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« Tais-toi et creuse », de Hala Moughanie

Pièce de guerre libanaise

par Marina Da Silva, 19 juillet 2016
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Les Damnés
Festival d’Avignon 2016 © Christophe Raynaud de Lage

Le silence est de plomb pour accueillir la lecture de Tais-toi et creuse (1), ce lendemain d’horreur à Nice. Le sang et les larmes ont soudainement fait irruption dans le déroulé du festival d’Avignon. La veille, François Hollande était attendu à la représentation des Damnés de Ivo van Hove. Intermittents et festivaliers s’étaient d’ailleurs massés à l’entrée de la Cour d’honneur du Palais des papes pour réclamer sa démission et le retrait de sa « loi travail » tant honnie. Le bruit n’avait pas encore couru que le président faisait demi-tour. Le spectacle, largement encensé par la critique, s’est déroulé jusqu’au bout. Une représentation, somptueuse mais glaçante, de la montée du national-socialisme hitlérien et de la violence contemporaine, dans une mise en miroir pas toujours lisible, qui laisse mal à l’aise. En particulier ce final surréaliste où un des hommes du Führer met en joue le public et tire longuement à la mitrailleuse dans toutes les directions.

La violence est donc dans les esprits de ceux qui sont venus écouter, ce 15 juillet, dans le jardin de la rue de Mons, le texte primé l’an dernier par le Centre national du théâtre et RFI (2) au festival de Limoges. Un premier texte permettant à son auteure, Hala Moughanie, écrivaine libanaise née en 1980, d’en recueillir tous les lauriers. Pour le mettre en valeur et lui donner voix et vie, Clémentine Célarié, François Clavier, Pierre Verplancken, Jean-Benoit Ugeux et Vincent Lecuyer, sous la direction d’Armel Roussel, incarnent respectivement les cinq personnages de ce récit loufoque et cruel : la Mère, le Père, le Fils et deux représentants d’un État défaillant et répressif nommés L’Un et L’Autre.

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Pascal Gély / RFI

Réunis autour du trou gigantesque creusé par une bombe tombée dans une décharge, ils tentent d’en extirper tout ce qui leur tombe sous la main, douilles de balles, ferraille et vestiges archéologiques, mais aussi d’explorer leur histoire individuelle et collective, les représentations familiales et sociétales, politiques et religieuses. Cela donne des dialogues décalés et corrosifs qui jouent avec les clichés :

« LE PÈRE. — Elle les ramène d’où ses lentilles, la belle-sœur de la voisine ?

LA MÈRE. — Du programme d’aide alimentaire. Depuis qu’elle raconte qu’elle est réfugiée, l’association humanitaire du coin lui ramène une ration par semaine. Quand son mari et son frère la battent, elle en reçoit deux. »

Hala Moughanie, comme ses personnages, est tombée dans la guerre. Une guerre sans fin qui n’en finit pas de se répéter. Elle quitte son pays enfant en 1990 pour revenir y vivre en 2003, lorsqu’elle est de nouveau rattrapée par l’offensive israélienne contre le Hezbollah, du 12 juillet au 14 août 2006. Elle venait tout juste de commencer à écrire cette première pièce, qu’elle va laisser reposer, comme on laisse infuser un élixir afin qu’il dégage tout son arôme.

Lire aussi Marie Kostrz, « Le Hezbollah maître du jeu libanais », Le Monde diplomatique, avril 2016. Aujourd’hui, comme tous les Libanais, elle ne peut que redouter la déflagration du conflit syrien aux portes de son pays et des pays voisins. Elle est donc au cœur du chaudron et sait de quoi elle parle. Le jury ne s’y est pas trompé qui avait unanimement sélectionné la pièce par onze votes sur douze en sa faveur, impressionné par une ligne d’écriture anticonformiste qui met l’horreur et le tragique à distance :

« LA MÈRE. — C’est étrange, ce soir il n’y a pas d’explosions.

Le FILS. — Dommage, moi j’ai appris à aimer les explosions. Quand ça explose, je me dis que l’état du pays est stable. Qu’on vient pas perturber mon quotidien, qu’on me laisse mes petites habitudes à moi. C’est bien d’avoir ses petites habitudes à soi. Quand ça explose, je me dis qu’on nous a pas fait passer de la guerre à la non-guerre comme ça, comme ça, du jour au lendemain, comme le jour du passage de la non-guerre à la guerre. Vous vous en souvenez ? C’était pas un beau jour, pas un beau jour du tout, ce jour-là. Ce jour de la première explosion, il m’a tout mélangé de l’intérieur.

LA MÈRE. — Moi j’arrive pas à dormir quand ça explose pas. Je guette toute la nuit la première explosion. Quand elle vient pas, je me sens irritée, mais irritée… Je me dis c’est pas possible, on nous a oublié aujourd’hui, on a oublié de nous bombarder… on a oublié qu’on existait. Ou alors, je suis morte sans m’en rendre compte, et c’est parce que je suis morte que j’entends pas les explosions. Alors je me tâte la main, puis le ventre, puis je pose ma main sur les draps, juste pour vérifier que je les sens bien et que je suis pas morte. »

Hala Moughanie aime imbriquer le réel et la fiction dans un corps à corps libre et sans tabou où l’on a le sentiment que tout est vrai et faux en même temps. Elle aime jouer avec les mots, les combiner pour qu’on parvienne à rire de cette narration outrancière, le rire devenant pour elle et pour nous une question de survie.

« Le FILS. — La politique et la décharge, c’est pareil. Oui, pareil. Plus on creuse, moins on s’y retrouve. »
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Hala Moughanie
Pascal Gély / RFI

Elle nous parle autant de la guerre et de la mise en lambeaux de son pays que de la cellule familiale, pour elle un microcosme de la société, qu’elle dissèque ici dans sa violence, jusqu’à la caricature. Un Père dominateur, qui méprise un fils qu’il force à travailler dans une décharge. Un Fils qui ne se remet pas d’être délaissé par sa mère qui considère ce père qu’il exècre comme un rival. Et puis cette Mère qui aimerait bien continuer encore un peu à n’être ni mère ni épouse mais femme tout simplement. Elle force le trait de ces personnages pour en faire des archétypes, échapper à toute représentation réaliste mais épingler la construction d’une société patriarcale et guerrière qui déclinent aussi ces archétypes dans la vraie vie.

C’est d’ailleurs la ligne de fragilité de la lecture qui ne peut pas rendre toute l’inventivité et à la force de frappe du texte, dont on attend la prochaine étape de mise en scène.

D’ici là, on pourra écouter Tais-toi et creuse sur rfi.fr et sur les antennes de RFI le dimanche 24 juillet à 12h10 dans le cadre de « Ça va, ça va le monde », un cycle de lectures de créations d’auteurs contemporains francophones issus d’Afrique, du Proche-Orient et de l’Océan Indien, qui se déroulera chaque dimanche jusqu’au 28 août.

Marina Da Silva

(1) Éditions Arcane, Beyrouth (Liban), 2013.

(2) Prix RFI théâtre organisé avec le soutien de l’Institut français et la SACD.

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© Le Monde diplomatique - 2016