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Comment les sondages ont fait gagner François Fillon

par Alain Garrigou, 24 novembre 2016
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Pig Race

De mémoire de sondeur, on n’avait jamais vu ça : un candidat remonter plus de 20 points en une semaine. Dans le jargon des politologues, la volatilité a battu tous ses records. Et chacun de rester pantois devant ce résultat de François Fillon arrivé largement en tête (44 %), loin devant Alain Juppé (28 %), favori depuis plusieurs mois, et devant Nicolas Sarkozy (20 %), éliminé après une chute aussi fulgurante que l’ascension du vainqueur. Seul M. Fillon avait anticipé cette remontée express, en annonçant un retour en dernière semaine : optimisme ou raison bien fondée ?

Lire aussi Rémi Lefebvre, « Les primaires, une menace pour les partis politiques ? », Le Monde diplomatique, mai 2010. Certes, dans une élection primaire, les écarts idéologiques entre candidats sont si minimes qu’il est facile de passer d’un vote à l’autre. Mais alors comment les électeurs se sont-ils passés le mot ? Les commentateurs vont habituellement — et tautologiquement — chercher la réponse à cette question dans les performances elles-mêmes : parce que les vainqueurs ont fait une bonne campagne et les vaincus… une mauvaise. Mais cette réponse ne suffit pas, tant la victoire est large. On est donc en panne d’explication. Une chose est sûre : les sondages se sont trompés. Comme aux États-Unis avec l’élection de Donald Trump, ou au Royaume-Uni avec le Brexit (1). En France, ils se sont trompés pour une autre raison que les biais traditionnels de composition d’échantillon et de redressements : ils se sont trompés parce qu’ils ont largement fabriqué le résultat final.

Expliquons-nous. On a bien compris que les sondages des primaires ont plusieurs inconvénients majeurs. D’une part, ils ne disposent pas d’élections de référence pour calculer les taux de redressement (qui servent à réajuster les intentions de vote). D’autre part, ils souffrent d’un mauvais échantillonnage : les personnes âgées et rurales, qui restent difficilement atteignables via Internet — quand presque tous les sondages ont été faits en ligne — sont sous-représentées. Mais cette critique n’est pas pertinente car les sondeurs savent parfaitement, d’habitude, corriger la sur-représentation, celle des électeurs d’extrême droite notamment, via la gratification des sondés. Ils auraient pu cette fois-ci encore réévaluer à la hausse la part de ces personnes âgées rurales. Le bond soudain du vote Fillon est donc plutôt dû à cette cause d’erreur propre aux primaires : la facilité avec laquelle un électeur change de cheval, puisque les programmes des candidats se ressemblent. Dire cela, c’est aussi suggérer qu’il est plus facile de favoriser les usages performatifs de ces sondages.

Lire aussi Dany-Robert Dufour, « Vivre en troupeau en se pensant libres », Le Monde diplomatique, janvier 2008. Les moyens de provoquer un changement soudain ne sont pas nombreux mais il en est un, qui consiste à mettre en valeur la progression d’un candidat afin de provoquer un effet d’entrainement. En l’occurrence, le mouvement à été amorcé par un sondage Odoxa - Dentsu Consulting pour France Info publié le 11 novembre 2016, donnant les intentions de vote pour François Fillon à 20 % (2), soit une progression de plus de 9 points par rapport au précédent du 20 octobre. Puis un sondage Kantar Sofres - OnePoint pour LCI, Le Figaro, RTL, publié le 13 novembre, donnant François Fillon à 18 % (+ 7 points par rapport au précédent publié le 9 octobre) et un sondage Harris interactive - France Télévision publié le 11 novembre donnant Fillon à 17 (+ 3 par rapport au précédent 26 octobre). Ces trois sondages ont été l’amorce d’un effet Bandwagon (3). C’est de bonne guerre. Lors de l’élection présidentielle de 2012, les soutiens de Nicolas Sarkozy avaient tenté de bénéficier du « croisement des courbes » après le meeting de Villepinte, en faisant valoir l’idée selon laquelle un candidat devancé qui passe devant son adversaire peu avant le scrutin acquiert un avantage définitif (idée qualifiée d’« adage » par l’Ifop). Ils avaient échoué parce que le sondage sur lequel ils s’appuyaient alors fut contesté. Mais un tel effet performatif est évidemment plus facile à activer lors d’une élection primaire. Et a fortiori dans les sondages en ligne où l’attention des sondés est plus relâchée.

Ce phénomène est encore facilité par la concentration rapide des intentions de vote en deux blocs : d’un côté, le bloc des petits candidats lâchés, qui n’obtiennent que des scores quasi ridicules — abandonnés par les internautes-sondés, ils n’ont manifestement aucune chance donc plus personne ne vote pour eux le jour J. On parle dans ce cas de vote légitimiste négatif, ou délégitimant. Qui aime être du côté des perdants ? Dans l’autre bloc, les favoris, qui bénéficient du vote légitimiste positif, celui qui fait parfois s’envoler un candidat. La situation de vote par Internet renforce ce biais légitimiste par le caractère ludique de la situation, encore accentué par les gratifications offertes aux sondés : il s’agit moins de « voter utile » que de prendre les paris. Il y a toutes les raisons de penser que les premiers sondages marquant un bond spectaculaire de François Fillon ont ainsi permis au « vote internaute » pour François Fillon d’apparaître comme le « bon pari », capable de donner aux sondés puis aux électeurs le sentiment de leur puissance et de leur lucidité en jouant le bon candidat. À cet égard, ce n’est pas le fiasco des sondages qui est la principale leçon de ces élections mais bien leur efficacité… Cette efficacité a un prix, car s’ils influencent les électeurs, sondeurs et sondages signent alors l’échec de leur prédictions.

Lire aussi, sur ce blog, « Interdire les sondages électoraux » (18 décembre 2014) et « Les sondages contre les élections » (10 mai 2013).

Alain Garrigou

(1) Voir notamment « EU Referendum Poll of Polls », une recension des sondages sur le Brexit par l’observatoire What UK thinks : EU.

(2) Sur un échantillon de 554 personnes.

(3) En science politique, ce phénomène caractérise les effets d’opinion provoqués par le comportement de certains électeurs indécis qui en dernière minute votent comme la majorité présumée et « ont tendance ainsi à se ranger dans le camp de la victoire », précise Wikipédia.

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