En kiosques : octobre 2017
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

(In)dispensable PSG pour le Qatar

par Akram Belkaïd, 13 mars 2017
JPEG - 514.9 ko
Le Camp Nou, le stade du FC Barcelone, en contrat avec la compagnie aérienne du Qatar via QSI depuis 2013.
JPEG - 80.7 ko
La « une » du quotidien « L’Équipe » au lendemain de la défaite historique du PSG.

La déroute du Paris Saint-Germain Football Club (PSG) en huitièmes de finale de la Ligue des champions va-t-elle remettre en cause la stratégie d’influence internationale du Qatar par le biais du sport ? La question est dans tous les esprits tant cette défaite semble prouver que le club parisien a encore du chemin à parcourir avant de prétendre faire partie des grands d’Europe. De fait, la piètre élimination du PSG face au FC Barcelone (battu par quatre buts à zéro à l’aller, ce dernier l’a emporté par 6 buts à 1 dans son stade du Camp Nou) a provoqué une onde de choc à laquelle n’a pas échappé Doha, la capitale de l’émirat. « Quand le PSG perd ainsi, c’est le Qatar qui perd aussi. Beaucoup de gens sont profondément vexés ici. Ils se demandent à quoi sert tout cet argent dépensé », nous confie un haut fonctionnaire qatari qui demande à conserver l’anonymat. Ainsi, le jeune émir Tamim Al-Thani n’aurait guère apprécié cette nouvelle élimination, la cinquième d’affilée, qui empêche le PSG d’atteindre l’objectif des demi-finales (et qui a provoqué maints quolibets dans les monarchies voisines…). Pire, le club français n’a même pas été capable, comme ce fut le cas lors des quatre précédentes saisons, d’atteindre au moins les quarts de finales. Or, le but fixé, et les dirigeants qataris ne s’en cachent pas, est la victoire en finale de la Ligue des champions.

En 2011, lorsque Qatar Sport Investments (QSI) rachète 70 % du capital du PSG au fonds d’investissement américain Colony capital (les 30 % restants seront acquis en 2012), le discours des dirigeants de cette filiale du fonds souverain Qatar Investment Authority est limpide. Le Qatar veut la Ligue des champions. « Dans les dix ans à venir », précise alors M. Nasser Ghanim Al-Khelaïfi, le PDG de QSI et, accessoirement, président de la fédération qatarie de tennis, un sport qu’il a pratiqué à haut niveau. L’acquisition et l’objectif fixé n’étonnent guère les observateurs qui suivent l’actualité du Qatar. Cela fait déjà plus d’une dizaine d’années que le pays fait feu de tout bois pour occuper une place privilégiée sur la scène internationale. Et le sport, estiment ses dirigeants, est l’une des meilleures manières de faire connaître un pays à peine plus grand que la Corse.

Lire aussi David Garcia, « Esclaves du XXIe siècle au Qatar », Le Monde diplomatique, juin 2016. Une ambition réalisée notamment avec l’obtention — désormais controversée — de l’organisation de la Coupe du monde de football en 2022. Entre-temps, le Qatar organise le mondial de handball en 2015 et les championnats du monde de cyclisme sur route en 2016. L’appétit de l’émirat est tel que ses voisins ironisent en affirmant qu’il sera certainement candidat un jour aux Jeux olympiques d’hiver et aux mondiaux de hockey sur glace… Mais la partie est loin d’être gagnée. En premier lieu, l’omniprésence du Qatar dérange et inquiète, notamment en Occident où l’on accuse ce pays de financer l’islam radical. Plus important encore, plusieurs enquêtes sont actuellement menées à propos des conditions d’obtention de l’organisation de la Coupe du monde de football de 2022. Le Qatar est soupçonné d’avoir corrompu de nombreuses personnalités de la Fédération internationale de football (FIFA). La menace d’une réattribution à un autre pays pèse toujours et les fédérations anglaise et américaine n’ont pas renoncé à récupérer cette compétition (1). De plus, les organisations de protection des droits humains, dont Amnesty international, ne cessent de critiquer les conditions dans lesquelles vivent et travaillent les ouvriers asiatiques embauchés pour la construction des stades. Face à la pression, la FIFA a promis la mise en place d’une vague commission de suivi, le Qatar a réformé son droit du travail mais les progrès qu’il lui reste à accomplir sont importants.

L’appétit de l’émirat est tel que ses voisins ironisent en affirmant qu’il sera certainement candidat un jour aux mondiaux de hockey sur glace

En second lieu, c’est à partir du Qatar même que se développe une opposition, certes encore discrète, contre cet incessant activisme. Après avoir applaudi à cette politique de soft power destiné à donner de la visibilité à un pays qui se méfie de ses trois puissants voisins (Arabie saoudite, Irak et Iran), des ressortissants qataris, y compris des membres de la famille royale, s’inquiètent. « Nous étalons notre richesse au grand jour, confie un universitaire. Nous sommes la vache à lait qui finance tout et n’importe quoi. Nous sommes trop visibles. C’est contraire à la mentalité bédouine. Une partie de notre société ne s’y retrouve pas et elle s’interroge sur tout cet argent investi pour le bénéfice de gens qui nous crachent à la figure. » Il est vrai que le Qatar n’est guère payé en retour malgré l’importance de ses prodigalités. Exception faite de la foule de solliciteurs et d’obligés — qui se retournent contre leur bienfaiteur à la première déception —, le Qatar n’a pas atteint son objectif. Ses millions de dollars dépensés en soft power n’ont pas amélioré son image et rares sont les personnalités politiques occidentales qui prennent sa défense. Mieux, la profusion d’articles et de déclarations politiques qui dénoncent ses ambiguïtés, souvent à juste titre, semblent ne se focaliser que sur ce pays, oubliant au passage les travers d’autres monarchies du Golfe dont l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït, ce dernier échappant aujourd’hui aux attentions critiques dont il faisait l’objet dans les années 1970 et 1980 (2). Quand il estime que pour le PSG, « il n’y a rien de glorieux à avoir placé sa grandeur entre les mains du Qatar », Lionel Dangoumau, rédacteur en chef du quotidien sportif L’Équipe, démontre bien que le Qatar, aussi dispendieux soit-il, n’obtiendra jamais de la gratitude, et encore moins du respect, en France ou ailleurs en Europe (3).

« Nous étalons notre richesse au grand jour. Nous sommes la vache à lait qui finance tout et n’importe quoi. Nous sommes trop visibles. »

Lire aussi Alain Gresh, « Profil bas pour le Qatar », Le Monde diplomatique, juin 2016. Avec un budget de 560 millions d’euros annuels, le PSG n’est qu’une infime partie des actifs de la Qatar Investment Authority qui pèse selon les estimations plus de 100 milliards de dollars. Il n’empêche. Une telle défaite face au FC Barcelone, les sommes importantes dépensées pour les recrutements passés et ceux à venir — d’ores et déjà promis par le président Al-Khelaïfi —, font penser à de l’eau versée dans les sables du Rub’ Al-Khali, l’impitoyable désert de la péninsule arabique. Mais un retrait de QSI du PSG paraît encore improbable. Non pas qu’il s’agisse d’entêtement mais d’une simple stratégie de bon sens. Pour encaisser les turbulences nées de la contestation du mondial 2022 et des enquêtes qui lui sont liées, le Qatar a besoin du levier PSG. Avec ce club, l’émirat se crée des obligés, ne serait-ce qu’en jouant un rôle majeur sur le marché des transferts. Un « mercato » où, quoi qu’en disent ses acteurs, beaucoup d’argent circule entre agents, intermédiaires et autres personnalités du ballon rond. En clair, le Qatar a besoin du club parisien pour jouer un rôle central dans le football européen. Un titre de Ligue des champions serait un plus mais, en réalité, l’objectif est d’atteindre 2022 sans trop de dommages. Il sera temps ensuite d’aviser…

À l’inverse, une remise en cause de l’organisation du mondial par le Qatar risque fort d’amener l’émirat à revoir sa stratégie de soft power sportif. Dans un contexte où la baisse des prix des hydrocarbures impose une (légère) cure d’austérité à la gazomonarchie, les dépenses jugées inutiles seront les premières à être réduites. Et le football, faute de trophées et par trop-plein d’éliminations successives, risque d’en faire partie. Toutefois, la contestation en interne et la volonté de l’émir de briser l’isolement politique de son pays pourraient accélérer ce retrait. L’été dernier, des rumeurs récurrentes en provenance de Doha annonçaient un retrait de QSI du capital du PSG et le rachat possible d’un club en Angleterre, où le championnat attire plus de spectateurs et de sponsors. Everton, Manchester United ou Arsenal, qui ne sont pas (encore) à vendre, à la place du PSG ? Affaire à suivre…

L’argent du Qatar, oui, ses hommes, non

« Qui sera le fusible ? » s’interroge la presse française après la soirée cauchemardesque du mercredi 8 mars à Barcelone. L’entraîneur Unai Emery ? C’est très possible puisqu’en 2016, son prédécesseur français, M. Laurent Blanc, a payé pour l’élimination du PSG par Manchester City, club détenu par l’émirat d’Abou Dhabi avec lequel le Qatar entretient de difficiles relations. Mais à lire les éditoriaux et à écouter les doléances des « consultants » qui écument les plateaux de télévision, le premier responsable serait le président de QSI. Proche de l’émir Al-Thani, Nasser Al-Khelaïfi est critiqué pour sa gestion du PSG, avec notamment une politique de recrutement inefficace et une certaine brutalité en matière de ressources humaines (hors footballeurs, s’entend). Plus important encore, on lui reproche sa méconnaissance du milieu footballistique européen et son manque de légitimité pour ce qui concerne le ballon rond français. Du coup, certains évoquent le nom de M. Nicolas Sarkozy comme éventuel successeur. Pour mémoire, c’est l’ancien président de la République qui fut à l’origine de l’entrée de QSI dans le capital du PSG.

Bien qu’improbable, cette hypothèse est tout sauf anecdotique. Cela fait plusieurs années que les candidatures françaises, et européennes, au remplacement d’Al-Khelaïfi arrivent à Doha d’une manière ou d’une autre. Anciens joueurs en mal de reconversion, ex-dirigeants de club à la recherche d’un tremplin pour rebondir… Les impétrants ne manquent pas et tous avancent le même argument. Un Qatari, quel que soit son parcours, n’aurait pas les compétences nécessaires pour diriger un club qui veut faire partie des grands d’Europe et cela même si ce club est financé avec l’argent de l’émirat. D’autres ambitieux, soucieux de ménager la susceptibilité chauvine de l’émir et de ses conseillers, se proposent de seconder l’actuel président mais à condition toutefois de lui attribuer un rôle honorifique. Ainsi, les apparences seraient sauves et une certaine normalité respectée. Car c’est le schéma que l’on retrouve dans nombre de grandes entreprises ou organisations du Qatar (et du Golfe). Le plus souvent, les dirigeants opérationnels sont étrangers, essentiellement occidentaux. C’est d’ailleurs le cas dans le club de Manchester City où l’émirati Khaldoon Al-Mubarak est président tandis que Ferran Soriano, ancien vice-président du FC Barcelone, y assure la fonction de directeur général. Pour l’heure, le PSG, pleinement présidé par M. Al-Khelaïfi, fait exception. Mais jusqu’à quand ?

Akram Belkaïd

(1) Heidi Blake et Jonathan Calvert, L’homme qui acheta une coupe du monde. Le complot qatari, traduction de Laure Birckel et Louis Dumoulin, Hugo Sport, 2016.

(2) Christian Chesnot et Georges Malbrunot, Nos très chers émirs, Michel Lafon, 2016.

(3) 10 mars 2017.

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2017