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En Turquie, la censure tangue et tergiverse

par Timour Muhidine, 8 juillet 2016
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Unrest in Istanbul

Au cinéma, dans les beaux-arts, sur Internet, la censure semble partout s’appliquer en Turquie. Plusieurs expositions annulées d’elles-mêmes au printemps 2016, alors que le monde des musées et des galeries d’art est en plein essor à Istanbul, ainsi que divers rapports (celui de la plate-forme pour les arts et la culture du CHP, le parti de centre-gauche, et « Art Under Threat » de l’association Freemuse au Danemark), viennent confirmer un durcissement du rapport entre l’État et les créateurs. Mais la musique est également concernée, tout comme le théâtre, alors qu’une longue tradition veut que les journalistes soient les plus exposés : le cas emblématique des dix dernières années reste celui de Hrant Dink, directeur de l’hebdomadaire Agos, assassiné en 2008, mais les campagnes contre Yasar Kemal ou Orhan Pamuk pour des prises de position dans le cadre journalistique, ont marqué les années 2000. Depuis, ce sont les interdictions professionnelles, les arrestations et les renvois qui forment le quotidien de la presse d’opposition : Taraf, Zaman, Cumhuriyet, Hürriyet, Bir Gün, tous les grands journaux ont vu leurs rangs décimés par les interventions de l’État et des mesures de rétorsion économiques. L’arrestation (puis la libération) de Can Dündar, le rédacteur-en-chef de Cumhuriyet, a fait couler beaucoup d’encre et, grâce à Amnesty International, Reporters sans frontières ou au PEN club, tout cela est largement connu et diffusé ; plus de 70 journalistes restent incarcérés à ce jour.

Lire aussi Selahattin Demirtaş, « “L’homme qui se prend pour un sultan” », Le Monde diplomatique, juillet 2016. En ce qui concerne les livres, la donne a changé : ce qui touche à la religion ou offense les bonnes mœurs fait l’objet exclusif des poursuites officielles. Désormais, c’est la morale, son évolution et son maintien, selon les critères d’une population sensible à ses traditions et à sa cohésion, qui inquiètent le plus les dirigeants de l’AKP (Parti de la justice et du développement). Oui, il y a une moralisation extrême du débat public qui tient lieu de vision politique, ou tout du moins le recouvre. Les textes poursuivis pour blasphème envers la religion sont nombreux, tout comme ceux (traductions de Guillaume Apollinaire, William Burroughs ou Chuck Palaniuk, romans graphiques, bande-dessinées) qui sont condamnés pour caractère pornographique. Pourtant, tous les textes problématiques ne font pas l’objet d’un procès. Alors sur qui s’abat la censure ? D’ailleurs, doit-on parler de censure ou de modèle culturel ? Marx et Darwin continuent d’être exclus des cursus universitaires, des vers des poètes classiques Yunus Emre ou Kaygusuz Abdal ont été retirés des textes proposés dans les programmes du secondaire — mais ce sujet délicat des textes proposés à la jeunesse existent aussi ailleurs…

En Turquie, la censure s’applique après la publication ou la production d’un film, d’une émission de télé ou d’une pièce de théâtre : ce n’est qu’à ce moment-là que des poursuites peuvent s’engager, sans systématiquement aboutir d’ailleurs. Il n’existe pas de comité de censure qui, comme en Iran par exemple, exercerait son droit de regard sur les projets. S’il est vrai que certains auteurs sont particulièrement visés, d’autant plus s’ils appartiennent à la frange dite kémaliste (centre-gauche et laïque) de la population intellectuelle — romanciers au premier chef, mais aussi poètes, essayistes, traducteurs ou chroniqueurs —, on ne saurait prévoir avec netteté quelle sera la prochaine cible. Même au plus fort de la répression et du contrôle autoritaire, on laisse étrangement passer quelques poissons à travers les mailles du filet. Ce qui rend les choses parfois incompréhensibles. Mais une logique se dessine dans laquelle on voit se mêler les tendances suivantes : le nationalisme ambiant, la pression de l’islam sunnite d’État, la volonté (largement partagée) de se conformer à un idéal petit-bourgeois des bonnes mœurs, l’anti-occidentalisme, la proximité de certains milieux turcs avec les idées de l’État islamique, le sentiment d’être détesté de tous, l’obsession du complot international (hérité de l’époque du Traité de Sèvres, signé en 1920, il y a presque un siècle !) : tout cela sert et traduit la chape de plomb d’un moralisme nationaliste qui se mue de facto en censure.

Une autre forme de contrainte se développe en effet, plus menaçante encore parce que plus sournoise, à la différence de la censure qui frappe un peu au hasard comme la foudre (souvent initiée par des délateurs ou des requêtes de procureurs bien informés). L’autocensure et ses corollaires, le repli et l’exil intérieur, redeviennent les réflexes bien connus des périodes autoritaires : une journaliste de télévision rappelle par exemple les interdictions à répétition de films et de pièces de théâtre (32 cas en 2014) qui finissent par affecter le goût de chacun, tandis que les autorités prennent l’habitude de réclamer le retrait de certaines répliques dans les mises en scène. Par ailleurs, on sait que la pression exercée sur les présentatrices de télévision ne cesse d’augmenter depuis trois ans. Leur tenue vestimentaire est mise en cause, leurs comportements parfois…

Lire aussi Timour Muhidine, « Les apaches d’Istanbul », Le Monde diplomatique, février 2014. S’il existe une certitude, c’est que depuis les évènements du parc Gezi en juin 2013, tout semble s’être figé : s’appuyant sur les articles 216 (atteintes à la religion), 226 (pornographie et publications indécentes), 301 (atteintes à la turcité) et 426-427-428 (caractère provocant et indécent des publications, films, chansons) du code pénal turc ; arguant de la protection des mineurs et en convoquant l’arbitrage de la Diyanet (Direction des cultes), bref en mobilisant l’arsenal juridique et idéologique le plus large, l’État entend bien maîtriser l’expression publique. Face à cela, la résistance ne baisse pas les bras mais doit mesurer ses actes : la production romanesque (y compris chez les grands éditeurs) ne montre aucun ralentissement. Citons Hakan Günday, dont les récits largement satiriques et déjantés témoignent d’une lecture du monde fort peu « officielle ». La bonne littérature reste critique et il ne manque pas de textes poétiques qui malmènent l’islam traditionnel, les habitudes sociales étriquées ou déclinent l’amour sous toutes ses formes… Les revues non conformistes (Ot, Pul Biber, Yumusak G, etc.) se multiplient et contiennent des dizaines de textes non standard, chroniques, mémoires ou textes pamphlétaires ; les éditions Sel, Ayrıntı ou Metis donnent à lire le meilleur en sciences sociales et en littérature transgressive ; de son côté, l’éditeur 6.45 continue un travail de diffusion des auteurs de la Beat Generation et de jeunes Turcs proches du milieu underground. Enfin, la production libertaire et anarchiste circule largement chez les jeunes lecteurs à travers les fanzines et les blogs, d’une variété quasi infinie.

L’État sait-il lire entre les lignes ? Ce que l’on avait appelé « l’esprit Gezi » est bien là, malmené, menacé, mais impossible à mater. La polarisation de la société se poursuit.

Timour Muhidine

Enseignant de littérature turque, INaLCO, traducteur.

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