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La France accusée d’avoir réarmé les génocidaires rwandais

par Sabine Cessou, 30 juin 2017
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Rwanda Genocide Memorial

C’est une bombe qu’a lancée le dernier numéro de la revue XXI, paru le 28 juin, avec son enquête sur les crimes commis par la France en Afrique. Au sommaire, la revue revient sur trois exemples. Tout d’abord, le massacre commis au camp de Thiaroye au Sénégal en 1944 à l’encontre de « tirailleurs », et qui a fait l’objet en 1988 d’un film du réalisateur sénégalais Ousmane Sembène, interdit en France pendant dix ans. Ensuite, l’agenda caché de la France, qui a poussé en vain à une sécession d’une partie du Nigeria, sous couvert de mission humanitaire au Biafra. Et puis son rôle en 1994 au Rwanda, qu’on savait déjà plus que problématique, mais qui s’avère carrément scandaleux et criminel.

« Réarmez-les ! »

Patrick de Saint-Exupéry, ancien reporter au Figaro et fondateur de la revue XXI, jette un nouveau pavé dans la mare. Le journaliste est réputé pour ses enquêtes sur le rôle de la France au Rwanda, un pays qu’il a couvert et sillonné durant le génocide des Tutsis — entre 800 000 et 1 million de morts entre avril et juin 1994.

Auteur en 2004 du livre L’inavouable : la France au Rwanda, il s’est intéressé à la déclassification annoncée en avril 2014 par François Hollande des archives de la France sur cette période très trouble de son histoire post-coloniale. Et s’est rendu compte qu’on avait, parmi les 83 documents rendus publics dans la foulée, nombre d’éléments « sans intérêt », comme le menu d’un déjeuner offert par l’Élysée à Juvénal Habyarimana, président du Rwanda d’avant le génocide. Comment l’expliquer ?

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« Réarmez-les ! » — Illustration de Miles Hyman
Récit de Patrick de Saint-Exupéry, XXI, n° 39 (automne 2017)

Au fil du temps, la réponse parvient aux oreilles du journaliste. Il apprend qu’en 2014, deux hauts fonctionnaires français sont allés trier les archives à déclassifier, y ouvrant « une boîte de Pandore bien vite refermée ». Comme l’a expliqué Patrick de Saint-Exupéry devant une salle bondée, lors de la présentation du numéro 39 de la revue XXI à Paris, le 27 juin dernier : « Ils vont en parler dans un cercle restreint, où ils se soulagent du poids du secret ». L’un de ces deux hauts fonctionnaires a trouvé un ordre de « réarmer » les génocidaires en fuite. Il est tombé sur les documents qui font état des droits de retrait formulés par des soldats français qui ne veulent pas obéir. « L’ordre est confirmé », lit-il sur une note au-dessus de la signature HV. Les initiales de Hubert Védrine, alors secrétaire général de l’Élysée. Conclusion sans appel de Patrick de Saint-Exupéry sur l’impossible reconnaissance de son rôle au Rwanda par la France officielle, de droite comme de gauche, puisque le gouvernement de l’époque était de cohabitation : « L’histoire du Rwanda interpelle le politique au premier chef, avec cette politique secrète et qui le reste. Le problème de fond que pose le Rwanda est celui-ci : l’Élysée a compromis l’armée française et entaché l’honneur du pays. »

« Une connerie sans nom »

Le témoignage de l’ancien officier de l’armée de terre française Guillaume Ancel, présent aux côtés de Patrick de Saint-Exupéry le 27 juin au siège des éditions des Arènes, a corroboré les révélations de la revue XXI. Ancien de l’opération Turquoise (22 juin-21 août 1994), puis de l’intervention française à Sarajevo en 1995, Il le dit sans prendre de gants :

« On part en juin avec la légion étrangère et du matériel pour faire des frappes aériennes, pour une opération humanitaire au Rwanda. En fait, l’ordre est de remettre au pouvoir le gouvernement que nous avons toujours soutenu. Un scénario classique dans la Françafrique. Ce n’est pas la peine d’avoir fait Saint-Cyr, à notre arrivée au Rwanda, pour comprendre que ces gens commettent des crimes de masse. Lorsque l’opération créée une “zone humanitaire sûre” pour permettre aux génocidaires de passer vers le Zaïre voisin, on est très mal à l’aise. On assiste au passage de membres du gouvernement rwandais qui ont du sang jusqu’au cou, avec pour ordre de leur demander : “S’il vous plaît, ne restez pas dans la zone humanitaire”. On est informés. Le sommet de l’État est informé. Une note de la DGSE [du 4 mai 1994] a alerté sur le fait qu’on sera plus tard accusés de complicité. Emblématique de cette politique, ce qui se passe à Biserero, où la mission est de stopper le Front patriotique rwandais (FPR) avec interdiction de s’occuper des rescapés. Des soldats ont désobéi pour retourner à Biserero. »

Plus tard, au cours de la deuxième quinzaine de juillet 1994, alors que le FPR a mis fin au génocide et pris le contrôle de Kigali (1), sur la base militaire de Cyangugu, dans le sud du Rwanda, Guillaume Ancel assiste au départ d’un convoi français d’armes à destination des camps de réfugiés rwandais au Zaïre, lesquels comprennent bon nombre de génocidaires en fuite. Un convoi qui s’ébranle deux mois après l’embargo voté par les Nations unies sur les livraisons d’armes au Rwanda. Ordre lui est donné de détourner l’attention des journalistes présents pendant que dix camions chargés d’armes — « non pas confisquées mais livrées par conteneurs sans doute durant le génocide », précise l’ex-capitaine — quittent la base.

« Le briefing du soir à Cyangugu a été sanglant, raconte Guillaume Ancel. Je demande des explications sur les camions. Le commandant essaie de me dire qu’on livre des armes aux forces débandées au Zaïre pour qu’elles soit “moins dangereuses” pour nous. La directive vient du sommet de l’État. C’est avec de tels prétextes qu’on a justifié cette connerie sans nom, qui a consisté à militariser les camps de réfugiés. Le nouveau gouvernement rwandais va alors se battre contre eux en ensanglantant tout l’Est zaïrois. Quel esprit malade peut-il défendre une telle décision dans une démocratie ? »

Un passé qui incrimine des personnalités politiques encore actives

Lire aussi Colette Braeckman, « Rwanda, retour sur un aveuglement international », Le Monde diplomatique, mars 2004. « La version officielle sur les évènements tragiques de Sarajevo et du Rwanda est une fable, dénonce Guillaume Ancel. Quel système de contrôle démocratique a-t-on sur la réalité de nos interventions militaires faites au nom de la France ? » Cet ancien officier qui tient un blog intitulé « Ne pas subir » , a déjà publié un roman sur ce dont il a été témoin au Rwanda (2). Et dénoncé l’incurie des politiques français à Sarajevo (3), qui ont là encore placé l’armée dans une position intenable — puisqu’elle avait ordre de protéger des civils sans s’en prendre aux agresseurs serbes de la ville bosniaque.

Guillaume Ancel défend aussi des valeurs. Et non simplement l’entre-soi de ces élites françaises peu enclines à faire leur examen de conscience quant à leurs erreurs de lecture récurrentes sur les situations politiques africaines. Lesquelles sont encore nombreuses aujourd’hui, notamment au Burundi voisin. Il élude la question des pressions qu’il peut subir, pour qu’il se taise enfin, comme les autres. « Quand on cessera de faire pression sur moi, je cesserai d’écrire », lance-t-il. Heureusement pour ses concitoyens, il est loin d’avoir fini, puisqu’il planche aujourd’hui sur un nouvel ouvrage sur le rôle de la France au Rwanda, à paraître.

Sabine Cessou

(1) Le 17 juillet est considéré comme la date de la fin du génocide.

(2) Vents sombres sur le lac Kivu, Un récit au cœur de l’intervention française au Rwanda, 1994, Les Belles Lettres, Paris, 2014.

(3) Vent glacial sur Sarajevo, Les Belles Lettres, Paris, 2017.

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