeler Madame El Khomri », en précisant que c’était en 1875.

Non content de son effet, le député et avocat qui soutient Marine Le Pen remet le couvert quelques instants plus tard quand Bourdin insiste : « Liberté, égalité, fraternité », ce sont des mots qui vous conviennent, non ? Une allusion à la récente sortie de Marion Maréchal Le Pen qui s’est déclarée « saoulée par les valeurs de la République ». Et Gilbert Collard, sérieusement : « Attendez c’est pas républicain, c’est révolutionnaire ça. » (Le Point, 28 février 2016).

Lire aussi Alain Garrigou, « 1848, le printemps des peuples », Le Monde diplomatique, mai 2011. Qui s’est fait piéger ? Tout le monde : l’animateur, l’invité et le journaliste qui rapport l’épisode. Il faut donc rappeler que la République a été proclamée le 25 septembre 1792. La deuxième République, en 1848. La IIIe République ? Monsieur Bourdin a raison contre Monsieur Collard : le 4 septembre 1870. Il est vrai que l’amendement Wallon de 1875 a pour la première fois inscrit le terme de République dans un texte voté par le Parlement alors majoritairement monarchiste (après les élections de février 1871). Il arrive qu’il y ait de l’arbitraire dans une date — comme en 1848 où l’on pourrait choisir le 24 février 1848 avec la proclamation du Gouvernement provisoire ou le 4 mai avec la proclamation officielle – mais en l’occurrence, les Républiques suivantes ont reconnu le 4 septembre comme la date de fondation. On passera sur cette autre imposture de Monsieur Collard sur la devise « Liberté égalité fraternité » qui est bien républicaine : la devise est inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme de 1789 et surtout inscrite au fronton des bâtiments publics depuis le 14 juillet… 1880. Enfin, troisième victime, le journaliste du Point, qui n’a pas cherché à rectifier mais bien plutôt à préciser : préciser que l’avocat a « tâclé » le journaliste, reprenant un terme de football envahissant le commentaire politique. En politique, on n’arrête plus de se « tâcler ». Un concept à la mesure d’un cerveau de souris.

Que d’indignation pour si peu rétorquerons les bons esprits et ceux qui en ont vu d’autres. C’est vrai les images de l’échange sont tout en sourires, en façade, et Monsieur Collard d’aimablement rappeler le piège qui s’était refermé sur la ministre des affaires sociales qui n’avait pas su répondre à la question de monsieur Bourdin sur le nombre légal de renouvellement des CDD. Oui, c’est facile pour un animateur de « coller » un invité d’autant plus qu’il dispose d’assistants pour préparer l’émission. Et qu’il est chez lui sur son territoire comme certains ne craignent pas de le rappeler parfois à leurs « invités ». En ramenant l’interview politique — le talk show dit-on — à de l’infotainment, Monsieur Collard révèle une vérité de la sphère politico-médiatique. On doute qu’il se soit rendu compte de son mérite. On peut malheureusement craindre que cet étalage d’ignorance ne soit pas vain. Quel encouragement pour tous les cancres de l’Hexagone. Les voilà excusés de toute leur ignorance. Justifiés même. A quoi ça sert ? entendent les professeurs dans toutes les classes. L’ignorance généralisée n’est pas innocente.

La presse n’a pas parlé de la pétition de professeurs d’histoire de Béziers qui protestaient devant les sottises proférées par leur maire, M. Ménard — « Je veux retrouver notre France (...) celle de Charles Martel ». Les professeurs d’histoire de Béziers ont fait une petite mise au point : « Au sujet de cette dernière et bien malheureuse référence historique, il convient de rappeler qu’en son temps, ledit Charles Martel fut le plus grand spoliateur de l’Eglise et surtout le bourreau de notre cité qu’il mit à sac, pilla et incendia en 737 ». Jean Moulin n’échappe pas à ce curieux révisionnisme : « Trop souvent, ceux qui nous attaquent se dissimulent derrière la figure de Jean Moulin. Ces gens-là sont des faussaires », twittait M. Ménard le 9 décembre dernier, mettant en garde ceux qui voudraient récupérer l’héritage du plus célèbre des Biterrois. Mais quelques heures plus tard, le même jour, le premier édile poursuivait dans un autre tweet : « Dimanche, au nom de Jean Moulin, au nom de la République, nous ferons barrage à la gauche ». Et les professeurs d’histoire de faire à nouveau une modeste correction : « Nous rappellerons, Monsieur le Maire, qu’en son temps, Jean Moulin --- dont le père était professeur d’histoire à Béziers — avait fait le choix lucide et courageux de ne pas se soumettre à une idéologie reposant sur l’exclusion, la division et la fascination malsaine pour un passé idéalisé. Homme de tolérance et de conviction, il avait su rassembler autour de lui et du général de Gaulle, les résistants de toutes obédiences et de toutes origines, refusant de transiger avec le régime collaborateur de Vichy, dictature antisémite, xénophobe, régime d’ordre et d’exclusion aux antipodes de la République et de ses valeurs ». Jean Moulin fut aussi le directeur de cabinet de Pierre Cot ministre du Front populaire qu’il admirait profondément. Il était parfaitement connu et attaqué pour ses convictions de républicain de gauche.

Lire aussi Gilles Balbastre, « Dans le Nord, emploi en miettes et sentiment d’abandon », Le Monde diplomatique, mai 2016. Mais là encore les bons esprits et les gens qui en ont vu d’autres jugeront avec bienveillance qu’il ne faut pas exagérer : ce n’est que de l’histoire. Ils ne pensent pas que celui « qui contrôle le passé contrôle l’avenir ». Et il en va ainsi de tous les savoirs, dans toutes les disciplines. Ignorés, déformés, maltraités par les ignorants qui ont la parole publique comme on jouit d’une propriété (2). Comme le déplorait l’historien néerlandais Johan Huizinga : « Même dans l’univers du grand sérieux, les faux joueurs, les hypocrites et les imposteurs ont toujours eu plus de chance que les briseurs de jeu : les apostats, les hérétiques, les réformateurs et ceux qui sont prisonniers de leur conscience. (3). » La marée montante des imposteurs nous prépare des lendemains obscurs sur fond d’ignorance. Et dans ce combat, le mal est si avancé qu’on peut douter d’avoir encore une chance.

Alain Garrigou

(1) M. Collard donne peut-être des cours dans une université comme l’assure Le Point du 28 février mais n’est pas professeur. Peut-être est-il chargé de cours ou professeur associé puisque l’université bonne fille distribue les médailles et que comme institution dominée elle n’a d’autre choix que de renforcer les dominants… pour leur donner une apparence de culture qu’ils n’ont généralement pas.

(2) Autant que je puisse en juger, si j’en crois mes collègues et ma propre expérience.

(3) Johan Huizinga, Homo Ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu, Gallimard, Paris, 1951, p. 32.

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© Le Monde diplomatique - 2016