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Le penseur de la réification

Qui veut la peau de Georg Lukács ?

Certains morts n’ont pas bonne presse dans la Hongrie du Fidesz, comme en témoigne le sort réservé aux Archives Lukács à Budapest. Philosophe marxiste, parfois législateur, le penseur de la réification — ce mouvement qui transforme l’action humaine en « chose » quantifiable et monnayable —, mérite pourtant d’autres attentions.

par Thibault Henneton & Frédéric Monferrand, 1er novembre 2016
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Commodity fetishism (« fétichisme de la marchandise »)
« Objectivement, un monde de choses achevées et de relations entre choses (le monde des marchandises et de leur mouvement sur le marché) surgit, dont les lois sont, certes, peu à peu reconnues par les hommes, mais qui, même dans ce cas, leur sont opposées comme autant de puissances insurmontables produisant d’elles-mêmes tout leur effet. (…) Subjectivement, l’activité de l’homme — dans une économie marchande achevée — s’objective par rapport à lui, devient une marchandise qui est soumise à l’objectivité, étrangère aux hommes, des lois sociales naturelles, et doit accomplir ses mouvements tout aussi indépendamment des hommes que n’importe quel bien, destiné à la satisfaction des besoins, devenu chose marchande. »

Georg Lukács, Histoire et conscience de classe, 1923 (1)

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Georg Lukács (1885-1971)
Ici pendant la première « terreur rouge », en 1919 / Wikimedia Commons

La rumeur enfle depuis quelques mois parmi les initiés : l’Académie des sciences de Hongrie voudrait enterrer les Archives Georg Lukács (Lukács-Archiv in Budapest, LAB). Situé à Budapest, dans l’ancien appartement de cette figure majeure — quoiqu’aujourd’hui méconnue en France — du « marxisme occidental » et de la critique du capitalisme, le LAB était jusque-là administré de manière indépendante par l’Institut de philosophie de l’Académie, conformément au testament du philosophe. Sur rendez-vous, plusieurs salariés y accueillaient les chercheurs et autres visiteurs curieux. L’appartement de fonction du commissaire Lukács — magnifique, dit-on, avec vue panoramique sur le Danube —, s’était transformé en un mémorial studieux. Un mémorial bien pourvu, bien entretenu, et riche en documents : comportant, outre la bibliothèque de Lukács, sa correspondance (avec Ernst Bloch, Thomas Mann, Jean-Paul Sartre), ses notes de travail et manuscrits inédits. Ainsi le LAB a-t-il acquis une solide réputation depuis les années 1970. On lui doit quelques publications posthumes (2). Aujourd’hui, la tutelle ne veut plus financer l’autonomie du LAB : ce sera soit la pleine indépendance, soit la mise en coupe réglée.

Un procès politique ?

Lire aussi Evelyne Pieiller, « Décibels et extrême droite en Hongrie », Le Monde diplomatique, novembre 2016. Témoin engagé du socialisme réellement existant, Lukács fut pour la Hongrie communiste une sorte d’intellectuel organique, mais rarement prophète en son pays. Ministre de l’éducation sous l’éphémère République des conseils en 1919, Lukács doit s’exiler en Autriche, en Allemagne puis, après 1933, en Russie. Il ne reviendra qu’après la fin de la seconde guerre mondiale — « dans les fourgons de l’armée soviétique », rappelle Jean-Pierre Morbois, un de ses traducteurs en français. Durant ces années, il affiche son orthodoxie, se montre fidèle à la ligne politique, esthétique et philosophique fixée par le Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) et le Komintern (devenu Kominform en 1947). Mais il a beau faire et dire, son « marxisme léninisme » ne cesse d’inspirer les dissidents. Comme si Lukács jouait malgré lui contre son camp, contre le Parti.

Son ouvrage phare, Histoire et conscience de classe, paraît en 1923, juste après la création de l’URSS. Il s’agit de la première grande tentative d’élaboration d’une philosophie de la révolution depuis Karl Marx (1818-1883). Radicalisé par trois expériences historiques — la première guerre mondiale, la révolution d’Octobre 1917 et la République des conseils —, Lukács déploie dans cet ouvrage une dialectique, c’est-à-dire que critique sociale et théorie révolutionnaire se soutiennent l’une et l’autre, au point d’être indiscernables. Une dialectique qui, surtout après-guerre, sera la matrice des efforts intellectuels critiques les plus poussés.

« Pour Lukács, ce n’est pas seulement la pensée de l’historien ou du théoricien, c’est une classe qui transforme ainsi le particulier en universel. Mais, chez lui comme chez Weber, le savoir est enraciné dans l’existence, où il trouve aussi ses limites. La dialectique est la vie profonde de cette contradiction, la série des progrès qu’elle accomplit. Une histoire qui se fait et qui cependant est à faire, un sens qui n’est jamais nul, mais toujours à rectifier, à reprendre, à maintenir contre les hasards »

Maurice Merleau-Ponty, Les aventures de la dialectique, 1955 (3)

Theodor W. Adorno et Max Horkheimer y trouvent ainsi l’impulsion de la critique de la rationalité instrumentale développée dans La Dialectique de la raison. Maurice Merleau-Ponty y découvre un marxisme attentif à la spontanéité du sujet, à notre capacité à faire l’histoire. Enfin, de Socialisme ou Barbarie (4) aux situationnistes en passant par l’opéraïsme italien ou le groupe Praxis en Yougoslavie, les grandes hétérodoxies marxistes y puiseront de quoi réinventer la radicalité révolutionnaire, contre sa bureaucratisation dans les organisations majoritaires du mouvement ouvrier.

Lire aussi Thomas Feixa, « “Socialisme ou barbarie” et la révolution hongroise », Le Monde diplomatique, octobre 2006. Force est pourtant de reconnaître le caractère étrange sinon paradoxal de ces héritages hérétiques : on y croise avant-gardes artistiques et mouvements oppositionnels, alors que les goûts personnels de Lukács en matière de littérature l’ont toujours porté vers les classiques. Au moment où son grand ami Ernst Bloch, penseur de l’utopie, voit dans l’expressionnisme ou le surréalisme des tentatives novatrices pour exprimer la fragmentation chaotique du monde moderne, Lukács les condamne. Il juge ces formes esthétiques « décadentes » et leur oppose la nécessité de « la représentation fidèle du rapport que les personnages entretiennent à la réalité sociale » (5). Et c’est au demeurant au nom d’une conception exigeante de ce « grand réalisme » — qui irait de Balzac à Thomas Mann — qu’il reproche au « réalisme socialiste » de représenter « l’homme nouveau (…) comme l’élément humain d’une nature morte monumentalisée (6)  ». Manière pour le moins subtile de critiquer le double-discours des autorités.

Multipliant les efforts pour rejoindre les rangs de l’orthodoxie communiste, Lukács se vit constamment repoussé vers les rivages de l’opposition

Les positions esthétiques du philosophe reflètent ainsi la complexité de ses positions politiques. Révolutionnaire intransigeant au moment de la République hongroise des conseils — il fit fusiller huit soldats qui n’avaient pas su défendre la ville de Tiszafüred —, Lukács fut néanmoins attaqué pour gauchisme et déviation idéaliste par le Komintern, dans la foulée de la publication d’Histoire et conscience de classe. En cette année 1924, il prend pourtant parti pour Staline lors de la lutte pour la « succession » de Lénine au sein du PCUS. Puis, alors même qu’il défend sans relâche le « socialisme dans un seul pays » — qui restait à ses yeux plus satisfaisant que n’importe quelle démocratie parlementaire soumise au capitalisme —, il échappe de peu aux procès de Moscou. Participant, trente ans plus tard, à la révolte hongroise contre l’URSS en 1956, qui le porte de nouveau aux plus hautes fonctions gouvernementales, il doit à nouveau s’exiler (en Roumanie), et ne put retourner en Hongrie que sous la condition de ne plus se mêler directement de politique.

Une incongruité

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Le conseil révolutionnaire de gouvernement de Hongrie, en 1919.

Que Lukács jouisse d’un statut à part au sein de l’Académie n’avait donc rien d’incongru. En mars 2016, celle-ci décidait pourtant de déménager le LAB et de se séparer de l’appartement de l’honorable Lukács. Une décision qui déclencha immédiatement une levée de boucliers dans le petit monde des marxistes. La peur des défenseurs du LAB ? Un brutal déclassement immobilier, mais surtout la crainte de voir les archives coupées de leur contexte, découpées et enfouies dans les sous-sols d’un sombre bâtiment public.

Une campagne internationale pour sauver le LAB a vu le jour, relayée notamment par la Monthly Review et l’éditeur Verso, et bientôt soutenue par des chercheurs du monde entier. La pétition a récolté 10 000 signatures à l’heure actuelle. De son côté, le président de l’Académie, M. László Lovász, assure vouloir non pas enterrer, mais bien rationaliser le LAB. Lequel n’aurait jamais bénéficié d’un traitement scientifique digne de ce nom. Tout en refusant l’idée d’entretenir un mémorial, privilège dont ne bénéficient pas d’autres intellectuels hongrois de renom (il cite Janos Szentagothai, Pal Erdos ou Albert Szent Gyorgya), M. Lovász semble cependant disposé à confier la gestion du LAB à une entité autonome, manière de reconnaître que son institution n’a pas l’intention de le financer plus longtemps.

La Fondation internationale des archives Lukács (LANA en hongrois, Lukács Archívum Nemzetközi Alapítvány), qui s’est montée depuis sur le modèle d’autres fondations (7), veut prendre M. Lovász au mot. Elle a placé à sa tête un philosophe, M. János Kelemen, lui-même membre de l’Académie, auteur d’un livre qui fit connaître les structuralistes français aux Hongrois en 1969, et plus récemment d’un ouvrage sur Lukács (8), « l’un de ceux qui ont déterminé la pensée du XXe siècle ». Selon lui, la décision de fermer le LAB est indubitablement politique dans le contexte actuel en Hongrie, « au sens où elle est en correspondance avec les intentions du pouvoir politique, avec la tendance générale à la droitisation ».

La Hongrie de Viktor Orbán, élu en 2010 (et toujours très populaire), est en effet le laboratoire d’une Europe sous hégémonie identitaire réactionnaire. Un pays où des journaux critiques cessent brutalement de paraître (9), dont le gouvernement crée des milices aux frontières et organise des référendums anti-migrants (10). Pour M. Kelemen, cette période est cependant un bon test : «  Sub ponderem crescit palma. Sous la menace de nouveaux périls, les intellectuels retrouveront peut-être leur vocation de toujours, celle de penser de manière autonome, à l’image de Lukács. » La LANA devrait être officialisée en décembre prochain. Elle vivra si elle parvient à rassembler plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Cher contemporain

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Le saviez-vous ? Ce que tout le monde répète, ça parait vrai. Ce que tout le monde répète, ça paraît vrai. Ce que tout le monde répète… »
Hulala.org, 3 septembre 2016.

Pour contrer la propagande du parti au pouvoir sur l’immigration, le Parti hongrois du chien à deux queues (Magyar Kétfarkú Kutya Párt, MKKP) a fait placarder des milliers affiches satiriques. Cette dérision politique a-t-elle quelque chose à voir avec l’impertinence d’un Lukács ?

Ce dernier ne manquait certainement pas d’esprit. Comme il le confiait au cours d’un entretien accordé peu avant sa mort, un bon mot le sauva d’une situation mal embarquée. Pour éviter d’être enrôlé dans les troupes allemandes lors de la première guerre mondiale, Lukács s’était tourné vers le philosophe et psychiatre Karl Jaspers. « Est-ce la peur qui vous tient à distance du conflit ? », l’interrogea Jaspers. « Voyez-vous, si l’on m’appelait sous les drapeaux à la fin de la guerre, je ne vous demanderais effectivement pas de certificat médical » rétorqua-t-il, avant d’obtenir le précieux passe-droit (11). Et cependant, le moins que l’on puisse dire est que l’œuvre de Lukács ne se caractérise pas par sa légèreté : des textes prémarxistes des années 1910 tels que L’Âme et les formes ou La théorie du roman au long manuscrit de L’ontologie de l’être social rédigé à la fin des années 1960, celle-ci se présente en effet comme une vaste méditation sur la scission tragique entre l’individu et la société accomplie par la modernité industrielle.

Aujourd’hui, le plus souvent de manière invisible, Histoire et conscience de classe continue d’irriguer les critiques du capitalisme. Tous ceux qui cherchent à analyser d’un même mouvement la réification des rapports sociaux et leur transformation révolutionnaire par les opprimés. Tous ceux qui pensent que le capitalisme ne représente pas seulement une forme d’« économie » fondée sur l’exploitation du travail, mais aussi, et plus profondément, une forme de société caractérisée par la marchandisation de tous les aspects de la vie — de la culture à la politique en passant par les sciences et les relations privées —, c’est-à-dire par l’évaluation de toute chose à l’aune de critères monétaires, de rendement ou d’efficacité.

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Le LAB vu de l’intérieur

Cette marchandisation totale de la vie est telle qu’elle imprime à la société la forme d’une « seconde nature », face à laquelle les individus sont réduits à l’impuissance, et dans laquelle les seuls comportements significatifs sont ceux qu’on peut évaluer en argent. « Le capitalisme a, le premier, produit, avec une structure unifiée pour toute la société, une structure de conscience — formellement — unitaire pour l’ensemble de cette société. » Nous sommes des héritiers de Lukács, parce que le capitalisme a poursuivi son entreprise d’unification du monde. Observer l’actualité des accords de libre-échange, ou bien parcourir les archives du Monde diplomatique, permet de s’en convaincre (12) ?

Lire aussi Peter Wahl, « Le libre-échange divise la société allemande », Le Monde diplomatique, novembre 2016. Pourtant, c’est précisément cette réduction des individus au statut de « choses marchandes » qui ouvre la possibilité d’une action authentiquement transformatrice. La réification (du latin res, chose) ouvre sur la révolution. Prendre conscience de soi comme étant un objet, c’est en effet virtuellement se saisir comme un sujet capable d’agir dans et sur le monde. Il revient alors aux organisations politiques — pour Lukács, le parti bolchévique —, de renvoyer aux opprimés l’image d’une liberté possible à conquérir, contre la réification totale de la vie. Que les sujets rendus objets par le capitalisme exigent en retour d’exister en tant que sujets, réalisent ce qu’une telle exigence a d’universel — et donc nécessite d’organisation collective —, et s’ouvrira devant eux l’horizon de la société sans classes. Ici et maintenant (13).

Thibault Henneton & Frédéric Monferrand

Frédéric Monferrand est docteur en philosophie. Il a codirigé, avec Vincent Chanson et Alexis Cukier, La réification. Histoire et actualité d’un concept critique, La Dispute, Paris, 2014.

(1) Georg Lukács, Histoire et conscience de classe, Essais de dialectique marxiste, traduit de l’allemand par Kostas Axelos et Jacqueline Bois, Les éditions de Minuit, Paris, 1960, pp. 112-113.

(2) Critique de l’idéologie fasciste (une première version de sa Destruction de la raison, traduit en français par Jean-Pierre Morbois et disponible sur son blog), ainsi que des textes préparatoires à son Éthique. L’existence du LAB en tant qu’entité indépendante au sein de l’institution était une volonté de Lukács. Voir Miklós Mesterházi, « Größe und Verfall des Lukács-Archivs », Jahrbuch der Internationalen Georg-Lukács-Gesellschaft, à paraître à l’automne 2016, Essen, Allemagne.

(3) Maurice Merleau-Ponty, Les aventures de la dialectique, Gallimard, Paris, p. 85.

(4) Groupe révolutionnaire issu du trotskysme fondé par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort.

(5) Voir notamment, Georg Lukács, Problèmes du réalisme, trad. C. Prévost et J. Guégan, Paris, L’Arche éditeurs, 1997. Sur ce conflit littéraire, lire aussi Klaus Völker, « “Brecht et Lukács”. Analyse d’une divergence d’opinions », un texte de 1966 récemment republié par la revue Période.

(6) Georg Lukács, « Raconter ou décrire » in. Ibid., p. 173. Lukács inspirera par ailleurs à Thomas Mann le personnage de Naphta dans La montagne magique.

(7) Comme celle dédiée à l’Italien Benedetto Croce à Naples.

(8) The Rationalism of Georg Lukács, Palgrave-Macmillan, 2014.

(9) C’est le cas du quotidien Nepszabadsag, dont la parution a été interrompue après que son actionnaire, Vienna Capital Partners, qui possède de nombreux actifs industriels en Hongrie et en Pologne, a prétexté d’arguments économiques

(10) Référendum du 2 octobre 2016, certes invalidé faute d’une participation suffisante mais soutenu par 98 % des votants.

(11) Georg Lukács, Pensées vécues, mémoires parlées, trad. J.-M. Argelès et A. Fonyi, Paris, L’Arche éditeur, 1986, p. 61.

(12) Lire par exemple Ignacio Ramonet, « La marchandisation du monde » (mars 1997) ou Laura Raim, « Devenez actionnaire… d’un individu  » (août 2014), pour un exemple de marchandisation poussée à son comble. Lire encore Pierre Rimbert, « Données personnelles, une affaire politique » sur le « digital labor » — le fait que les géants du numérique nous font travailler gratuitement en monnayant les préférences que nous exprimons en ligne (et en clics). Voir enfin le Manuel d’économie critique, en kiosques.

(13) La révolution est à l’ordre du jour : Lukács développe cette idée de l’actualité de la révolution dans l’ouvrage qu’il consacre à Lénine en 1924. Le génie de Lénine, selon lui, est d’avoir produit une théorie des conditions subjectives de la révolution après que Marx a exhibé les conditions objectives de la domination capitaliste. Ici et maintenant, c’est-à-dire même dans une société où le capitalisme n’est pas encore très avancé, en l’occurrence la Russie impériale de 1917.

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