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Big pharma, big data, même combat

par Evgeny Morozov, 8 août 2016
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Day and Night / Biohacks

Si l’on en croit deux annonces de partenariat récentes, déroutantes mais somme toute assez prévisibles, il deviendra de plus en plus difficile dans les années à venir de recevoir des soins sans interagir avec le secteur technologique.

La première concerne Alphabet, la société mère de Google et GlaxoSmithKline (GSK), géant de l’industrie pharmaceutique, qui se sont associés pour créer une entreprise à 715 millions de dollars dans le domaine de la bio-électronique. Elle prévoit notamment la mise au point d’implants miniatures pour traiter de nombreuses maladies chroniques.

L’autre présente les résultats d’une étude de grande envergure sur les risques génétiques relatifs à la dépression, menée conjointement par 23andme, une firme spécialisée dans la génétique soutenue par Google, et Pfizer, autre géant pharmaceutique. L’ampleur inédite de cette étude, fondée sur les données génétiques de plus de 450 000 clients de 23andMe, s’avère bien commode pour les multinationales comme Pfizer.

Ces deux collaborations reposent sur une logique apparemment solide : les entreprises technologiques détiennent beaucoup de données précieuses sur notre compte mais elles ne connaissent pas grand chose à la santé et manquent de crédibilité dans ce domaine, tant auprès du public que des autorités de régulation.

Lire aussi Arthur Fouchère, « Bientôt des robots au chevet des patients japonais », Le Monde diplomatique, août 2016. La coexistence pacifique du neuf et du vieux dans l’industrie pharmaceutique suppose un compromis tacite qui pourrait se retrouver bientôt dans d’autres secteurs, remettant en cause les prétentions rebelles des entreprises technologiques. Après tout, la Silicon Valley a fondé sa légitimité auprès du public en prétendant pourfendre ce vieux capitalisme qui rime avec népotisme, dominé par des entreprises moribondes établies de longue date et devenues trop complaisantes pour innover dans l’intérêt de leurs clients. Il fallait rompre avec ces sociétés afin de les remplacer par un capitalisme nouveau, plus sobre, entièrement dévoué au client — à des tarifs largement subventionnés par la collecte de données personnelles.

Peu d’entre elles ont trouvé comment faire fructifier ces données, d’autant que Google et Facebook se sont pour ainsi dire partagé le marché de la publicité, ce grand cimetière des données. Il est apparu d’emblée que limiter l’usage de ces données à la publicité relevait moins de la finesse stratégique que d’une solution par défaut. Cette obsession pour la publicité en disait long sur l’incapacité des entreprises technologiques à s’attaquer à des marchés comme l’énergie, l’alimentaire, l’agriculture ou l’assurance, du fait de leur complexité et de leurs coûts d’entrée.

Avec du recul, il semble évident que les acteurs les mieux placés pour tirer profit de toutes ces données sont précisément des entreprises comme GSK et Pfizer. Le discours facile de la Silicon Valley sur la rupture perpétuelle et omniprésente ne tient plus, comme le confirme la capitulation de Yahoo, ancienne coqueluche de la révolution numérique rachetée en juillet dernier par Verizon, une société bien établie que l’on associe communément au vieux capitalisme népotique et inefficace avec lequel la Silicon Valley prétendait rompre (pour faire bonne mesure, Verizon possède aussi AOL, autre étoile déchue du monde de l’Internet).

Autrefois, le rachat et le démantèlement progressif du potentiel révolutionnaire des technologies numériques prenait des décennies ; désormais, quelques années suffisent. Prenez le cas du blockchain (« chaîne de bloc »), cette technologie décentralisée de stockage et de transmission d’informations universellement saluée à ses débuts comme un signe avant-coureur de la décentralisation et de l’émergence d’un monde où les grandes institutions centralisées — banques, États — ne pourraient plus dicter leurs conditions au monde entier. Deux ou trois ans plus tard, on ne peut plus feuilleter un magazine de technologie sans tomber sur un article annonçant qu’une grande entreprise centralisée comme IBM ou Bank of America se lance dans des projets de blockchains. PricewaterhouseCoopers, l’une des quatre grandes compagnies mondiales d’audit financier, a fourni en juillet dernier une preuve irréfutable du revirement conformiste et réactionnaire de cette technologie, en annonçant qu’elle expérimentait des solutions pour le marché des assurances.

Beaucoup d’observateurs ont commis l’erreur de croire que les entreprises de la Silicon Valley viendraient bouleverser tous les secteurs aussi facilement que ceux de la musique, la publicité ou l’information. Mais tout ne s’est pas passé comme prévu : l’accès à des secteurs hautement réglementés comme la santé, la finance ou l’énergie s’est révélé ardu pour des entreprises connues pour leur arrogance, leur désobéissance et leur manque d’expertise dans ces secteurs.

La stratégie habituelle consistant à moving fast and breaking things (« agir vite en cassant des choses »), selon l’expression fleurie de Mark Zuckerberg, a des conséquences négligeables dans le secteur de la publicité ; dans d’autres domaines, elle pourrait s’avérer fatale. La chute spectaculaire de Theranos, l’une des startups favorites de la Silicon Valley, qui avait pourtant atteint une valeur de 9 milliards de dollars, prouve que les promesses d’innovation ne se traduisent pas toujours dans les faits.

Les transports restent peut-être l’un des rares domaines où la technologie ne se défend pas trop mal, surtout depuis qu’on a découvert que le trésor de données amassé pourrait servir à développer les voitures à pilotage automatique. Mais là encore, les entreprises technologiques contractent des alliances avec des acteurs bien implantés : même Google, qui a pourtant été le plus actif dans ce domaine, s’est associé avec Fiat Chrysler pour développer des minibus automatiques.

Les grands acteurs de l’industrie automobile ont eux aussi lourdement investi dans l’intelligence artificielle, comme en témoigne le projet de Toyota de consacrer un milliard de dollars aux voitures automatiques d’ici cinq ans. Les constructeurs automobiles allemands, après s’être endormis au volant pendant quelques années, ont reconnu l’importance de la collecte de données et uni leurs forces pour racheter ce qui restait de Nokia Maps, le logiciel de navigation GPS et de cartographie.

Compte-tenu du nombre de secteurs où la Silicon Valley n’a pas tenu ses promesses de rupture, on a du mal à comprendre pourquoi elle persiste à passer pour révolutionnaire. Nest, filiale de Google, a beau avoir été accueillie comme un bouleversement en matière d’énergie intelligente et d’habitat connecté, son design branché et sa panoplie d’applications qui traitent un grand volume de données n’ont pas convaincu les consommateurs.

Une fois son discours d’autocélébration discrédité, la Silicon Valley risque de se voir confrontée à une vérité bien déplaisante : au lieu d’inaugurer un nouveau genre de capitalisme flexible qui nous débarrasse des grands groupes hiérarchiques, elles pourraient en réalité rendre ce vieux capitalisme qu’elles disent mépriser plus résistant, plus dynamique et enfin, ironie du sort, imperméable aux ruptures.

Les géants de la technologie jouent finalement le rôle de passerelles, en apparence innocentes, qui permettent au capitalisme clanique de pénétrer ces domaines de notre vie — et de notre corps — qui lui étaient auparavant inaccessibles pour des raisons éthiques ou politiques. Certes, nous rechignons à avaler les capteurs que nous proposent Pfizer ou GSK, mais si Google nous les offre gratuitement, pourquoi pas ? Tandis que le capitalisme devient informationnel, il dépolitise aussi ses propres activités, en présentant toute objection comme un rejet de la science et de la technologie.

Dans le meilleur des cas, les entrepreneurs high tech sont de cyniques calculateurs prêts à gagner de l’argent sans se soucier des conditions de vie et de travail du reste du monde. Peu importe qu’il s’agisse d’un monde de banques comme JP Morgan ou tenues par des coopératives locales, pourvu qu’ils en gèrent les données et l’infrastructure réseau.

Dans le pire des cas, ce ne sont que des idiots utiles qui, ayant fini par s’enivrer de leurs nobles discours, pensent réellement donner de l’autonomie aux individus et saper les structures de pouvoir. Ce pourrait être une belle et réconfortante croyance — si ces structures ne caressaient de tout autres desseins.

Evgeny Morozov

Traduction depuis l’anglais : Métissa André

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