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Refuser les QCM à l’Université

par Alain Garrigou, 27 mai 2016
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Dead radio box

Comment l’idéologie managériale s’insinue-t-elle dans nos vies ? Comme il en va de ces mouvements longs de l’histoire qui, par petites touches isolées, sans liens qui leur donnent sens, passent inaperçus, imperceptibles. Cette histoire commence par un appel téléphonique impromptu d’un des services informatiques de mon université où l’on me demandait de communiquer un questionnaire à choix multiple (QCM). Surprise : je n’avais rien demandé, assurai-je à ma correspondante. Et je ne ferai jamais cela. Fin de la conversation. De quoi ce sigle, QCM, est-il le nom ? Au cours de notre scolarité, nous passons tous au fil des QCM, comme au fil de l’épée. Après tout, ce n’est jamais que le mode d’interrogation des sondages et des jeux télévisés. Expéditif, pas très sérieux, le QCM est à la pensée ce que Guillaume Musso est à la littérature, Bernard-Henri Lévy à la philosophie ou Pascal Perrineau à la science politique.

Lire aussi Pierre Jourde, « L’Université féodale de demain », Le Monde diplomatique, avril 2008. Comme tous ces services auxquels on a donné de beaux noms — galaxie, soleil, apogée — celui-ci s’appelle COMETE (Centre optimisé de médiatisation et de technologies éducatives). Ainsi va la novlangue managériale. Il faut la lumière ou la beauté des mots pour cacher l’obscurité ou la laideur des choses. En l’occurrence la demande concernait un nouveau cours, que j’ai du accepter au débotté à la suite d’une mutualisation m’ayant privé d’une partie de mon enseignement — sans que personne n’ait daigné me prévenir. Pas le choix. Enfin presque. Je refusai tout de même de faire mon cours devant un public « mutualisé », trois formations, soit trois groupes d’étudiants de niveaux différents (avec des horaires impossibles pour rassembler tout le monde). J’exigeai donc un public homogène, celui de la première année de science politique de Nanterre. Un jeune collègue dut se dévouer pour le cours mutualisé. Merci à lui.

De mon côté, je conçus un cours que je crois exigeant pour les étudiants de L1. L’année suivante, je retrouvai un amphi plein, l’amphi Guy Carcassonne où notre collègue, attaché aux libertés académiques comme au droit constitutionnel, aimait enseigner aux étudiants de première année. Ce ne fut qu’en évoquant les modalités d’examen que le problème apparut : des étudiants m’annoncèrent qu’ils suivaient en parallèle des cours de droit. Comme j’avais évoqué une dissertation de trois heures, comme l’année précédente, ils protestèrent. Nenni. Ils ne disposaient que d’une heure et… on a leur avait prévu un QCM. Je ne savais donc pas que mon public avait changé. J’allais demander des éclaircissements à l’administration. La réponse vint progressivement, un premier interlocuteur ne sachant pas, un autre me livrant une hypothèse. Enfin, il fallut bien que je me rende à l’évidence : l’administration m’avait gratifié d’une formation supplémentaire de 300 étudiants sans que j’en sois prévenu et sans ma permission. Avec de telles contraintes, il n’était pas question de faire une dissertation. Je faisais donc le même cours pour des étudiants qui passeraient pour certains une épreuve de trois heures et les autres une épreuve d’une heure. En matière de mutualisation, j’avais vu pire quand on m’avait gratifié d’un double public de master, l’un suivant un séminaire de vingt heures et l’autre un cours magistral de vingt-quatre heures. Je ne sais toujours pas comment il est possible de faire les deux ensemble.

Je peux comprendre l’angoisse des étudiants devant l’évaluation. Ils sont au bout d’une chaîne décisionnaire perverse. En haut, le ministère qui demande des économies et qui ordonne de mutualiser. Mutualiser ? Encore un joli mot perverti. Les plus mauvais coups se masquent toujours ainsi. Concrètement, il s’agit de demander à des enseignants de faire des cours pour plusieurs formations. Exigence d’un temps où l’on a davantage besoin de policiers ou de militaires que d’enseignants. Les protestations indignées n’y changent rien. Par contre, on demande aux universitaires d’assumer plus de travail sans les prévenir. La politesse n’est pas une vertu politique. Ni d’ailleurs universitaire.

Pour le cours magistral, c’était trop tard, mais le QCM, pas question ! A cette demande inopinée je répondis que jamais je ne ferais de QCM. Un an après, je devais encore faire la même objection de principe. Insister, répéter les procédures : c’est ainsi que les bureaucraties font céder les humains. Cette fois, on me répondit qu’il était trop tard car mes collègues dans la même situation en faisaient déjà. Les autres le font déjà, autre argument censément décisifs des bureaucraties. Je comprends mes collègues qui ont moins accepté que subi la chose, devant la perspective de plusieurs centaines de copies supplémentaires à corriger. Et donc au titre de l’égalité des étudiants devant l’examen, je ne pouvais pas faire autrement. Je ne pouvais pas non plus demander aux étudiants de faire une dissertation en une heure, j’annonçais donc un compromis sous la forme d’un contrôle de connaissances.

Lâchement ou prudemment, je préparais une retraite en pleine campagne au cas où le coût serait prohibitif. J’imaginais tourner l’affaire en dérision. Un QCM bardé d’humour. Facile. Auteur d’une citation : Thomas Hobbes, Karl Marx, Moisei Ostrogorski ou Woody Allen ? Mon fils m’apprit qu’un professeur de terminale avait eu l’intelligence de mettre ses élèves à contribution en leur faisant concevoir un QCM. Question : quel est le nom du paquebot britannique coulé par un sous-marin allemand pendant la Première guerre mondiale ? Titanic, Lusitania, Poséidon ou Costa Concordia ? Tout le monde ne trouva pas la bonne réponse. A cet âge, on ne manque pas d’humour. Dommage qu’on le perde souvent ensuite. Le professeur refusa toutefois à nos plaisantins un autre choix concernant la doctrine Monroe : « America first », « America is back », « Ein Reich ein Volk ein Führer » ou « Yes we can » ? Je concoctais finalement cinq questions de définition : qu’est-ce qu’une institution totale ? Qu’est-ce que le dilemme du prisonnier ? Etc. Lesquelles me paraissaient répondre aux exigences minimales.

Au lieu de laisser faire l’ordinateur, je corrigeais donc 200 copies supplémentaires. A l’ancienne. Conformément à mes espérances, la formule d’évaluation se révéla plus intelligente, ne souleva aucune protestation ni moue dubitative, et finalement, last but not least, ne fut pas si longue à corriger. Quant au résultat : malgré quelques très bonnes notes, un quart des copies ayant un zéro et la moitié ayant au-dessous de 5/20, je me suis demandé pourquoi certains étudiants venaient passer l’examen ? J’ajoute que mon cours était sur Internet afin de permettre à ceux qui n’auraient pu le suivre d’étudier. Il faut croire qu’ils n’étaient pas au courant ou avaient mieux à faire — une première année d’université fonctionne hélas bien souvent ainsi.

Lire aussi Laurent Bonelli, « Quand on cherche, on trouve », Le Monde diplomatique, mars 2009. L’expérience est néanmoins utile. Elle me conduit à proposer de refuser l’introduction des QCM à l’Université (il est des disciplines qui l’utilisent depuis longtemps comme la médecine sur lesquelles je n’ai pas de compétence). Il suffit de quelques heures pour faire un vrai travail d’évaluation digne de ce nom. Nous sommes tous d’accord sur ce point : l’introduction des QCM abaisse la qualité de l’enseignement. Je demande donc de ne pas céder à la pression administrative en défense de la qualité de l’enseignement et de l’honneur du métier. Il est facile sur ce point — beaucoup moins sur d’autres — de briser la loi d’airain des calculs simplistes des comptables qui nous gouvernent. Le ministère demande des économies en mutualisant, les administrations des universités — autonomes dit-on — obéissent. Le calcul est élémentaire : si un enseignant enseigne devant 100 personnes, on en ajoute 300 supplémentaires d’une autre formation. Son cours n’est-il plus adapté ? Devrait-il l’être ? Mais à quoi ? Au public, au QCM ? La question ne sera pas posée. Et comme cela fait trop de copies à corriger, on s’en remet au QCM. Economie. L’informatique le permet. De toute façon, l’enseignant n’a pas le choix. Il cède à la facilité ou on le convainc de s’aligner pour des raisons légales sur ceux qui ont cédé : la même épreuve pour tous.

Ainsi l’administration universitaire, convertie au management, abolit-t-elle lentement, doucement, imperceptiblement, à petits pas, l’autonomie pédagogique des universitaires. Là, comme ailleurs, il est encore possible de résister. Et d’abandonner les QCM aux sondages et aux jeux télévisés.

Alain Garrigou

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