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RDC / Afrique du Sud

Les Congolais du Cap dans la guerre de l’information

par Sabine Cessou, 21 décembre 2016
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Discussion entre un Congolais et un Sud-Africain dans un salon de coiffure de Khayelitsha, au Cap (Afrique du Sud)

Le 19 décembre, date de la fin constitutionnelle du second et dernier mandat de Joseph Kabila, président de la République démocratique du Congo (RDC) depuis 2001, des Congolais de la diaspora n’ont pas attendu l’appel aux manifestations pacifiques lancé dans la nuit par l’opposant historique Etienne Tshisekedi pour défiler en plusieurs points de la planète — dont le Cap, en Afrique du Sud. Ils étaient plus de 500 à s’être réunis dès lundi au centre-ville, pour exprimer leur colère aux portes du Parlement sud-africain, poussés par une rumeur selon laquelle M. Kabila aurait choisi le Cap comme terre d’exil. La police sud-africaine a tiré, blessant trois Congolais avec des balles en caoutchouc.

Lire aussi « Transition à haut risque en RDC », Le Monde diplomatique, décembre 2016. Le soir du 19 décembre, date fatidique ruminée depuis des mois par tout ce que la RDC compte d’opposants et de mécontents, les Congolais du Cap n’étaient pas dans leurs bars habituels de Metlane ou d’Observatory, des quartiers résidentiels et universitaires des abords du centre-ville. « On préfère payer les loyers plus chers que d’aller mourir vite dans les townships », explique Taty, chauffeur de taxi qui a en partie oublié son français au bout de 11 ans d’Afrique du Sud, plus à l’aise en anglais.

« Kabila doit partir ! »

Les townships noirs de Langa et Khayelitsha sont redoutés pour leurs violences xénophobes, qui ont déferlé par vagues successives ces dernières années. Elles sont dirigées contre les Somaliens qui ont encore le courage d’y tenir de petites échoppes, les Nigérians, les Tanzaniens, Angolais et Congolais, autant d’immigrés venus gagner leur vie comme serveurs dans les restaurants, femmes de ménage dans les hôtels, chauffeurs de taxi ou petits commerçants, perçus comme des pique-assiettes par la masse de Sud-Africains sans emploi (27 % des actifs selon des chiffres officiels largement sous-estimés, puisqu’ils ne tiennent pas compte des 2 millions de personnes qui ont renconcé à chercher un travail).

L’un de ces immigrés congolais, un débrouillard quadragénaire se décrivant comme DJ, entre autres petits métiers, arborait le soir du 19 décembre un T-shirt « RDC en danger, Kabila must go !!! ». Il expliquait les causes de sa mobilisation, alors qu’il vit depuis 15 ans au Cap — où il a fait venir femme et enfants —, et qu’il ne milite pour aucun parti politique : « Même nous, ici, ne pouvons pas être heureux de la vie que nous menons. On vient d’un pays où l’on aurait bien aimé vivre, mais où il n’y a aucune perspective d’avenir. Les étrangers peuvent venir prendre tout ce qu’ils veulent au Congo (1)… Nous, on demande une chose simple : la paix ! Ça commence par le respect de la Constitution. »

Quand WhatsApp s’emballe

Les informations circulent à toute allure sur WhatsApp, une application prisée par tous les opposants africains, car elle permet d’échanger via téléphones mobiles (appels et textos) sans possibilité d’être écouté par les renseignements (2). Manifestement, la coupure des réseaux sociaux voulue par les autorités de Kinshasa n’a pas fonctionné : l’accès à Internet n’a pas été perturbé, les internautes congolais ayant trouvé le moyen de contourner la censure décrétée par le pouvoir, en se raccordant à d’autres serveurs. Dès le matin du 20 décembre, un rappeur connu de Kinshasa filmait sa ville et postait aussitôt les vidéos sur Facebook.

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Le township noir de Khayelitsha, au Cap, fait peur aux immigrés congolais

Au Cap, les rumeurs enflent, dans l’arrière-cour du Tiffany’s, un bar animé de Metlane tenu par une Burundaise, où se retrouvent des Africains de toutes les nationalités. Entre deux bières et des brochettes, les infos circulent, impossibles à vérifier ; des photos de cadavres de jeunes manifestants essaiment, de même que celles de policiers tirant à bout portant sur de simples citoyens. Les membres d’un réseau de sympathisants de Moïse Katumbi, le principal opposant du président Joseph Kabila, font le point via Internet, au soir du 20 décembre : au lieu des 10 à 20 morts dont font état les premières dépêches, ils avancent le chiffre de 75 morts au moins, partout dans le pays. Des tirs à l’arme lourde leur ont été signalés à Matadi, Boma, Lubumbashi et Kinshasa. Selon des informations qu’ils reçoivent et tentent de recouper, deux villes seraient tombées aux mains de ce qu’on n’appelle plus des milices, mais des « insurgés » : Kananga, 2 millions d’habitants dans la province du Kasaï Central, et Manono dans la province du Katanga. Une alerte était lancée dans la soirée contre une opération Zimefungwa (« ferme ta gueule ») dirigée par les généraux de la police à Kinshasa contre les campus et les étudiants.

Katumbi ne confirme aucune rumeur

Moïse Katumbi, le 19 au soir, avait appelé sur son compte Twitter ses compatriotes à siffler la fin de partie pour Joseph Kabila, reprenant une habitude footballistique des plus populaires, ainsi que le mot d’ordre de Filimbi, une organisation citoyenne de jeunes dont le nom veut dire « coup de sifflet de la fin de match ».

Son appel a été suivi, selon les premières informations publiées par l’ONG de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, qui fait état de descentes de police ciblées visant à arrêter les jeunes contestataires, maison par maison.

« Joseph Kabila suit exactement le même parcours que Pierre Nkurunziza au Burundi, nous déclare Moïse Katumbi, joint le 20 décembre au soir. Mêmes éléments de langage, mêmes méthodes d’assassinat et de disparition des jeunes… Je demande aux militaires de ne pas tirer, car les manifestants se mobilisent pour la première alternance démocratique dans notre pays et le bien de tout le monde, militaires compris ».

L’opposant plaide pour un renforcement du mandat de la Monusco, une mission des Nations unies forte de 19 000 hommes en uniformes, qui se serait interposée à Ngaba entre les manifestants et la police. Mais il ne confirme aucune des informations qui circulent sur Internet. Certaines prétendent qu’il aurait promis 2 500 dollars à chaque policier qui refuserait de tirer sur les manifestants. D’autres, qu’il serait rentré en RDC, alors qu’il vit en exil entre Bruxelles et Londres depuis le mois de mai. Autant de fables, sur une scène politique qui ne manque pas d’imagination (lire « Farces et attrapes d’une fin de règne en République démocratique du Congo »).

Seule certitude pour le moment : alors que des manifestations et des affrontements ont eu lieu dans plusieurs grandes villes le 19 décembre, le début de guerre civile que redoutent tous les pays voisins du grand Congo-Kinshasa se joue déjà dans le domaine de l’information.

Sabine Cessou

(1) Cf. « Omniprésence des intérêts étrangers », Le Monde diplomatique, décembre 2016.

(2) Propriété de Facebook, WhatsApp garantit officiellement le chiffrement de bout en bout des communications.

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