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François Hollande ne devrait pas dire ça

Un président à confesse

par Alain Garrigou, 10 novembre 2016
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Président
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Lire aussi Serge Halimi, « Masochisme électoral », Le Monde diplomatique, novembre 2016. Comment un président de la République peut-il confesser des pensées et des paroles aussi accablantes pour lui ? De surcroit à des journalistes. Il ne s’agit pas de lui chercher des excuses, comme ses derniers défenseurs ont cherché à le faire — avec une mauvaise foi ou une naïveté confondante —, puisque les dégâts sont là. L’activité politique étant une activité rationnellement motivée, le résultat est le juge ultime de l’action. En se dévoilant si malencontreusement — au point de ruiner sa carrière ? —, François Hollande a créé une énigme si profonde que l’irrationnel est fatalement convoqué. Qui n’a pas entendu dire « il est fou » ou bien « c’est un suicide » ? La conduite de DSK avait déjà paru dépasser les bornes du raisonnablement compréhensible. Cette fois encore, cependant, il faut résoudre l’énigme par la seule rationalité.

Mémorialistes

Quand un président se confesse à deux journalistes, il ne faut pas comprendre l’expression de ses sentiments en dehors de la relation convenue entre un dirigeant politique et deux représentants de la presse. Le titre même du livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme — « Un président ne devrait pas dire ça » (1) — vaut d’abord pour les auteurs qui ne livrent pas ici du « off » ; par conséquent ils ne violent pas les règles. D’autant plus nécessaire qu’ils n’ont pas craint de le faire il y a quelques temps en rapportant les propos de Jean-Pierre Jouyet dans un précédent livre — dont c’était d’ailleurs la seule révélation (lire « Le journalisme de divulgation »). Ensuite seulement, cette phrase a bien été prononcée par François Hollande, parmi beaucoup d’autres. Elle semble exprimer une inquiétude quant à la pertinence d’un tel exercice.

Quel exercice ? Deux précédents ouvrages ont inspiré la collaboration de François Hollande à l’écriture de cette « histoire » de son mandat présidentiel. D’abord Verbatim de Jacques Attali, trois volumes parus du vivant de François Mitterrand, censés rapporter les propos de ce dernier mais aussi les conversations auxquelles a participé son conseiller personnel — auquel on a reproché d’ailleurs de parler beaucoup de sa propre personne (2). Le nom même de l’ouvrage, « verbatim », terme qu’il a contribué à sortir de la confidentialité, vient directement des conversations enregistrées par « l’auteur » avec le président, des chefs d’État étrangers, et divers interlocuteurs. Jacques Attali s’en est d’avance justifié en disant qu’il avait réalisé un journal. On ne sait pas comment les propos ont été rapportés ; si Jacques Attali utilisait un magnétophone comme Patrick Buisson ou s’il consignait chaque jour les souvenirs en sus des notes prises au fil des jours. Dans ce dernier cas, quelle mémoire ! On sait seulement que François Mitterrand trouva de l’imagination à son mémorialiste. Il est vrai cependant que sa propre mémoire n’était pas forcément plus fidèle.

Lire aussi Christian de Brie, « En finir avec le gouvernement de l’Élysée », Le Monde diplomatique, avril 1995. Autre inspiration, toujours à propos des mandats présidentiels de François Mitterrand, les journalistes Pierre Favier et Michel-Martin Rolland publièrent quatre volumes de 1990 à 1999 (3). La décennie Mitterrand se présente comme une œuvre d’histoire dont les mémorialistes étaient aux premières loges, puisque chargés pour l’AFP de « couvrir » l’Élysée. Ces journalistes d’agence ont bénéficié d’entretiens : une vingtaine d’heures dans leur premier volume publié en 1990, puis bien plus… jusqu’à l’ultime entretien, lors d’un déjeuner à l’automne 1995, peu après le départ de l’ancien Président et peu avant sa mort. Leur livre est cependant construit non seulement sur des entretiens avec le personnage principal mais aussi sur de multiples conversations avec des interlocuteurs dont la liste nominative est indiquée en fin de volume, et sans compter les anonymes. François Hollande a manifestement envisagé sa collaboration avec Davet et Lhomme d’après cet exemple.

La décennie Mitterrand a beau être une mine de renseignements, elle n’avait à l’époque pas provoqué de tollé, alors même que sa première partie fut publiée au cours du deuxième mandat. Dépassant d’ailleurs le personnage central, cette histoire raconte les coulisses du pouvoir, où premiers ministres, ministres, responsables politiques français et étrangers, ont leur part. Mais pas de propos croustillant du président. A coup sûr, il y en eut, mais soit les auteurs ont alors préféré les taire, soit François Mitterrand ne les livrait pas aux journalistes. Il avait sans aucun doute des raisons de faire confiance à des journalistes permanents de l’Élysée. Quant à Jacques Attali, il le confie en début d’ouvrage, seuls deux hommes ont eu accès au manuscrit : son éditeur et « le président de la République qui eut le droit de rayer ce qu’il voulait. Droit qu’il n’a pas exercé, sans que cela ait constitué pour moi une surprise ».

Une méprise : journalistes et politiques

Le livre de Davet et Lhomme est donc le résultat d’une méprise sur la collaboration entre président et journalistes. François Hollande n’attendait sans doute pas un livre à sa gloire mais au moins un livre à son avantage. Il croyait le trouver dans la transparence, la bonhommie dont il a joué tout au long de sa carrière politique auprès des journalistes mais aussi des électeurs. Avec quelque succès il est vrai. Il s’en est ainsi remis sans garantie à des journalistes comme après tout il l’avait toujours fait, la plupart du temps à son bénéfice, en distillant ses confidences off sur les dirigeants socialistes. Sans s’être complètement rendu compte qu’il n’était plus le premier secrétaire du PS mais le président, celui dont les paroles ont une autre valeur, passant du registre de la confidence à celui de la révélation.

Deuxième méprise, les auteurs n’étaient pas des journalistes accrédités couvrant une institution ou un dirigeant politique capable de nouer la confiance réciproque — sans laquelle leur travail serait impossible — mais bien des journalistes « d’investigation », qui font leur miel de révélations données ou volées. Loin de la loyauté des premiers, ils travaillent dans la logique des coups médiatiques et si possible des best sellers. Il a fallu la naïveté ou l’optimisme de François Hollande pour croire que le livre ne serait publié qu’après son mandat. Quelle eut été sa valeur après un échec électoral probable, et dorénavant certain ? Par contre, en faisant échouer la candidature de Hollande, sa valeur augmente. Que les auteurs ne viennent pas se défendre en prétendant n’avoir pas lorgné d’importants droits d’auteur. Il suffit de connaître les tirages et les pourcentages. Sachant que les coûts ne sont pas négligeables pour eux et au-delà : ces journalistes réussissent en effet ces coups éditoriaux en se faisant beaucoup d’ennemis dans la profession, en partie grâce au capital collectif du journalisme d’investigation qu’ils contribuent à déliter, et encore en se prévalant de leur journal, Le Monde, et donc d’un capital objectivé. Il est vrai qu’ils avaient accepté ici de jouer le rôle de journalistes de confession. Un rôle proche du travail d’investigation, à deux différences — majeures — près : la confidentialité (et non la délation) d’une part ; le recoupement (et non la sténographie) d’autre part.

La relation entre journalistes et politiques est complexe : les premiers sont le plus souvent des auxiliaires, plus rarement des contempteurs. Sans exclure d’autres relations plus subtiles. Ici, Davet et Lhomme ont tenté l’alliance du feu et de l’eau. En principe les auxiliaires servent la cause des politiques, paient leurs informations par leurs commentaires utiles, voire élogieux. Les contempteurs seraient plutôt ces journalistes d’investigation qui recherchent les secrets inavouables. Comment les deux rôles ont-ils pu être associés ? D’un côté, l’enregistrement négocié des secrets, de l’autre leur divulgation. Cette incompatibilité est l’indice d’une trahison et nourrit le malaise. Elle ressemble pourtant aux méthodes du journalisme canapé qui, dans le sillage de Françoise Giroud, consistait à employer des journalistes séduisantes pour arracher des confidences aux hommes politiques plus ou moins dupes. Certaines ont même épousé leur cible à moins qu’elles n’aient « épousé la politique » comme on l’a dit d’une d’entre elles. Dans le dernier épisode, les termes de l’échange sont moins visibles. Sauf piège délibéré des journalistes, aucun ne savait exactement ce qu’il faisait — c’est-à-dire ce qui sortirait du plan, c’est-à-dire du livre déjà écrit et non de celui projeté, du contexte de la parution et non de l’écriture — ni ne comprenait l’exacte répartition des rôles, les uns se pensant comme journalistes d’investigation alors qu’ils étaient devenus des journalistes de confession, à bien des égards simples sténographes du puissant qu’ils écoutaient, l’autre croyant avoir affaire à des mémorialistes quand il avait affaire à des chasseurs de scoop.

Secrets de pouvoir

Enfin, la méprise est aussi proprement politique. L’arcanum imperii, selon la formule baroque, conditionnait deux attitudes : le secret sur la chose publique (le mystère du pouvoir) et les secrets dans l’action politique (le secret des calculs). Si la démocratie a aboli en partie le premier — il demeure des secrets d’État —, le secret reste inhérent aux luttes de pouvoir. Sauf à perdre d’avance, on ne se risque pas à divulguer ses intentions, ses plans et ses jugements. Manifestement, François Hollande n’a non seulement pas lu Baltazar Gracian, mais pas non plus La Rochefoucault, ni La Bruyère, ni Saint Simon dépeignant l’art de gouverner les hommes de Louis XIV. Vieux savoir politique que Jacques Attali évoquait dès le début de son Verbatim pour marquer les limites des confessions de son président : « L’indifférence est sa façon de détester, l’oubli sa façon de faire du mal, le silence sa façon de dire du mal. La pire injure qu’il puisse proférer sur quelqu’un est : “Il m’a déçu”, ou encore : “Lui ? Ne m’en parlez jamais plus” ». Au moins cela ne laisse-t-il pas de traces compromettantes, quelque chose qu’un président ne devrait pas dire. Ces jugements à l’emporte-pièce, assassins ou méprisants sur les adversaires comme sur les proches, ceux qui se croyaient minimalement estimés voire aimés, n’existent-ils pas partout ? Mais tout le monde ne les dit pas.

Lire aussi Marie Bénilde, « Affaire Strauss-Kahn : anatomie d’une débâcle », Le Monde diplomatique, juin 2011. Comment un François Hollande peut-il croire avoir pour modèle un homme secret formé à la politique baroque de l’opacité, des accommodements et des ménagements ? Au lieu de cela, il privilégie une éthique de la transparence dont on voit à quelles catastrophes elle mène, mais dont on ne voit aucun profit. Il pourrait y avoir de la grandeur ou de la classe dans des révélations scandaleuses, qui attesteraient le talent, la cruauté ou la monstruosité d’un chef cynique. Au lieu de cela, les paroles compromettantes sont désespérément banales, vulgaires, et sans talent. Celles d’un petit bourgeois encore étonné de se voir là. Sans doute François Hollande est-il un président par défaut, par double défaut même si l’on ajoute l’élimination de DSK à l’hostilité générale envers Nicolas Sarkozy. Comme d’autres, il n’a manifestement pas douté qu’il était là grâce à son talent. Sans pouvoir du coup éviter la tonalité vaniteuse de certains jugements. Il est vrai que le prince ne peut être lucide quand les courtisans le trompent. Comme autant de tactiques de survie. La solitude du pouvoir, ce n’est pas l’absence de relations, c’est leur trop plein. C’est surtout la pusillanimité des proches. Au point qu’en leur palais, nos élus nous font penser à ces princes impuissants d’antan, tel l’empereur d’Allemagne du XVIe siècle que Lucien Febvre décrivait en ces termes : « Dans ce cadre démesuré, le nom, le trop grand nom écrasait de son poids un homme faible, un homme pauvre — parfois un pauvre homme — qu’un vote, disputé comme un marché de foire, élevait à la charge suprême, mais impuissante »  (4). À une petite différence près, qu’on peut d’ailleurs déplorer : peut-être ne sont-ils pas tout à fait impuissants.

C’est donc moins la personnalité de ces hommes qui importe dans cette sélection négative du personnel politique dont parlait Max Weber, que les mécanismes des systèmes médiocratiques (5). Le problème n’est pas que François Hollande ait un vocabulaire pauvre, une culture étriquée, une éloquence nulle, et aucune vision politique, mais bien qu’un système politique qualifié de démocratique le hisse au sommet. Pour les Grecs de l’époque classique, seul le tirage au sort était démocratique, tandis que le vote à la majorité était considéré comme oligarchique. En effet, pourquoi voter si ce n’est pour élire les meilleurs, ou au moins parmi les meilleurs, choisir selon l’étymologie du terme élire (eligere), des individus compétents, intelligents, efficaces ? Pourquoi voter si la procédure électorale place des incapables à la tête des nations ? Tel est le scandale que les confessions de François Hollande ont, une fois de plus, fait éclater.

Alain Garrigou

(1) Gérard Davet & Fabrice Lhomme, Un Président ne devrait pas dire ça, Stock, Paris, 2016.

(2) Jacques Attali, Verbatim, Fayard, Paris, 1993-1995.

(3) Pierre Favier, Michel Martin-Rolland, La décennie Mitterrand, 4 vol., Seuil, Paris, 1990-1999.

(4) Lucien Febvre, Un destin. Luther, PUF, Paris, 1928, p. 64.

(5) Alain Garrigou, « La médiocrité du personnel politique occidental », in. L’Etat du Monde, La Découverte, Paris, 2012.

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