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Hulk Hogan et Peter Thiel v. Gawker

La vallée des hypocrites

Les multinationales de l’Internet ont beau discourir sur la libre circulation de l’information, leurs propriétaires utilisent leur influence pour bloquer la moindre intrusion dans leur vie privée. Illustration récente à l’aune du procès intenté par un ancien catcheur contre un site racoleur.

par Evgeny Morozov, 30 mai 2016
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Hulk Hogan

Notre monde est désormais aux mains d’une poignée de compagnies technologiques — et de leurs propriétaires riches à milliards, toujours plus nombreux — dont les pouvoirs confinent à l’absolu, au détriment non seulement des politiques, mais aussi des médias de toutes sortes.

Deux évènements récents, apparemment sans lien l’un avec l’autre, viennent encore de le rappeler. En premier lieu, un rapport du service aux investisseurs de l’agence de notation Moody’s indique que cinq sociétés technologiques américaines — Apple, Microsoft, Google, Cisco et Oracle — totalisent 504 milliards de dollars de capitaux, soit un tiers des réserves détenues par l’ensemble des entreprises aux Etats-Unis (à l’exception des établissements financiers). C’est la première fois que les cinq compagnies les plus fortunées du pays appartiennent toutes au secteur des nouvelles technologies. La descente menée le 24 mai par la police française dans les bureaux parisiens de Google, pour enquêter sur une fraude fiscale évaluée à 1,6 milliard d’euros, pose à nouveau la question de la provenance d’une telle richesse. Une réserve d’argent aussi colossale requiert et produit nécessairement du pouvoir politique. Les frais de lobbying de Google, par exemple, sont parmi les plus élevés du monde des affaires. Depuis l’élection de Barack Obama en 2008 jusqu’en octobre 2015, les lobbyistes du géant californien ont franchi les portes de la Maison Blanche en moyenne plus d’une fois par semaine.

Lire aussi Thomas Frank, « Les démocrates américains envoûtés par la Silicon Valley », Le Monde diplomatique, mars 2016. Le second événement qui nous intéresse concerne Peter Thiel, cet investisseur excentrique, cofondateur de Paypal, qui s’est montré assez malin pour miser sur Facebook à l’époque où l’entreprise était encore balbutiante. On vient d’apprendre que Thiel a financièrement soutenu l’action en justice intentée par l’ancien catcheur Hulk Hogan contre le site de ragots Gawker, qui avait diffusé les extraits d’une sextape (vidéo érotique) montrant la vedette bodybuildée en compagnie de sa maîtresse.

Hogan a obtenu gain de cause devant les tribunaux, qui ont condamné Gawker à lui verser 115 millions de dollars de dommages et intérêts (100 millions d’euros). Le site a fait appel mais son avenir reste incertain. Comme on s’en doute, Thiel n’a pas aidé Hogan par amour du catch. Le milliardaire rêve d’en découdre avec Gawker depuis 2007, quand celui-ci a divulgué son homosexualité dans un article assez sordide assurant que le fait d’être « gay » lui conférait « plus de pouvoir ». Depuis, Thiel a recruté une équipe de juristes payés pour garder un œil sur les agissements délictueux de Gawker et attendre la bonne occasion de le ruiner. Après avoir versé 10 millions de dollars en soutien de Hogan — « une de mes plus grandes œuvres philanthropiques » —, l’investisseur clame aujourd’hui que son intervention n’était nullement motivée par un désir de vengeance. Il s’agissait seulement de dissuader les sites à scandale d’« attirer l’attention en molestant des gens même lorsque l’intérêt public n’est pas en jeu ».

Espérons que Gawker n’incarne pas l’avenir du journalisme d’investigation, lui qui a bâti sa prospérité sur les commérages et les images salaces arrachées à la vie privée des célébrités du monde de l’entreprise, de la politique et du show-business. Nombre d’informations publiées par le site n’auraient jamais dû tomber entre ses mains, ce dont il ne manque pas de se vanter lui-même à l’occasion. Pour autant, sa relation à la Silicon Valley ne se réduit pas seulement à une curiosité malsaine, dans la mesure où le comportement des dirigeants des grandes compagnies technologiques relève autant de la vie privée que de la sphère publique. La couverture que leur consacre Gawker est certes crapoteuse, mais elle présente aussi l’avantage de soumettre des hommes de pouvoir comme Peter Thiel à un examen que plus personne n’ose exercer.

Pour s’en convaincre, il suffit de lister les informations auxquelles les lecteurs de Gawker ont eu accès au cours des dernières années. Eric Schmidt, le président du conseil d’administration de Google, aime à dire que si nous avons quelque chose à cacher, c’est que nous avons commis des actes répréhensibles : lui-même vit retranché dans un immeuble de luxe dont le système de haute sécurité lui évite la présence d’un gardien et lui permet d’aller et venir sans craindre aucun regard extérieur. Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, nous exhorte à l’ouverture et à la transparence : lui-même achète les maisons qui entourent celle où il habite afin de jouir d’une intimité maximale. Brian Chesky, le patron d’Airbnb, se targue d’être un hôte semblable aux clients de son site : il leur est à ce point semblable qu’il a lui-même, pendant un temps, a mis sa demeure de San Francisco en location… sans disposer du permis adéquat.

Les élites de la Silicon Valley détestent ce genre d’intrusions dans leurs vies privées. Cela se justifierait pleinement, s’ils ne dirigeaient pas une industrie qui s’acharne à combattre la notion même de vie privée et à nous convaincre que transparence et dérégulation sont les évangiles des temps nouveaux. Puisqu’ils ne se soucient guère de donner l’exemple, pourquoi ne pas exposer leur hypocrisie au grand jour ?

Si les gourous des nouvelles technologies s’inquiètent pour nos vies privées, qu’ils commencent donc par soutenir les initiatives en faveur du droit à l’oubli. Peter Thiel — qui pousse le sens de l’ironie jusqu’à verser des subsides au Forum de la liberté d’Oslo, un aréopage de défenseurs des droits humains qui attribue notamment le prix Václav Havel — ne pourrait-il pas nous aider à éliminer les contenus embarrassants déconnectés de leur contexte qui sillonnent la planète grâce aux réseaux sociaux et aux moteurs de recherche ? C’est hélas peu probable, car la reconnaissance du droit à l’oubli saboterait le modèle entrepreneurial — s’emparer de toute donnée disponible — sur lequel se dressent les fortunes défiscalisées de la Silicon Valley. Dans le monde idéal de Thiel, la plus secrète de nos données doit pouvoir circuler sans entraves et alimenter les profits des compagnies technologiques. Mais qu’un site de boulevard sans scrupules fasse irruption dans nos vies et propage des détails intimes pour gagner de l’argent, voilà qui serait brusquement un crime contre l’humanité. Comme si le business de l’indiscrétion devait rester le monopole de Facebook.

Un monde dans lequel les dirigeants des « tech » jouissent de toute l’intimité qu’ils désirent, pendant que le reste de l’humanité doit se résoudre à vivre dans une cage en verre ou à acheter à prix d’or des systèmes de protection en ligne, est un monde si détestable qu’il ne laisse d’autre choix que de lever le voile sur l’hypocrisie de ses responsables, fût-ce de manière agressive.

Pourquoi les élites technologiques s’en tirent-elles à si bon compte, sachant les pouvoirs qu’elles s’arrogent et nos difficultés à confronter leurs dires et leurs pratiques ? D’abord, parce que les grands médias traditionnels se retrouvent coincés eux-mêmes dans une relation ambiguë avec la Silicon Valley. Leur avenir dépend en grande partie des grands noms de ce secteur et de leurs patrons, qui possèdent suffisamment de capitaux pour les racheter quand bon leur semble, comme Jeff Bezos avec le Washington Post. En même temps, les médias ont fini par comprendre que ces mêmes firmes sont en train de leur tondre la laine sur le dos, puisqu’elles détournent leurs recettes publicitaires et les données de leur clientèle.

Lire aussi Marie Bénilde, « Qui veut encore financer la presse ? », Le Monde diplomatique, février 2010. Mais il y a une autre raison qui explique pourquoi Gawker, en dépit de toutes ses tares — parmi lesquelles le fait qu’il appartient en partie à Viktor Vekselberg, un oligarque russe proche du Kremlin —, représente une menace pour la Silicon Valley. La presse spécialisée en nouvelles technologies est extrêmement timide, aux États-Unis comme ailleurs. Sa principale fonction consiste à fournir un gagne-pain temporaire à des gens qui se cherchent une carrière plus lucrative dans la publicité, l’investissement ou l’organisation de conférences. Ils ont donc de bonnes chances d’être embauchés tôt ou tard par cette même industrie technologique qu’ils sont supposés couvrir en tant que journalistes.

Moyennant quoi, la plupart des blogs spécialisés se contentent de recycler les communiqués de presse des start-ups et des grandes firmes établies, en s’escrimant à transformer des pages de graphiques atrocement ennuyeux en sacs à prose dépourvus de toute pensée critique, et même de toute pensée tout court. À preuve, ce sous-titre d’un article mis en ligne récemment par Motherboard, un blog très consulté du magazine Vice : « Durant toute la semaine Motherboard publie une série d’articles au sujet d’Uber. Nous avons demandé au service communication de la compagnie quelles informations il souhaiterait voir traitées dans les médias, en voici une qu’il a choisie pour nous. » (1)

Si les médias spécialisés ne se cachent même plus d’être les appendices de la stratégie de communication de la Silicon Valley, on en est réduit à se demander comment et par qui l’accumulation de tant de pouvoir et de tant d’argent dans les mains d’une même industrie — combinée à des campagnes judiciaires extraordinairement virulentes contre quiconque ose encore, pour quelque raison que ce soit, lui chercher des noises — pourrait encore lui être disputée. Il est pathétique que la fonction de contre-pouvoir incombe à des sites comme Gawker. Qu’elle ne soit plus exercée par personne serait encore pire.

Evgeny Morozov

(1) Voir « Résister à l’uberisation du monde, Le Monde diplomatique, décembre 2015.

Traduction depuis l’anglais : Olivier Cyran.

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© Le Monde diplomatique - 2016