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Nouveau front dans dans la guerre froide entre Riyad et Téhéran

Bahreïn au cœur de la tourmente

par Akram Belkaïd, 27 juin 2016
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La chaussée du Roi Fahd reliant l’Arabie saoudite à Bahreïn

Le royaume de Bahreïn, minuscule île du golfe Arabo-Persique, est-il le nouveau théâtre d’affrontement par procuration entre l’Arabie saoudite et l’Iran ? Alors que la guerre dans le Yémen voisin se poursuit, opposant la coalition saoudienne aux rebelles houthistes de confession chiite, la tension est montée d’un cran entre Riyad et Téhéran. Tout a commencé avec la décision des autorités bahreïnies de déchoir de sa nationalité le cheikh Issa Qassem, le plus haut dignitaire chiite du pays. Il faut rappeler que Bahreïn est dirigée par la dynastie sunnite des Al-Khalifa dans un pays où 70 % de la population est de confession chiite et, le plus souvent, d’origine persane. Le chef religieux, connu pour ses critiques récurrentes contre la famille royale et le gouvernement de Manama, a été accusé « d’encourager le confessionnalisme » et de « servir des intérêts étrangers », autrement dit de promouvoir le chiisme et d’être inféodé à l’Iran. La presse officielle a repris ces accusations en y incluant « l’adoption de la théocratie » et le fait de nuire « aux intérêts suprêmes du pays ».

Lire aussi Marc Pellas, « Bahreïn, la dictature « excusée » », Le Monde diplomatique, février 2013. Pour Téhéran, toujours attentif à ce qui se passe dans l’île, une « ligne rouge a été franchie ». Le général Qassem Souleimani, le commandant des Gardiens de la révolution, dont l’une des prérogatives est « d’exporter » cette révolution, s’est immédiatement fendu d’une déclaration incendiaire : « L’agression contre l’ayatollah Issa Qassem est une ligne rouge qui, une fois franchie, va enflammer Bahreïn et toute la région ». Et le général de prédire « le début d’une sanglante intifada. » Dans un communiqué séparé, l’instance des Gardiens de la révolution a quant à elle estimé que « la décision déraisonnable des Khalifa attisera la flamme d’un mouvement révolutionnaire islamique et façonnera une rébellion dévastatrice contre les dirigeants, sous dépendance [saoudienne et américaine], de ce pays. »

Plusieurs éléments nécessitent d’être pris en compte pour bien comprendre les enjeux de cette crise naissante. Le premier concerne le fait que l’Iran n’a jamais abandonné ses revendications sur l’île de Bahreïn. Revendications qui ne datent pas d’hier puisque la Perse a toujours ferraillé avec le colonisateur britannique pour récupérer ce qu’elle estimait être sa terre. En 1927, le shah Reza s’adressait même officiellement à la Société des nations, l’ancêtre de l’Organisation des Nations Unies (ONU), pour réclamer le « retour de Bahreïn à la Perse ». Plus tard, dans les années 1960, dans la perspective du désengagement britannique du Golfe, Téhéran a essayé, mais en vain, d’empêcher l’indépendance de l’île. Depuis, et encore plus après la Révolution islamique de 1979, les dirigeants iraniens réclament régulièrement la restitution de la « quatorzième province » de leur pays. Et, à chaque fois, cela débouche sur une grave crise diplomatique, comme ce fut le cas en 2009. Solidaires des Al-Khalifa, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), le Koweït et le Qatar dénoncent alors une « ingérence inacceptable » et vont même jusqu’à rappeler leurs ambassadeurs (plus conciliant avec l’Iran, le sultanat d’Oman adopte souvent dans les faits une position moins tranchée). Et s’il arrive à l’Iran de faire quelques gestes diplomatiques pour faire baisser la tension il n’en demeure pas moins que sa revendication perdure comme le prouve le fait qu’il existe, aujourd’hui encore, deux sièges vides dans la chambre basse du parlement iranien. Ceux des représentants de la « quatorzième province »…

Le deuxième point est que, face aux revendications iraniennes, l’Arabie saoudite s’est toujours posée en protectrice des Al-Khalifa. Une protection jugée envahissante par les opposants bahreïnis qui évoquent une « tutelle de fait ». En 1981, alors que Bahreïn est confronté à une importante contestation contre la famille régnante, Riyad décide de lancer la construction d’un pont reliant sa rive orientale à l’île. Achevée en 1986, longue de 25 kilomètres, cette chaussée, dite du roi Fahd, enjambe le golfe de Bahreïn et a coûté plus d’un milliard de dollars, une somme entièrement financée par l’Arabie. C’est ce pont que les troupes saoudiennes et émiraties ont emprunté le 14 mars 2011 pour mettre fin au soulèvement populaire de la place de la Perle (aujourd’hui détruite) de Manama. Pour Riyad comme pour Abou Dhabi, il n’était pas question d’abandonner les Al-Khalifa à leur sort et de laisser s’installer un nouveau régime qui, du fait de la répartition confessionnelle de l’île, aurait été de facto considéré comme un allié de Téhéran. Du coup, on comprendra mieux pourquoi les autorités saoudiennes ont immédiatement réagi aux déclarations du général Souleimani en assurant que leur pays veillera « à l’intégrité et à la sécurité de Bahreïn ».

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La chaussée du roi Fahd vue du ciel

Enfin, le dernier élément concerne la situation interne à Bahreïn. Comme dans les années 1980 et 1990, ce pays connaît une répression continue contre les opposants dont les médias internationaux parlent peu. Arrestations arbitraires, déchéances de nationalité — Human Rights Watch en a compté 208 en 2015 — suivies parfois d’expulsion : le régime veut faire taire la contestation qui n’a jamais cessé depuis 2011. Une contestation que l’on aurait tort de décrire comme uniquement confessionnelle. Certes, la grande majorité des protestataires est de confession chiite mais leurs revendications ne sont pas religieuses mais bien d’ordre politique. État de droit, justice, liberté d’expression, exercice démocratique de la citoyenneté sont autant de mots d’ordre qui étaient brandis sur la place de la Perle et auxquels le régime a répondu par la violence et la confessionnalisation du conflit. Pour Manama, il s’agit de jouer sur le clivage sunnite-chiite et de faire passer l’idée que les opposants sont à la solde de l’Iran et du Hezbollah libanais. Le 30 mai dernier, l’opposant Ali Salman a vu sa peine aggravée à neuf ans de prison et le parti Al-Wifaq a été dissout pour ces motifs. Dans le même temps, il semble, selon des témoignages recueillis auprès d’interlocuteurs désireux de garder l’anonymat, que les autorités ont accéléré la naturalisation de ressortissants étrangers sunnites (Pakistanais, Marocains ou Égyptiens). « Ce sont des naturalisations destinées à modifier la répartition confessionnelle du pays. Ceux qui en bénéficient savent que la nationalité bahreïnie peut leur être retirée du jour au lendemain alors ils servent le régime avec zèle », confie une opposante installée aujourd’hui à Dubaï.

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Portrait for Sheikh Isa Qassim in one of Bahrain streets, 19 June 2008 (portrait du cheikh Issa Qassem dans une rue de Bahrein)

C’est dans ce contexte qu’intervient donc la déchéance de nationalité du cheikh Issa Qassem. Une mesure que la monarchie bahreïnie n’a certainement pas décidée sans l’aval, voire sans les encouragements, de l’Arabie saoudite. La question qui se pose est de savoir pourquoi elle intervient maintenant. Quel besoin a Riyad d’ouvrir un nouveau front dans la guerre froide qui l’oppose à la République islamique ? Une chose est certaine, cela s’est fait sans l’accord des États-Unis, dont la Ve flotte mouille en permanence à Manama. Washington a officiellement dénoncé « une décision arbitraire » contre le dignitaire religieux, ce qui laisse penser qu’une fois encore, les Saoudiens ont pris une initiative autonome pour affirmer leur influence régionale. « La récente visite du vice-prince héritier Mohamed Ben Salman aux Etats Unis n’a pas été très concluante. On ne peut exclure que Riyad a encouragé cette déchéance pour signifier sa mauvaise humeur aux Américains », explique un diplomate arabe en poste dans la région.

Lire aussi Akram Belkaïd, « Syndrome d’abandon à Riyad », Le Monde diplomatique, juin 2016. Par ailleurs, et même si une réaction vigoureuse était attendue, la virulence du propos iranien étonne. C’est une chose de dénoncer la déchéance de nationalité du cheikh Qassem, c’en est une autre que d’inciter le peuple bahreïni « à abandonner les moyens pacifiques de contestation et à opter pour la révolte » comme l’affirme le quotidien iranien ultra-conservateur Keyhan. Faut-il en déduire que Téhéran a décidé de passer à l’offensive alors que, jusque-là, la tendance était plutôt à la retenue face aux Saoudiens ? Une telle évolution est risquée pour le régime des mollahs, ne serait-ce que parce que cela pourrait remettre en cause l’application, au demeurant bien fragile, de l’accord sur le nucléaire. De même, l’appel à l’intifada du peuple bahreïni n’a pas (encore ?) été entendu — même si des émeutes ont éclaté à Nuwaidrat (au sud Manama) dimanche 26 juin. Cela s’explique par la peur des représailles mais cela prouve une nouvelle fois que les Bahreïnis ont une réelle conscience nationale — comme ils l’avaient déjà prouvé au moment de l’indépendance — et qu’ils n’entendent être les jouets de personne dans les grandes manœuvres qui ébranlent le Golfe.

Akram Belkaïd

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