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The Soldier’s Tale, un film de Penny Allen

Les deux moitiés de l’Amérique

par Mona Chollet, 9 mars 2009

Américaine exilée à Paris, l’écrivaine Penny Allen se retrouve un jour, dans l’avion qui la ramène aux Etats-Unis, assise à côté d’un compatriote. C’est un soldat en uniforme. Il a une permission de deux semaines ; il était encore en Irak le matin même. La conversation s’engage ; ils découvrent qu’ils sont tous deux originaires du nord-ouest des Etats-Unis.

Le jeune homme, très agité, déverse sa colère. « Le jour, on distribue des bonbons aux gamins, et le soir, on revient pour tuer leur père. On est des bêtes ! Comment ces gens pourraient-ils nous aimer ? Qu’est-ce qu’on fout là ? On tue des gens. C’est ce qu’on fait : on tue des gens ! Tu m’étonnes qu’ils nous haïssent ! Ces types mettent leur femme à l’arrière du camion, avec les moutons… On est des bêtes, tous ! » Il dit son tourment à l’idée que lui, un chrétien, tue des gens ; sa peur de faire du mal à sa femme ou à son fils.

Les deux voyageurs restent en contact, s’appellent, s’écrivent. Lors d’un autre séjour, Penny Allen persuade le sergent d’accepter un entretien filmé. Ils se rencontrent à mi-chemin entre leurs deux lieux de résidence, dans un motel – comme si « les deux moitiés de l’Amérique » se retrouvaient dans une chambre, dit-elle, car elle était opposée à l’invasion de l’Irak. Devant la caméra, le jeune homme apparaît apathique, désemparé, presque hébété. Il hésite à repartir. Pour le moment, il travaille de nuit dans une usine. Il raconte que, lorsqu’il dit autour de lui qu’il rentre d’Irak, cela n’intéresse personne. Il s’attendait à un minimum de reconnaissance, de considération à l’égard de quelqu’un qui a risqué sa vie à chaque minute, et il ne rencontre que l’indifférence : « C’est comme si on rentrait de vacances. » Il faudrait rétablir la conscription, lance-t-il avec amertume. En dehors de cette femme rencontrée dans l’avion, il n’a personne avec qui parler de ce qu’il a vécu là-bas.

De fait, cependant, c’est un peu comme s’il voulait se conformer à l’idée selon laquelle il rentre de vacances. Il exhibe ses souvenirs : photos sur lesquelles les copains sourient largement, prennent la pose – parfois aux côtés d’un prisonnier irakien, ce qui laisse deviner la hideuse banalité des clichés d’Abou Ghraib, clichés dont il n’y avait pas lieu de faire un tel foin, dit-il d’ailleurs, même si c’était « moche », ce qui se passait là-bas. Débris de bombes. Photos macabres de corps brûlés, mutilés, réduits en bouillie. Pourquoi les garde-t-il, ces photos ? Il ne le sait pas très bien lui-même ; il explique que ce sont comme des vignettes (baseball cards) que l’on collectionne et que l’on échange avec les copains. En a-t-il besoin pour se persuader de la réalité de ce qu’il a vu et vécu ? Parfois, il lui semble que l’Irak est « un pays irréel, un lieu de cauchemar ».

Il ne reste rien de la véhémence dont il faisait preuve dans l’avion. Peut-être à cause de la présence de la caméra ? Il s’efforce de souligner les « bons côtés » de ce qui, certains jours, admet-il, est bien « un enfer » : au moins, s’il repart, il pourra transmettre aux nouvelles recrues tous ces petits trucs qui permettent de survivre, et qui ne peuvent s’apprendre que d’expérience – laisser son arme dépasser par la vitre ouverte de son véhicule pour pouvoir répliquer plus rapidement à des tirs, par exemple. Il se raccroche au souvenir de deux petites filles brûlées qu’il a un jour sauvées, pour se persuader que sa mission là-bas est utile. Certes, il est hanté par le souvenir d’un enfant qu’il a tué accidentellement, mais il insiste sur le fait que la commission d’enquête l’a blanchi. Son cri du cœur de l’avion, « On est des bêtes, tous », s’est mué en une distinction plus classique entre « eux », qui sont des bêtes, et « nous », qui sommes des gens bien : les Irakiens s’entretuent, coupent la tête à leurs prisonniers, alors que les soldats américains, affirme-t-il, traitent toujours bien les leurs.

Contrairement à Penny Allen, le sergent n’a pas une « opinion » sur cette guerre. Il donne plutôt le sentiment de se rendre à toutes les raisons qui le poussent à accepter de la faire, d’y retourner. La contrainte économique, d’abord : la solde est élevée, et il a besoin de l’assurance médicale de l’armée pour son fils… Tout compte fait, dit-il, la guerre, « c’est un boulot super cool » – il finira de toute façon par perdre son emploi à l’usine. Il y a l’addiction à l’adrénaline, ensuite, et l’impossibilité de se réadapter à la vie civile : il ne s’anime un peu et ne retrouve son aisance que lorsqu’il parle de sa vie quotidienne en Irak. « Là-bas, au moins, personne ne vous cherche des noises. » L’esprit de corps, le patriotisme, font le reste : s’il désertait, ce serait « la honte » pour lui et sa famille. The Soldier’s Tale donne à voir comment toutes sortes de facteurs implacables se combinent pour faire taire une conscience, et pour rendre la révolte impossible – ou pour la réserver à une petite minorité.

The Soldier’s Tale, un film de Penny Allen, à commander directement auprès de l’auteure.

Mona Chollet

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