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A l’ère numérique, le capitalisme compatissant

par Evgeny Morozov, 2 juillet 2016
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happy robot

Depuis plus d’un an, on salue la technologie numérique comme la panacée contre la crise des réfugiés. Les médias regorgent de reportages sur les applications, les hackathons et les annonces pour des formations au codage, sans compter les déclarations des géants de la technologie engagés pour la cause humanitaire.

Airbnb, Uber et même cette Université de la singularité aux allures de secte se sont empressés de prendre le train en marche. On croule sous les solutions innovantes, comme Karim, le robot conversationnel qui, grâce à un programme d’intelligence artificielle, dispense ses conseils aux réfugiés ; ou encore le service d’identification basé sur les blockchains (« chaînes de bloc » (1)), qui aide les sans-papiers à prouver leur identité. Le message est sans équivoque : certes, la technologie est entre les mains des entreprises privées, mais ces mains sont si douces et généreuses, si humaines et attentionnées qu’elles continueront de donner éternellement.

Lire aussi Philippe Rivière, « Nous serons tous immortels... en 2100 », Le Monde diplomatique, décembre 2009. Faut-il y voir encore une preuve de l’avènement d’une ère nouvelle, celle du capitalisme responsable ? Les dirigeants d’entreprise en sont convaincus. En 2004, Marc Benioff, le PDG de Salesforce.com, a sorti sa plume pour écrire un livre modestement intitulé Compassionate Capitalism : How Corporations Can Make Doing Good an Integral Part of Doing Well (« Le capitalisme compatissant : comment les grandes entreprises peuvent faire le bien en se portant bien »). Huit ans plus tard, John Mackey, le PDG de Whole Woods, apporte lui aussi sa contribution sous le titre plus modeste encore de Conscious Capitalism : Liberating the Heroic Spirit of Business (« La conscience du capitalisme : la libération de l’héroïsme des affaires ». Si l’on comprend bien, l’héroïsme intrinsèque des grandes entreprises se voit partout entravé par les chaînes de l’État.

Ce nouveau capitalisme offre un contraste saisissant avec le capitalisme avide et impitoyable d’autrefois. D’ailleurs, ce vieux capitalisme irresponsable, adepte du pillage et de l’exploitation, n’a-t-il pas engendré la crise des réfugiés ? Souvenez-vous des compagnies pétrolières qui s’arrachaient les ressources du Proche-Orient ou des groupes financiers comme Goldman Sachs qui escroquaient les autorités locales.

Au contraire, le nouveau capitalisme compatissant cherche non pas à exploiter les ressources naturelles ou à développer l’ingénierie financière, mais plutôt à mettre à profit la créativité et l’ingéniosité technologique. Il aspire à être différent de son prédécesseur et même à panser les plaies causées par ce dernier. Alors que l’ancienne version exigeait conformisme et standardisation, le capitalisme 2.0 promet épanouissement personnel et diversité.

C’est du moins ce qu’il prétend. L’euphorie technologique produite par la crise des réfugiés nous amène à mettre à jour la liste des efforts de cooptation requis par ce nouvel avatar du capitalisme : au greenwashing (« éco-blanchiment » qui procure une façade verte aux activités industrielles) et à l’open-washing (l’ouverture et la transparence comme méthode marketing), il convient désormais d’ajouter l’empathy-washing (blanchiment par la compassion). Ce terme décrit bien les efforts croissants des entreprises pour se saisir des crises humanitaires afin de faire l’article de leur engagement humanitariste.

Les initiatives d’empathy-washing donnent l’impression trompeuse que la crise est maîtrisée, comme si l’inventivité, à laquelle les individus laissent enfin libre cours grâce aux technologies privatisées, pouvait compenser la détérioration de la situation sur le terrain. Bien que certaines d’entre elles atténuent réellement les effets de la crise — car sur ses causes, les solutions technologiques restent impuissantes —, elles contribuent aussi à consolider le pouvoir des plate-formes technologiques, au point d’en faire des intermédiaires incontournables pour assurer la bonne gestion du paysage politique post-crise.

Mais l’empathy-washing ne fonctionne pas toujours, comme le montre la disparition récente de l’application I Sea, qui encourageait les utilisateurs à localiser et signaler les bateaux de réfugiés en détresse au moyen d’images satellitaires en temps réel de la Méditerranée. Créée par l’agence singapourienne du groupe de publicité Grey, cette application acclamée par les médias a même reçu un Lion de bronze lors du festival international de la créativité à Cannes.

Or il s’est avéré qu’elle ne fournissait pas d’image satellitaire en temps réel. Les utilisateurs ne voyaient qu’une image statique de l’océan, où ils auraient été bien en peine de trouver de véritables embarcations. I Sea, qui exigeait si peu de ses utilisateurs, leur promettait tant ! Enfin, plus besoin d’une expédition onéreuse jusqu’à un camp de réfugiés pour atteindre la rédemption spirituelle.

La persistance cet esprit humanitaire si lisse, si fictif, révèle notre aspiration profonde à vivre dans un monde presque magique, où il suffirait d’interventions de la technologie, désormais indissociable du capital privé, pour résoudre tous nos problèmes.

Et encore, l’application I Sea reste relativement bénigne comparée à « Freedom-As-A-Service » (2), un croisement entre une expérience de pensée qui aurait mal tourné et une tentative de développement commercial très sérieuse. Ce projet a été présenté par Cisco, l’entreprise d’informatique américaine spécialisée dans les serveurs, lors d’un sommet des Nations unies sur l’identité qui s’est tenu à New-York en mai dernier.

Cisco décrit le concept avec un tel mélange de jargon d’entreprise et de mots hippies qu’on a du mal à y voir clair. Apparemment, Cisco veut remplacer les documents d’identités délivrés par les États, qui font souvent défaut aux réfugiés pour des raisons évidentes, par de nouvelles identités numériques qui dépendraient d’intermédiaires comme Cisco. Le rôle concret de ces entreprises resterait invisible, puisque de nouvelles infrastructures numériques comme le blockchain permettent de dissimuler leur participation sous le vernis de décisions algorithmiques, décentralisées et impersonnelles.

« Construire l’économie “Freedom-As-A-Service”, explique Cisco, c’est donner aux gens, aux réfugiés et aux immigrants des moyens d’agir. » Mais agir pour quoi faire exactement ? Pour « troquer, louer, vendre, échanger », poursuit la présentation. En d’autres termes, pour intégrer les réfugiés à une économie d’entreprises, où la seule chance de salut consiste à trouver de nouvelles manières de commercialiser son existence.

Difficile de savoir si Cisco agit par intérêt pour le sort des réfugiés ou par intérêt pour le blockchain. L’entreprise informatique promeut les infrastructures de ce genre depuis un moment et en décembre 2015, elle a décidé de conjuguer ses efforts avec IBM, la Bourse de Londres (London Stock Exchange), la banque Wells Fargo, etc. pour encourager, normaliser et standardiser le blockchain à grande échelle. Cisco a flairé à juste titre une bonne affaire dans la décentralisation promise par cette technologie qui, loin de nous débarrasser des grands groupes comme Cisco, ne ferait qu’accroître notre dépendance envers eux.

Lire aussi Pierre Rimbert, « Uber et la pantoufle d’or », Le Monde diplomatique, juillet 2016. Il n’y a pas si longtemps, on aurait perçu comme un oxymore la juxtaposition du mot « liberté », un principe garanti par la loi, avec « comme service », une expression qui renvoie à un contexte commercial. Cependant, à l’heure où les entreprises sont censées assumer les fonctions, non seulement de l’État-providence, mais encore de l’aide humanitaire, l’expression « freedom as a service » n’a plus rien de paradoxal.

Pour être tout à fait libre dans un avenir proche qui, curieusement, ressemble de plus en plus à notre passé féodal (lire « Féodalisme 2.0 »), nous devrons d’abord prêter allégeance à un géant de la technologie. Le jour où notre entreprise suzeraine se tournera vers un autre modèle commercial, ou décidera simplement que notre liberté n’est plus justifiée par les calculs de rentabilité, il nous faudra alors trouver un autre garant privé de notre liberté.

En fuyant les effets du capitalisme néolibéral, nous devenons tous des réfugiés permanents, attirant parfois la pitié des géants de la technologie qui nous offrent des services gratuits, tantôt des papiers, mais surtout la chance de pouvoir nous enrichir dans une économie de marché. Seulement bientôt, nous n’aurons plus nulle part où aller.

Evgeny Morozov

(1) Lire Edward Castleton, « Le banquier, l’anarchiste et le bitcoin », Le Monde diplomatique, mars 2016.

(2) Le nom fait référence au principe du « Software as a Service » (SaaS) qui permet à des utilisateurs d’accéder en ligne gratuitement à des logiciels installés non pas sur leur propre ordinateur mais sur des serveurs distants.

Traduction depuis l’anglais : Métissa André

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