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Tunisie

À Redeyef, créer et continuer à résister

par Marina Da Silva, 18 mai 2016
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Séance de travail à l’Economat
Fakhri el Ghezal

« La liberté commence où l’ignorance finit ». L’aphorisme claque sur un mur blanc de Redeyef, à quatre cents kilomètres au sud-ouest de Tunis — huit heures de route — et à huit kilomètres de la frontière algérienne. Bienvenue dans cette ville « autogérée » dont l’histoire et les habitants forcent le respect ! « Le soulèvement de cette région enclavée représente le mouvement social le plus long, le plus puissant et le plus mûr qu’ait connu l’histoire récente de la Tunisie », selon Karine Gantin et Omeyya Seddik qui ont couvert en direct la révolte de 2008 et en retracent magistralement la génèse.

Lire aussi Karine Gantin & Omeyya Seddik, « Révolte du “peuple des mines” en Tunisie », Le Monde diplomatique, juillet 2008Fondée au début du XXe siècle, après la découverte du premier gisement de phosphate dans la localité voisine de Metlaoui, Redeyef est une ville artificielle, bâtie sur un site splendide aux portes du désert, juste pour les besoins de l’extraction minière. Rien n’a été pensé pour son développement en dehors de l’activité autour de « l’or noir ». Sa population, que vient grossir une main d’œuvre en provenance d’Algérie, du Maroc, d’Italie, de Malte et d’autres pays, y est exploitée sans vergogne par les autorités coloniales. Après l’indépendance, l’exploitation des ressources et de la main-d’œuvre de la région se poursuit sous la houlette de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG), nationalisée en 1976, qui orchestre l’embauche avec clientélisme et corruption.

Lorsque la production décline, dans le courant des années 1980, le phosphate est traité et nettoyé en surface, la mécanisation remplace les bras, aucune alternative n’est envisagée pour que la ville et ses 28 000 habitants puissent continuer à vivre dignement. En 2008, un concours d’embauche biaisé attise le souffle de la révolte. Elle touche Oum Larayes, Metlaoui, El Mdhilla, mais c’est à Redeyef que tout s’embrase. La ville est en état de siège et affronte une répression sauvage durant six mois. Puis le gouvernement de Ben Ali laisse pourrir la situation. En 2011, à l’unisson de la révolution, les habitants de Redeyef chassent les derniers représentants d’un État défaillant — police, municipalité, gouverneur —, et se mettent en grève, réclamant des droits et la redistribution des richesses pour tous.

On en est là lorsqu’un collectif d’artistes, tunisiens et français, emmenés par Yagoutha Belgacem, avec l’aide sur place de Chemssedine Zitouni, débarquent dans la ville et s’installent dans un théâtre désaffecté pour faire de la musique, de la danse, du théâtre, de la photographie, de la vidéo… Siwa, créé en 2007, a été conçue comme une plateforme itinérante pour susciter des échanges entre des artistes et des intellectuels du Maghreb, du Machrek et d’Europe, faire connaître la création arabe et mettre en relation les artistes. La petite équipe prend le temps de découvrir les lieux, d’entrer en relation avec les habitants, d’entendre leurs doléances et leurs aspirations. Ils vont venir régulièrement. En 2013, ils amènent avec eux la directrice du Centre dramatique national de Besançon, Célie Pauthe. Puis en 2014, François Tanguy avec Laurence Chable et Patrick Condé, qui viennent de la Fonderie du Mans pour nouer un partenariat avec Redeyef.

Les premières restitutions de ces rencontres seront montrées à Tunis, au Palais Abdellia, en 2014 puis à l’Institut français en 2015. Une aventure qui galvanise le collectif, dont certains ne connaissaient pas la capitale ou n’avaient jamais vu la mer. Ils obtiennent de la CPG, à qui ils n’ont cessé de rappeler leurs devoirs auprès des habitants, la mise à disposition de l’ancien Economat et l’octroi d’une subvention pour le remettre, en partie, en état et en faire un lieu de création et d’hospitalité.

Fin avril 2016, pour commémorer à leur manière un 1er mai de résistance, le collectif organise avec Siwa et les habitants impliqués dans l’aventure (quelque soixante personnes) leur premier festival. Au programme, l’exposition des photographies en argentique, noir et blanc, de Fakhri el Ghezal, des projections (El Gort, un film tunisien réalisé par Hamza Ouni et Bla cinima, fim algérien de Lamine Ammar Khodja), un parcours dansé par la chorégraphe Imen Smaoui, du théâtre, le concert des rappeurs Jawer Saad et Malek Ezzedini, une balade pour découvrir les fresques in situ d’Atef Mataallah, en centre-ville ou sur les murs des ruines d’anciens bâtiments français dans le désert ; des débats en continu où ils dressent un état des lieux : « Le grand fléau de la ville c’est le chômage, accuse Mohamed, et puis les effets catastrophiques du phosphate dont les déchets sont très toxiques et polluants. On ne peut pas faire d’agriculture. » « Ici tout le monde a les dents très abîmées, il y a de nombreuses maladies, des cancers, l’eau que l’on consomme est mélangée au phosphate, même filtrée, elle n’est pas potable », poursuit Lassade. « Entre 2008 et 2011, dès que l’on sortait de Redeyef, la police nous demandait nos papiers d’identité. On était fiché. On a beaucoup souffert. Aujourd’hui encore, même à Tunis, on nous regarde avec mépris parce que nous sommes pauvres et marginalisés », rajoute Tahar. Tous cherchent des perspectives pour que « la démocratie soit une pratique quotidienne et pas un discours » et tentent de l’exercer dans ce laboratoire qu’est devenu l’Economat. Kochmar (cauchemar), le film muet de quelques minutes de Hamza El Waer sur le djihadisme, a médusé l’assemblée et alimente les discussions.

Mais c’est Haythem Abderrazak, président du département de théâtre à la Faculté des beaux arts de Bagdad, qui créé l’événement avec sa version revisitée du Horace de Heiner Müller, La maladie du Machrek. Le metteur en scène et cinq de ses comédiens sont venus d’Irak, non sans mal. Les autres rôles sont joués par les artistes en herbe de Redeyef, au final une quinzaine d’interprètes ayant fait déjà, ou pas du tout, du théâtre. Il y a là Raï Uno, qui est aussi un maître du stambali, Rochdi, Wachdi, Tahar qui subjugue avec des contes et des chants venus du désert, transmis de génération en génération, Ibrahim et son âne Siko-Siko, ou Mona, belle comme un soleil…

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Haythem Abderrazak ne passe pas inaperçu. Avec son physique solide de boxeur et sa grâce de danseur, il allie mobilité et ancrage. La douceur dans le roc. C’est fascinant de le voir diriger les comédiens avec rigueur et autorité, en partant de son propre engagement corporel. Il ne donne pas seulement des indications mais cherche avec eux, se jetant au sol, se laissant empoigner dans les mêlées… Une méthode de travail qui met totalement en harmonie et en chœur l’ensemble de la troupe.

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Répétition de « La maladie du Machrek » 
Fakhri el Ghezal

Sur la trame du Horace de Müller où, face à un ennemi commun, les Horaces et les Curiaces décident de régler leur conflit par un duel, Abderrazak met en scène des affrontements entre chiites, sunnites et kurdes à Bagdad. L’on sait qu’Horace, qui a vaincu le fiancé de sa sœur, la tuera dans un accès de colère pour s’épargner ses pleurs et plaintes, incarnant à la fois un vainqueur et un assassin. Un fil de narration que le metteur en scène transpose dans la violence de la géopolitique irakienne faisant ressortir le rôle de pyromane des Etats-Unis. Musique arabe, jazz ou Hasta siempre comandante Che Guevara de Carlos Puebla… la pièce chorégraphique chantée est jouée dans la rue, juste devant l’Economat, utilisant la topographie des lieux, des voitures qui délimitent le champ du jeu et de la bataille, des containers d’où s’échappent feu et fumée… Le ton est donné lorsque la première voiture jette le corps de Selim brutalement par la portière. Une autre voiture s’arrête. Deux hommes en sortent. Ils font les poches de l’adolescent… On ne perd pas une miette de ce théâtre joué à bout portant qui fragmente et distord le texte en percutant le corps des acteurs.

Muller disait : « C’est en effet ce que je vise dans mon théâtre : jeter sur la scène des corps aux prises avec des idées. Tant qu’il y a des idées, il y a des blessures. Les idées infligent des blessures aux corps. ». Message reçu cinq sur cinq en Irak et en Tunisie !


Siwa a entrepris un chantier autour de L’Orestie d’Eschyle, Looking for Orestia, avec Célie Pauthe, Mokhallad Rasem (d’Anvers) et Haythem Abderrazak.

La création, en arabe et en français, sera donnée aussi bien à Besançon, au Mans et à Anvers qu’à Bagdad et Tunis à l’horizon de 2017-2018.

Une première présentation publique aura lieu le 3 septembre 2016 à la Fonderie du Mans.

Marina Da Silva

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© Le Monde diplomatique - 2016