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Diane Rwigara, une voix critique exclue de la présidentielle rwandaise

par Sabine Cessou, 17 juillet 2017
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Bienvenue au Rwanda

La nouvelle est tombée le 7 juillet, sur le compte Twitter de la Commission électorale nationale (NEC) du Rwanda : « Sur les 600 signatures requises [pour se présenter à la présidentielle], Diane Nshimyimana Rwigara a soumis seulement 572 signatures valides ».

Il n’a donc manqué à la candidate de 35 ans, qui s’est présentée en indépendante, que 28 signatures pour battre campagne à partir du 14 juillet et se soumettre à la présidentielle du 4 août aux suffrages des Rwandais. Comme deux autres candidats, elle se retrouve donc exclue de l’élection, mais pas du jeu politique.

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Diane Rwigara à Kigali en juin 2017
DR

De façon inhabituelle au Rwanda, la jeune femme exprime depuis le mois de mai, à visage découvert, son ras-le-bol face aux méthodes coercitives du pouvoir et son désir de « dialoguer, de débattre et de mener sa vie comme on l’entend, sans que l’État n’en contrôle tous les aspects ». De ce fait, elle dérange. D’autant plus qu’elle est issue d’une famille tutsie proche du Front patriotique rwandais (FPR), au pouvoir depuis 1994. Son père, un homme d’affaires, en a jadis été l’un des soutiens financiers. Il a péri dans un accident de circulation en 2015, dans des circonstances non élucidées. « Mon père ne leur a pas laissé le choix. Il a refusé de partager ses biens et ses profits avec le FPR, qui voulait entrer sans contrepartie dans son capital », dénonce-t-elle. En cause, l’emprise du FPR sur l’économie, décrite en mars dernier par The Economist.

Nouveau mouvement citoyen 

Elle est accusée par la NEC d’avoir falsifié 26 signatures parmi ses soutiens et de compter parmi eux trois personnes décédées. Le 8 juillet, un autre parti d’opposition, le PS-Imberakuri (« Les chercheurs de vérité » en kinyarwanda), l’a accusée d’avoir volé certaines de ses listes pour trouver des signataires. Une plainte en justice devrait suivre.

Diane Rwigara, qui a présenté plus de 1 000 signatures sans que la NEC ne lui réponde clairement sur les critères de validité de celles qui ont été rejetées, balaie toutes ces accusations d’un revers de la main, prête à fournir ses propres documents. Elle a riposté le 14 juillet, en lançant devant la presse, dans une maison du quartier populaire de Nyamirambo, à Kigali, un mouvement d’opposition qu’elle veut « pacifique » – le Mouvement pour le salut du peuple (MSP). Le discours qu’elle a prononcé à cette occasion, entourée de jeunes, a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans le paysage politique rwandais.

« La liberté ne se demande pas, elle s’obtient par la lutte. J’ai commencé par la demander pour que vous tous soyez témoins. Vous l’avez vu, nous avons exercé notre droit en remplissant, et en dépassant même, tout ce que l’on nous demandait. Mais la réponse a été toute l’injustice que nous avons traversée. (...) Cela s’est remarqué que les Rwandais se lèvent ensemble [NDLR : se mobilisent] , quand il faut tuer. Pourtant, il ne devrait pas en être ainsi. Il est temps que nous nous levions tous ensemble dans la paix et la tranquillité pour rejeter le mal, quand bien même il serait un ordre émanant du pouvoir. (...) Nos droits ne sont pas une faveur ! Ils ne doivent pas être achetés, ni mendiés à genoux devant le FPR. Le FPR n’a pas peur des balles, mais peur de quelqu’un qui s’exprime, parce que son système est bâti sur le mensonge. »

Un discours offensif

Ensuite axé sur la sécurité des biens et des personnes, son discours a rappelé qu’avec un PIB de 697 dollars par habitant, le Rwanda reste le pays le plus pauvre d’Afrique de l’Est, après le Burundi.

« Nous allons refuser de voir les ressources de notre pays utilisées pour récompenser les courtisans du FPR, alors que le peuple meurt de faim. Le jour où le peuple saura qu’il s’agit de ses ressources, il luttera pour les sauvegarder et les partager équitablement. A lui de décider si la priorité est de construire un Kigali Convention Center qui a coûté plus de 600 millions de dollars, et d’autres buildings dans Kigali, ou de monter des projets de lutte contre la pauvreté et la faim (…). »

Diane Rwigara a terminé sur ces mots, qui font d’elle un véritable ovni politique : « Pour finir, je veux vous rappeler que la génération de nos parents a été appelée “les ennemis de l’État, les traîtres, les ennemis du Rwanda”. À notre tour, l’État nous appelle par ces mêmes noms. Il est inconcevable que la génération à venir se voie désigner ainsi. Il est grand temps, pour changer l’histoire de notre pays, de se libérer véritablement ! »

Menaces de mort 

Son propos fait écho à celui de Mmusi Maimane, jeune opposant noir en Afrique du Sud, qui milite pour que son pays « se libère de ses libérateurs », en désignant lui aussi le parti au pouvoir depuis 1994, le Congrès national africain (ANC). À cette différence près que Mmusi Maimane ne prend guère de risques pour son intégrité physique dans son rôle d’opposant, alors que les internautes rwandais spéculent déjà sur le sort de Diane Rwigara, évoquant tous les scénarios possibles (enlèvement, accident de voiture, assassinat de l’un de ses proches, lutte crapuleuse durant laquelle elle perd la vie, nouvelles photos privées d’elle, etc). Juste après l’annonce de sa candidature le 3 mai dernier, puis celle du lancement de son mouvement le 14 juillet, des images d’elle dénudée sont apparues sur Internet.

Comme pour conjurer le sort et prendre les journalistes à témoins, l’opposante, qui force le respect d’une partie de ses compatriotes pour son discours de vérité, a terminé sa présentation en prenant les exemples concrets de jeunes qui l’entouraient : « Depuis que Pétronille me soutient, sa petite sœur est en prison, accusée de troubles au processus électoral. Kazungu a été renvoyé de son emploi parce qu’il a refusé d’écrire une lettre m’incriminant et de donner de faux témoignages contre moi à la radio. Dieudonné est accusé de travailler avec les ennemis de l’État et de lancer des grenades. Jean d’Amour a été menacé de mort par coup de manche de houe dans la tête, et on lui aurait dit : “Toi, tu ne connais pas les Inkotanyi [NDLR : les soldats du FPR]” ».

Interrogée sur le dernier rapport d’Amnesty International, qui évoque le climat de peur et les violences politiques au Rwanda, elle a affirmé que les chiffres rapportés par les ONG de défense des droits humains restent en-deçà de la réalité, car les proches des personnes disparues ont peur de parler. Et de citer le nom d’un ami avec lequel elle a longtemps réfléchi à son mouvement, disparu en décembre 2016, sans que sa famille ose le dire.

L’opposante rwandaise s’inscrit dans une nouvelle génération, transversale en Afrique, de jeunes prêts à se mobiliser pour le changement. Interrogée par une journaliste rwandaise sur la nature militaire du pouvoir dans la région des Grands lacs, elle a ainsi mentionné l’exemple du Burkina Faso, où des mouvements pacifiques de jeunes ont contribué à renverser, en 2014, un régime arrivé au pouvoir par les armes trois décennies plus tôt.

Sabine Cessou

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