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En Palestine : des roses et du jasmin, du sang et des larmes

Adel Hakim, codirecteur du Théâtre des Quartiers d’Ivry, signe une nouvelle mise en scène avec le Théâtre national palestinien de Jérusalem. Un geste théâtral qui est aussi un acte d’engagement et donne jour à une œuvre magistrale.

par Marina Da Silva, 28 janvier 2017
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Photo : Nabil Boutros

Palestine, 1944. Miriam a fui Berlin et rencontré John, un officier britannique qui tente de contenir les affrontements qui font rage entre émigrants juifs et palestiniens et vont aboutir à la création d’Israël en mai 1948. Coup de foudre, et union qui donnera naissance à Léa. Mais John trouvera la mort le 22 juillet 1946 dans l’explosion de l’hôtel King David à Jérusalem, qui abritait le quartier général de l’armée britannique et les bureaux du gouvernement de Palestine. Miriam n’a pu résister à la pression de son frère Aaron qui l’a contrainte à rejoindre l’Irgoun. C’est elle qui a donné les informations qui ont conduit au carnage et à la mort de l’homme qu’elle aimait.

Deuxième tableau. Léa a grandi. Elle tombe amoureuse de Moshen, le fils de Saleh, un Palestinien chassé de sa maison et qui avait été proche de ses parents. Ils auront une fille, Yasmine, au moment de la guerre des six jours de 1967 qui scellera aussi la séparation du couple. Léa est séquestrée à Tel-Aviv par son oncle Aaaron. Saleh et Moshen vont rejoindre l’OLP, clandestine à l’époque.

Dernier acte. Vingt ans ont passé. Yasmine est en prison pour avoir lancé des pierres contre l’armée durant la première Intifada (1988). Elle est interrogée durement par une soldate prénommée Rose. C’est le moment où Moshen retrouve Léa et apprend la naissance de sa deuxième fille, Rose. Léa va être torturée jusqu’à la mort en prison. Rose se suicidera peu après en apprenant l’histoire de ses origines.

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Photo : Nabil Boutros

Des Roses et du Jasmin, écrit et mis en scène par Adel Hakim, est un coup de maître. Il avait déjà porté au plateau le Théâtre national palestinien dans une version inoubliable d’Antigone, qui reçut le Prix de la critique du meilleur spectacle étranger en 2012, et Zone 6, chroniques de la vie palestinienne, une création collective. Il donne ici une tragédie contemporaine de l’histoire palestinienne, à la fois intime et collective, montrant, comme dans l’Orestie d’Eschyle, « comment le destin des membres d’une même famille est étroitement lié à tout un parcours psychologique, social et historique ». On y retrouve le même noyau d’acteurs remarquables — dont Shaden Saleem, qui interprétait Antigone et joue Miriam ou Hussam Abu Eisheh, devenu Aaron après Créon —, et qu’il faut tous citer : Alaa Abu Gharbieh, Kamel El Basha, Yasmin Hamaar, Faten Khoury, Sami Metwasi, Lama Namneh et Daoud Toutah, dans un registre de jeu et de chorégraphie d’une grande vitalité.

Lorsqu’on sait les difficultés d’existence du Théâtre national palestinien, qui ne peut être soutenu par l’Autorité palestinienne (selon des accords bilatéraux avec l’État israélien, il est interdit à l’Autorité de subventionner des institutions à Jérusalem) et refuse de demander des subventions au gouvernement israélien, on reste médusé par l’excellence de jeu des comédiens. Sans école de formation, ils n’ont pour toute perspective d’évolution que leur propre expérience de travail, les rencontres avec des metteurs en scène dans des partenariats internationaux, et leur désir de faire du théâtre comme on refait le monde.

Pour cette nouvelle aventure théâtrale et humaine, Adel Hakim a d’abord travaillé l’écriture avec les acteurs dans un atelier de recherche en 2014 qui donnera naissance à une pièce fleuve. A partir de janvier 2015, il revient à Jérusalem, avec le dramaturge Mohamed Kacimi, pour calibrer cette version resserrée et magistrale, présentée au public palestinien début juin, dans la scénographie sobre et lumineuse d’Yves Collet.

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Photo : Nabil Boutros

Proposer à des Palestiniens d’interpréter l’histoire d’une famille juive que le génocide nazi décime — la mère et la sœur de Miriam et Aaron ont été déportées à Buchenwald —, de se mettre dans la peau de l’autre avant de raconter sa propre histoire, n’allait pas de soi. Mais c’est une porte d’entrée et d’imbrication totalement efficace pour rendre compte du paradoxe colonial dont les Palestiniens payent toujours le prix. Entrer dans le conflit israélo-arabe, couvrir près de soixante ans d’histoire à travers le destin intime de deux familles entremêlées sur trois générations, choisir d’en transmettre les lignes sismiques à travers le corps des femmes, autant de choix dramaturgiques, esthétiques et politiques qui aboutissent une réussite totale. Dans une alchimie qui joue avec l’intensité de la tragédie et les respirations de la comédie, en mettant de la distanciation et de l’humour dans des déroulés de destinée inexorable, comme une pirouette contre le malheur, avec un formidable montage musical, la pièce capte le souffle et l’attention d’un bout à l’autre. Les trois tableaux sont introduits, reliés et commentés par un duo de clowns-danseurs qui prennent la place du chœur antique. Deux garçons mi-sérieux mi-facétieux dans la première partie, puis deux filles espiègles et déchaînées, habillées de rouge, comme au cirque. Ils recomposeront d’autres personnages dans d’autres séquences.

Avec juste deux tables, un écran, quelques chaises et des panneaux translucides disposés à cour et à jardin, on voyage dans la Palestine de 1944 à 1988, mais aussi dans celle d’aujourd’hui, avec la présence radicale et forte des comédiens. Les frontières convoquées sont aussi celles du monde des vivants et des morts. Ainsi John, dont le fantôme revient hanter sa femme. Ou Saleh, qui a été massacré à Sabra et Chatila. Puis Rose et Yasmine, réunies dans le sang et les larmes. Pas de « Happy end ». Juste un arrêt sur images sur l’occupation.


Jusqu’au 5 février, au Théâtre des Quartiers d’Ivry

Manufacture des Œillets,
1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine
Tél. : 01 43 90 11 11

Puis le 25 février à la Comédie de Genève et du 28 février au 8 mars au Théâtre national de Strasbourg.

Texte édité à l’Avant-Scène Théâtre

Marina Da Silva

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