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Au Burundi, le spectre d’un génocide ?

par Sabine Cessou, 25 novembre 2016
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© Teddy Mazina

C’est le titre du quotidien L’Humanité du 23 novembre, mais aussi le thème de l’alarme retentissante tirée par la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) à l’occasion de la parution, le 15 novembre, de son rapport de 200 pages sur le Burundi, intitulé « Une répression aux dynamiques génocidaires ».

Lire aussi Gérard Prunier, « Cocktail meurtrier en Afrique centrale », Le Monde diplomatique, février 2016. La FIDH a lancé un spot des plus inhabituels, sous forme de vraie-fausse bande-annonce de « Génocide au Burundi, un film de Pierre Nkurunziza », l’actuel président. Des enfants courent dans les collines, sur fond de bruits de mitraillettes et de cris apeurés. Le slogan : #stopthismovie,« le seul film dont vous pouvez empêcher la sortie ».

En réponse, Willy Nyamitwe, le porte-parole du président burundais, a répondu le 22 novembre avec une photo de lui jouant avec son chat, sous le hashtag qui se voulait moqueur #thisismygenocide. Des opposants, eux, ont repris le même hashtag avec des photos de cadavres laissés dans les rues par la police. Résultat du buzz, analysé dans une note de l’agence de publicité We Are Social, qui a réalisé la campagne de la FIDH : « Ce hashtag #ThisIsMyGenocide génère certes un volume incroyable de conversations (2 985 le 22 novembre), mais semble heureusement se retourner contre son initiateur, déliant les langues de nombreux twittos qui déplorent des crimes non assumés, et désormais moqués par le gouvernement burundais. »

« Pour nous, c’est la campagne la plus importante de l’année, explique de son côté Isabelle Chebat, directrice de la communication de la FIDH. Ce qui a fait débat en interne, c’est qu’au moment où l’on a briefé l’agence We Are Social pour cette campagne, au retour de notre dernière mission au Burundi, on leur a dit de ne pas parler de génocide. On a trouvé qu’ils avaient détourné le brief de manière très intelligente. C’était très osé, mais Florent Geel, responsable du bureau Afrique, a adhéré tout de suite. Nous dénonçons aussi des crimes internationaux en cours au Burundi, mais nous employons des mots très forts pour accrocher l’attention, alerter l’opinion et renvoyer vers le rapport ».

Le lourd bilan d’une année et demie de crise

Le bilan d’une année et demie de crise politique, à lui seul, est éloquent : 6 000 à 10 000 personnes emprisonnées, 1 000 à 3 000 tués, 800 à 1 000 disparus selon la FIDH et les chiffres plus importants avancés par les organisations burundaises.

Au total, plus de 300 000 réfugiés ont été recensés par le HCR. En comptant tous ceux qui ont eu les moyens de partir et s’installer ailleurs, ils seraient au moins un million d’exilés, selon des sources proches de l’opposition, sur une population de dix millions de Burundais.

Plus grave encore, un discours de haine ne cesse d’être diffusé par le pouvoir en place, aux mains d’un président qui s’est fait réélire en juillet 2015 sur fond de répression massive, alors que la Constitution lui interdisait de faire un troisième mandat. Le président du Sénat, Révérien Ndikuriyo, déclarait ainsi le 1er novembre 2015 en parlant de la minorité formée par les Tutsis : « Attendez le jour où l’on dira “travaillez”, vous verrez la différence ! » — reprenant l’euphémisme utilisé par les génocidaires de 1994 au Rwanda voisin.

« Les conditions sont réunies pour un massacre »

Le débat est lancinant, au sein de l’opposition et de la société civile burundaise en exil, entre Kampala, Kigali, Goma, Arusha et Bruxelles, sur les arguments à faire valoir pour sortir le Burundi, petit pays enclavé, de l’indifférence générale. Certains, comme Alexis Sinduhije, leader du Mouvement pour la solidarité et le développement (MSD, opposition), en exil à Kampala (Ouganda) depuis 2014, ne voient « pas venir » un génocide.

« En revanche, la guerre civile est déjà engagée », estime-t-il, tout en démontant la tentative de manipulation de l’ethnie par un président hutu pour « dominer tout le monde », alors que le combat, non ethnique, et qui comprend nombre de dissidents hutus du parti au pouvoir, est celui d’un vaste front qui s’est levé pour défendre la Constitution et la démocratie. « Même les Occidentaux restent cramponnés aux histoires d’ethnie, ce qui relève d’une énorme erreur d’analyse, poursuit Alexis Sinduhije. Les pouvoirs du Burundi sont toujours militaires, comme par le passé, et agissent comme si la liberté et la justice étaient interdits. » D’autres, comme David Gakunzi, ancien journaliste burundais basé à Paris, s’en soucient au contraire, et ce depuis le début de la crise.

Teddy Mazina, blogueur et photographe de talent, activiste de la première heure dans la campagne « Halte au troisième mandat » de Pierre Nkurunziza, affirme de son côté que les « conditions sont réunies pour un massacre à grande échelle, s’il arrivait par exemple quelque chose à une haute autorité du pays » — allusion au scénario qui a prévalu le 6 avril 1994 au Rwanda, avec l’attaque contre l’avion qui transportait le président Juvénal Habyarimana.

Vers la résistance

Lire aussi Pierre Benetti, « Au Burundi, les racines de la colère », Le Monde diplomatique, juin 2015. Le photographe est longtemps resté actif en clandestinité au Burundi, où il est menacé de mort, comme d’autres journalistes, tués ou disparus. Il a quitté son pays par étapes, à moto, en voiture et en changeant de véhicule, voilà quelques semaines. Il raconte qu’au poste-frontière de Kirundo, sur vingt kilomètres côté burundais, pas moins de six barrages sont dressés sur la route par des civils armés de gourdins — des miliciens à la solde du pouvoir — qui fouillent les voitures, réclament de l’argent et sèment la terreur.

Il témoigne :

« Il faut que les aides internationales s’arrêtent et que les sanctions continuent, certes, mais ce sont les Burundais qui vont régler leur problème, de gré ou de force. La Communauté est-africaine (CEA), elle, peut changer les choses de manière radicale : elle ne peut pas laisser un président membre de son groupe s’en prendre à son peuple. Nos voisins disposent d’une force qui peut intervenir.

Si rien n’est fait, la lutte armée paraît inévitable. S’il faut déposer nos cartes de presse et prendre les armes, on le fera. C’est ce que tous les peuples font. Les Français l’ont fait en 1940 ! Quand on est dirigé par quelqu’un qui passe son temps à réprimer, à jouer au football et à dire qu’il est investi d’un pouvoir divin, on n’a pas le choix. Si les gens ne nous entendent pas avec les mots, ils nous entendront avec les armes. »

Sabine Cessou

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