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Marseille, la prise du théâtre par des collégiens

par Christophe Goby, 22 juillet 2016
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Répétition de « Voyage(s) »
Photo de Karine Fourcy — Traversée(s) Nomade(s)

Deux expériences magnifiques et toutes proches dans les quartiers Nord de Marseille ont fait passer des adolescents de l’enfance de l’art au théâtre confirmé entre 2014 et 2016. Des Misérables à Voyage(s), le théâtre s’affiche comme une liberté immense et nouvelle.

Antoine Meunier est intervenu au collège Alexandre Dumas de la Belle de Mai et au centre social La Garde à la Rose pour monter Les Misérables en 2014 (1). « Je suis arrivé là-dedans pour foutre le bordel », raconte ce comédien qui joue le père Thénardier avec un entrain débordant. « C’est grâce à Laure de Swarte, enseignante de piano au centre social de la Busserine, c’est elle, la belle énergie ». Antoine ne tarde pas à le comprendre : « Les enfants apprennent plus vite et mieux ».

Même constat chez Fikriye Aydin, professeur de français au collège Henri Wallon, un établissement tout proche, qui a accompagné rageusement sa classe durant deux années à travers Thésée et le feuilleton de Muriel Lzac. « Vingt trois mains se sont levées dans ma classe pour faire du théâtre ! » C’est le fruit de la persévérance de cette enseignante venue de Rouen, qui a trouvé à Marseille le cosmopolitisme populaire qu’elle recherchait. Les heures en plus, elle ne les compte pas. Laure de Swarte de l’ARPEJ non plus. Franck Malige, professeur de mathématiques au lycée Victor Hugo, venait chanter en bénévole et jouait quelques rôles de la pièce d’Hugo. Alexandra Meyniel, enseignante elle aussi, réalise les décors avec sa classe. Des hussards de la république sociale qui retrouvent dans Victor Hugo une misère à combattre par les mots.

Le travail s’appuie sur les conditions même du concret de l’existence. Comme Thésée dans la classe de 4e de Fikriye Aydin, qui a travaillé avec Karine Fourcy et le Théâtre de la cité, c’est à partir des écritures des élèves qu’ils ont élevé leur propre voix au rang de paroles déclamatoires. « Ni Molière ni Racine », a prévenu leur professeur de français. Non, ce seront les paroles d’Oussama racontant sa mère, celles de Fouloussi Zainaba qui en revêt le boubou, cette jeune élève en sarouel qui rentre et s’engueule en prenant la voix de sa mère, Mohamed qui relève son col pour dire le texte d’un autre collégien racontant les pères manquants, les mères dont on voudrait un câlin et qu’il faut repousser à l’adolescence — cette période qui convient tant aux révolutions car elle est un chambardement du corps et de l’esprit. Fikriye Aydin l’a compris :« ils n’arrêtent plus d’écrire. Je suis là pour explique la norme à des enfants qui pondent cinquante pages sans points ni virgule. » Un drame ? Non, une liberté du verbe sans limite. Le verbe en mouvement où le sujet reste à découvrir. « Individuation, c’est à dire respect de moi et des autres. »

« On a ouvert les portes de la liberté », confirme Antoine. On le comprend quand on voit trois Gavroches lever rageusement leur poing sur une barricade qu’ils perdront. Ravier, le maire Front national du 14e arrondissement, est en embuscade : le lieu même du spectacle, l’espace culturel Busserine, devait fermer à cause de travaux de mise en conformité. « Les enseignants sont focalisés sur le résultat, moi sur le processus, c’est le chemin qui importe », glisse Antoine. « L’écriture est très travaillée. On était des artistes. Ils voulaient travailler, retravailler, savoir être, savoir faire », continue de son coté Fikriye, pas encore remise des deux représentations du mois de mars dans le programme des Écritures du réel. « Un matériau lourd en est sorti. On y a fait des coupes sèches. Aucun jeune n’était obligé de lire ce dont il avait accouché », précise Fikriye.

Sur scène, à la Friche de la Belle de mai, il pleut comme au déluge ; on voit alors des acteurs lire leurs pensées, se déplacer comme dans un théâtre grec modernisé ; on imagine le coryphée tandis que les enfants sautent et déploient une énergie sans borne. « Huit heures assis en classe, c’est terrifiant, on comprend les tablettes et les écrans. » Alors l’un ou l’une traverse le plateau, robe comorienne comme la mère, costume du père, et joue son avenir avec un costume du passé. Un voyage, d’où le nom du spectacle, une métamorphose éloignée de celle de Franz Kafka…

Dans les deux expériences, le corps, le chant ou le texte sont travaillés. Les Misérables sont traités à partir de la comédie musicale américaine. À Henri Wallon, on a glissé vers les histoires de chacun et celles des pères manquant en partant du théâtre antique. Dans les deux cas, les enfants ont choisi des modèles parmi les intervenants. Qui un professeur de musique, qui un intervenant en théâtre. Passe surtout l’amour entre les êtres, pour dire le mal être. « Ils se sont mis à la place de leurs parents. » Et les parents les ont soutenu dans le projet, « malgré le conflit des paroles intimes. »

Qu’apporte le théâtre au monde alors ? « Un apaisement entre garçons et filles, une équipe pédagogique contente, aucune exclusion, des bonnes notes », raconte Fikriye. Les enfants partent aussi une semaine en dehors du quartier : une première fois à fouler l’herbe tendre, une première fois à préparer son repas ensemble, manger ensemble… les collégiens s’envolent comme Icare et se perdent dans le labyrinthe comme dans leurs propres doutes. Pour tous, le succès d’un soir et des rêves de gloire. Comme dans Hugo, « Mon père, ce héros au regard si doux ». Et des mères qui les portent vers le haut.

Christophe Goby

(1) Quartiers des 3e et 13e arrondissements de Marseille.

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