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Trump après Sarkozy

Bienvenue dans l’ère du caïdat

Une fois la clameur chassée par d’autres révélations, il est temps de revenir sur le florilège des petites phrases de Nicolas Sarkozy, rapportées par son ancien conseiller Patrick Buisson, dans un livre, « La Cause du peuple ». Non pas tant pour ce qu’elles nous apprennent sur l’ancien président, ou même sur la politique française, que sur la politique en général, à la veille de l’investiture de Donald Trump.

par Alain Garrigou, 19 janvier 2017
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Strong Man is Strong

Ces jugements n’auront choqué que les profanes qui ignorent ou préfèrent ignorer la brutalité des personnages. Laquelle est simplement portée à un plus haut degré par certains. Celle de Nicolas Sarkozy était un secret de polichinelle. On saura gré à cet égard à Patrick Buisson de l’avoir révélée avec tant de véracité — en l’occurrence grâce à des enregistrements volés — que nul n’a osé les contester comme cela se fait facilement d’habitude, dans cet univers où l’on ment en toute décontraction.

Chacun a eu son compte : Jacques Chirac, président en retraite et inoffensif — « Il aura été le plus détestable de tous les présidents de la Ve. Franchement, je n’ai jamais vu un type aussi corrompu (…) J’ai rarement rencontré quelqu’un d’aussi méchant et avide » — François Fillon, premier ministre méprisé et ressuscité — « Pauvre type, minable… Tant qu’il y est, il n’a qu’à venir mercredi au Conseil des ministres en babouches et avec un tapis de prière ! », — François Baroin, ex-futur premier ministre — « Je l’ai acheté à la baisse. Trop cher, je te le concède, pour un second rôle », — Xavier Bertrand — « C’est un méchant. Dix ans à essayer de placer des assurances en Picardie, dix ans à taper aux portes et à se prendre des râteaux, ça a de quoi vous rendre méchant pour le restant de vos jours. C’est d’ailleurs pour ça que je l’avais choisi », — ou encore Christian Estrosi — « Cet abruti (…) qui a une noisette dans la tête ». Ces amabilités visent les camarades de parti, les membres de sa « famille » comme ils disent. Et encore, est-on rassuré par le sycophante qui aurait pu rapporter pire : « J’ai purgé mes verbatims des propos diffamatoires, triviaux, auxquels peut parvenir Nicolas Sarkozy. Par respect pour la fonction présidentielle, je n’ai pas restitué la totalité des choses, qui est au-delà de tout ce qu’on peut imaginer » (Europe 1, 30 septembre 2016).

Lire aussi Mona Chollet, « Moumoutes, flingues et talonnettes », Le Monde diplomatique, août 2016. Faisons confiance aux commentateurs pour « psychologiser » la méchanceté après avoir souvent couvert d’un silence pudique les excès sémantiques. Quitte à manquer une nouvelle fois ce qui fait l’intérêt des propos off the record. « On le sait déjà », « pas si grave », « banal » : la méchanceté ou au mieux, la cruauté, ne serait que l’ordinaire des joutes politiques même si toutes ne sont pas également violentes. Pourtant, les « dérapages » de Nicolas Sarkozy sont bien plus révélateurs que les discours policés. Encore faut-il savoir les lire. Les flèches visent tout le monde mais plus particulièrement les alliés et amis politiques : Chirac « corrompu », Fillon « pauvre type », Xavier Bertrand « méchant », Christian Estrosi « abruti », Larcher « trop laid ». Ils s’adresseraient aux adversaires que l’on pourrait souligner l’intensité des inimitiés entre adversaires mais M. Sarkozy ne fut jamais plus dur qu’avec ses soutiens. On se demande comment ces derniers ont « encaissé ». Ils n’ont rien dit. Le pouvoir vaut bien qu’on avale quelques couleuvres, que l’on supporte le mépris. Après tout, la vérité n’est pas l’objectif. Ces confidences ont l’avantage de mettre les rieurs de son côté. En les inquiétant peut-être un peu sur le traitement qui leur est réservé en aparté. Un doute salutaire qui devrait convaincre de se tenir soi-même à carreau. Une époque révolue dont on pourrait se consoler, si le « caïdat » n’était un phénomène beaucoup plus large, mondial et assumé.

Aujourd’hui ailleurs

Le personnage du caïd a fait florès un peu partout (1). Au point de laisser interloqués des observateurs qui n’en pouvaient mais. Passe encore qu’une Russie toujours mal remise d’une longue histoire violente consacre un ancien membre des services de renseignements comme Vladimir Poutine. On ne compte plus ses déclarations viriles mettant en cause les féministes comme les Femen qui avaient osé s’exhiber devant lui — « Je n’avais pas eu le temps de prendre mon petit déjeuner. J’aurais préféré qu’elles me montrent du saucisson ou du lard au lieu de leurs attributs. Dieu merci, les homosexuels n’ont pas eu l’idée de faire pareil » (avril 2013) — ou sur les islamistes — « Si vous êtes prêt à devenir le plus radical des islamistes, et que vous êtes prêt à vous faire circoncire, je vous invite à Moscou. Je recommanderai qu’on fasse l’opération de telle manière que plus rien ne repousse » (novembre 2002). Imputerait-on aux mêmes raisons culturelles le sacre d’un autre caïd à la tête des États-Unis ?!

Encore faudrait-il qu’il y ait continuité des présidents. Or Donald Trump a émaillé la campagne électorale présidentielle américaine de tant d’énormités, de tant de vulgarités qu’il a réussi à fâcher une bonne partie de son propre camp et à persuader toute la presse que décidément, un homme aussi outrancier, mal appris et brutal, ne pouvait être élu. Quoique récentes, il faut rappeler quelques-un de ses propos, comme un exercice de salubrité publique face à l’amnésie :

 Sur l’immigration : « Quand le Mexique nous envoie ces gens, ils n’envoient pas les meilleurs d’entre eux. Ils apportent des drogues. Ils apportent le crime. Ce sont des violeurs. » 

 À une journaliste pugnace : « On pouvait voir du sang sortir de ses yeux, du sang sortir de son… où que ce soit ».

 Et à propos de son adversaire : « Comment peut-elle satisfaire son pays si elle ne satisfait pas son mari ? »

Lire aussi Ibrahim Warde, « Trump ou le triomphe du style paranoïaque », Le Monde diplomatique, décembre 2016. Donald Trump a mis en lumière un trait moins éclatant de la société américaine, mais peut-être plus fondamental, tant il semble par moment tout conditionner : le culte de l’argent, celui qu’on a et qui permet d’afficher une assurance confinant à la morgue — si l’on est riche c’est parce qu’on fait partie des vainqueurs, et qu’on a forcément raison. Ce n’est pas tout à fait nouveau, mais Silvio Berlusconi tempérait ses rodomontades d’humour. Rien de tel dans le compliment adressé à Donald Trump par Vladimir Poutine : « Le fait qu’il a réussi dans les affaires montre que c’est une personne intelligente ». Quant aux dirigeants russes, l’opacité est telle que, malgré les liens étroits avec les oligarques rapidement enrichis, il est convenable et prudent de ne pas trop s’interroger sur les flux d’argent et les propriétés achetées dans les endroits les plus huppés de la planète (où la politique prend des airs people). Les caïds forment alors la partie la plus visible de cette classe « rapace » dont parlait Thorstein Veblen.

Si l’on n’était pas d’emblée sensible à l’affinité des caïds, ceux-ci se chargent de la rappeler au travers des compliments réciproques qu’ils s’échangent, par exemple lorsque Donald Trump et Vladimir Poutine reconnaissent réciproquement leur intelligence, le compliment pouvant même aller jusqu’au paradoxe — « Je dirais que Poutine est un homme plus sympathique que moi » —, à charge de revanche. Les affinités électives des caïds dépassent donc les rites diplomatiques pour afficher des solidarités comme le fit Vladimir Poutine à l’égard de Silvio Berlusconi dans un temps où celui-ci était critiqué pour des mœurs légères qu’il ne cachait pas : « On juge Berlusconi parce qu’il vit avec des femmes. S’il était homosexuel, personne ne s’en prendrait à lui ». À l’inverse l’univers machiste ne saurait exclure les affrontements de caïds.

Quoiqu’elle ait été démentie, on croira volontiers la version d’une rencontre Poutine-Sarkozy ayant mal tournée, significative de cette diplomatie de sommet qui a tourné à la relation personnalisée, pour ne pas dire de copinage. M. Sarkozy fut manifestement dépassé par la réaction brutale de M. Poutine, qui lui demanda froidement s’il en avait fini, avant un silence, suivi du rappel que la Russie était un grand pays et la France un petit pays, geste à l’appui, qu’il avait donc les moyens de l’écraser. S’il était gentil, par contre, il pouvait faire de lui le roi de l’Europe. Un Nicolas Sarkozy si choqué que sa conférence de presse a donné à croire qu’il avait trop bu de vodka, alors qu’il n’était qu’un boxeur sonné. Ainsi vont les caïds,toujours menacés de trouver plus brutaux qu’eux. En l’occurrence, l’ancien des services secrets froid et brutal de la Fédération de Russie a l’ascendant sur le politicien d’une banlieue parisienne chic, où les normes de la vie politique empruntent encore à la sociabilité civilisée des salons.

La multiplication des leaders virils pour paraître forts trouve deux interprétations possibles : elle peut être jugée consubstantielle à la nature de la politique, ou bien considérée comme le symptôme d’une montée en violence dans un temps où s’accumulent les tensions internes et internationales.

« Quand quelqu’un vous attaque, ripostez, recommandait le candidat Sarkozy. Soyez brutal, soyez féroce ». Une leçon de vie. Tout n’est pas en effet question de discours mais d’actes. Il est rare que les caïds manient eux-mêmes la violence ou l’avouent. Il faut ce cas exceptionnel d’un homme comme le président philippin Rodrigo Duterte pour avouer avoir commis personnellement des exécutions sommaires, pour encourager publiquement des escadrons de la mort dans sa lutte contre le trafic de drogue, ou pour proférer des insultes à l’encontre de puissances étrangères ou de chefs d’État. Sans aucun respect pour la puissance dominante avec son président traité de « fils de p… » ou une puissance morale, le pape, elle aussi mal traitée, doigt d’honneur à l’appui. Quant à l’Union européenne, il lui a enjoint d’aller « se faire foutre » en accompagnant l’injonction du même geste. Et comme dans une surenchère provocatrice, de mêler éloge du crime et virilisme à propos d’un viol collectif : « Ils ont violé toutes les femmes (…) Il y avait cette missionnaire australienne (…) J’ai vu son visage et je me suis dit, putain, quel dommage. Ils l’ont violée, ils ont tous attendu leur tour. J’étais en colère qu’ils l’aient violée mais elle était si belle. Je me suis dit, le maire aurait dû passer en premier ». On se prend à douter de la santé mentale d’un homme politique dont le crédit, au moins dans l’arène internationale, diminue forcément, et à se poser des questions quant aux effets internes de tels excès, sinon souhaiter des réponses judiciaires.

La violence expressive des caïds n’en suggère pas moins des prolongements cohérents dans l’action politique, envers les opposants ou envers les autres États, mais aussi dans les manières cavalières de traiter les problèmes par des déclarations volontaristes et péremptoires, en niant la complexité des problèmes et de déclamer leur résolution par la détermination et l’accusation. La posture évite de se poser de coûteuses questions et de formuler d’inaccessibles réponses. Quand il faut évoquer des questions aussi sérieuses que les problèmes de santé, le virilisme consiste à exhiber la plus grossière ignorance — à quoi bon étudier, s’informer, réfléchir, quand il est plus facile de jeter à l’emporte-pièce selon les plus simples schémas paranoïaques que Donald Trump a exhibé dans sa campagne électorale ? « Le concept de réchauffement climatique a été créé par et pour les Chinois dans le but de rendre l’industrie américaine non-compétitive. » Ou encore : « On m’a apporté la preuve que j’ai raison sur les vaccinations massives : les médecins ont menti. Sauvez vos enfants et leur futur. »

Le régime du caïdat

Lire aussi Éric Frécon, « Perceptions et réalités de l’autoritarisme dans le Sud-Est asiatique », Le Monde diplomatique, octobre 2016. Le régime du caïdat concerne trop d’États pour ne pas s’interroger sur la manière dont l’autorité opère en quelque sorte « à l’ancienne » : une forme d’intimidation ordinaire où le chef se fait respecter par des saillies assassines, des colères et des outrances. En politique, ce n’est pas la force physique mais une autre menace, celle qui fait croire qu’on est prêt à passer à l’acte. Il y faut la méchanceté, cette capacité à blesser par les mots en choisissant les points les plus sensibles : la beauté et l’intelligence par exemple. D’autant plus grande qu’elle s’adresse à ceux qui s’y attendent le moins : les proches. Les adversaires ? Moins accessibles en principe, ils peuvent faire l’objet de menaces, comme la promesse de la prison à la candidate Hillary Clinton, ou celle du chômage à des journalistes pas assez connivents. A moins qu’au contraire, le caïd n’étonne en leur trouvant des qualités. Manière de rabaisser les proches. On peut se demander si l’exemple des caïds n’en impose pas aux leaders moins portés à s’afficher sous cet angle, de peur de paraître faibles en comparaison. Ainsi un chef d’État aux antipodes, par la morale mais aussi par l’hexis corporelle, n’est-il pas plus enclin à des affirmations ou des actions martiales parce qu’il faut aussi montrer, voire se convaincre, qu’on est soi-même capable de fermeté ?

La multiplication des leaders virils pour paraître forts — auxquels on aurait pu ajouter MM. Benyamin Netanyahou en Israël, Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, Viktor Orbán en Hongrie et d’autres encore —, trouve deux interprétations possibles : elle peut être jugée consubstantielle à la nature de la politique — lieu de violence plus ou moins limitée ou refoulée —, dont elle dévoilerait alors la vérité, ou bien considérée comme un symptôme d’une montée en violence dans un temps où s’accumulent les tensions internes et internationales. Dans tous les cas, on ne saurait oublier que ces leaders ne sont pas arrivés au pouvoir au terme de luttes violentes comme elles se réglaient en d’autres temps — le pouvoir du conquérant ou du plus fort ayant éliminé physiquement ses concurrents — mais au terme de luttes électorales. Et donc ce sont des électeurs qui se sont ralliés en plus grand nombre aux vainqueurs. En somme, beaucoup de gens se reconnaissent dans ce style de leaders, riches, vulgaires, rudes, sexistes, xénophobes, homophobes, dont ils approuvent les postures brutales et les déclarations stupides. À moins qu’ils préfèrent les ignorer parce qu’ils n’en sont pas suffisamment dérangés. Dérangeant.

Alain Garrigou

(1) Lire Serge Halimi, « Des hommes à poigne, Le Monde diplomatique, février 2016.

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