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Afrique du Sud : la xénophobie, une fusée à trois étages

par Sabine Cessou, 24 avril 2017
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La vie dans les townships, ici à Khayelitsha, au Cap.
Sabine Cessou

Pourquoi les attaques contre les migrants africains installés en Afrique du Sud, qui ont fait 62 morts en 2008, se sont-elles répétées en 2014 et à nouveau en 2017 ? A cette question, au moins trois réponses nous viennent de Johannesburg.

Pour l’ingénieur ivoirien Marc Gbaffou, 44 ans, installé depuis 1997 à Johannesburg, à la tête de l’African Diaspora Forum (ADF), une ONG panafricaine formée durant les évènements de 2008 et qui œuvre à la prévention des violences xénophobes, les autorités portent une lourde responsabilité. Ne serait-ce que parce que les chiffres exacts sur ces migrants baignent toujours dans un flou commode.

La responsabilité des autorités

« Ils étaient 350 000 selon le recensement de 2001, mais le dernier recensement, en 2011, n’a pas procédé à leur décompte, à notre grande surprise. Les autorités ou les journaux évoquent souvent deux, voire cinq millions d’étrangers sur le sol sud-africain. Ce flou permet aux autorités d’en faire facilement des boucs émissaires. » Selon les données collectées par l’ADF, la communauté la plus nombreuse, en dehors des pays d’émigration classique que sont le Zimbabwe, le Mozambique et le Lesotho (dont les ressortissants travaillent dans les mines, notamment), vient de République démocratique du Congo (RDC), avec 30 000 personnes — à égalité, vraisemblablement, avec les Nigérians. Viennent ensuite, dans cet ordre pour les francophones, les Rwandais, les Sénégalais, les Maliens et les Ivoiriens, ces derniers n’étant pas plus de 1 000 en Afrique du Sud. Alors que les enquêtes sérieuses sur l’immigration ne voient pas le jour, l’ADF veut mener une étude sur l’apport de ces migrants à l’économie du pays.

Le politologue sud-africain William Gumede, auteur de nombreux essais et professeur à l’Université du Witswatersrand, à Johannesburg, qui répondait déjà à nos questions en juin 2008 sur les violences xénophobes , estime qu’il y a trois niveaux distincts de frustrations qui alimentent cette xénophobie sud-africaine si difficile à comprendre pour les pays dont les ressortissants sont touchés, alors qu’ils ont longtemps soutenu le combat contre l’apartheid.

Le ressentiment des élites, et pas seulement des pauvres

Premier niveau, parmi les populations pauvres des townships noirs : « Arrivent dans ces quartiers des étrangers africains mieux qualifiés que les Sud-Africains, parfois plus désespérés aussi, comme les Somaliens qui ouvrent des épiceries et qui fuient la guerre dans leur pays, et souvent plus tournés vers l’esprit d’entreprise. Ils n’attendent rien de personne et font leur vie, alors que les Sud-Africains noirs, qui n’ont pas les mêmes compétences à cause de leur histoire, attendent toujours quelque chose du gouvernement, en termes d’emploi, de logement et d’accès aux services de base (eau, électricité, logements). »

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La vie dans les townships, ici à Khayelitsha, au Cap.
Sabine Cessou

Deuxième aspect, moins connu : les élites noires en Afrique du Sud comprennent depuis les années 1990 nombre d’Africains diplômés, des professionnels de la santé, de la finance, des enseignants ou des ingénieurs qui viennent du Zimbabwe, du Nigeria, du Cameroun, de la République démocratique du Congo et de l’Angola. « Ces gens qualifiés concurrencent les Sud-Africains sur le marché du travail, parce que les entreprises les préfèrent aux ressortissants du pays, à cause de leurs revendication sur l’affirmative action et de la puissance des syndicats noirs sud-africains. Dans les secteurs financiers et miniers, très sensibles aux yeux des Sud-Africains noirs puisque s’y trouve le vrai pouvoir économique, on trouve plus d’étrangers africains à de hauts postes que de Noirs sud-africains. »

Exemples : le Zimbabwéen Peter Moyo, président du groupe Vodacom, a été nommé début avril responsable de l’unité « Marchés émergents » de la compagnie d’assurances Old Mutual. Trevor Ncube, un patron de presse Zimbabwéen, a acheté en 2002 l’hebdomadaire The Mail & Guardian, l’un des plus populaires en Afrique du Sud, parce qu’il ne pouvait plus exercer librement chez lui. Parmi les directeurs du groupe diamantaire De Beers figure également en bonne place Kgomotso Abi, du Botswana.

Une guerre entre Noirs et Blancs dans le secteur privé

Troisième niveau de frustration qui celui-là, n’a plus rien à voir avec les classes sociales, mais plutôt avec la sempiternelle question raciale dont la nouvelle Afrique du Sud ne se défait pas : « Une véritable guerre dont personne ne parle se livre entre Noirs et Blancs dans le secteur privé, poursuit William Gumede, dans la mesure où les managers blancs, dans les banques comme dans les fermes, n’emploient plus trop de Sud-Africains noirs. Dans les fermes, il est non seulement moins cher d’employer un Mozambicain, mais aussi moins risqué, compte tenu du phénomène des meurtres de fermiers blancs, au rythme d’une centaine par an, qui prévaut depuis 1995, souvent commis par des employés ou d’anciens employés agricoles noirs sud-africains ».

Face à ce phénomène de « revanche raciale » qui ne dit pas son nom, les quatre à cinq millions de Sud-Africains noirs qui travaillaient jadis dans les 50 000 fermes détenues par des Blancs se retrouvent au chômage — un fléau qui frappe officiellement 27 % des actifs, selon des chiffres officiels qui ne tiennent pas compte des deux millions de personnes qui ont renoncé à chercher un emploi. « La violence surgit du fait que pour tous ces gens, le salaire est une question de vie ou du mort. L’inaction du gouvernement aggrave tout. »

Les ratés de la diplomatie sud-africaine

Enfin, un dernier point de friction, plus politique celui-là, est souvent souligné par Mmusi Maimane, le chef de file de l’opposition, à la tête de l’Alliance démocratique (DA) : l’Afrique du Sud paye très cher, sur le plan social, les ratés de sa diplomatie. Depuis l’élection de Thabo Mbeki en 1999, les gouvernements du Congrès national africain (ANC) soutiennent à bout de bras le Zimbabwe de Robert Mugabe, quitte à lui payer ses factures d’électricité, alors que la grave crise économique et politique provoquée par le pouvoir dans ce pays a jeté des milliers de Zimbawéens sur les routes de l’exil… en Afrique du Sud.

« Il en va de même en RDC, souligne William Gumede. Jacob Zuma laisse ses proches faire des affaires et soutient Joseph Kabila, un président qui refuse de quitter le pouvoir de bonne grâce. Le Congo s’enfonce donc dans la crise et voit ses ressortissants le quitter pour… l’Afrique du Sud, où des informaticiens et autres professionnels qualifiés deviennent coiffeurs ou chauffeurs de taxi. L’Afrique du Sud, ces vingt dernières années, n’a pas eu le discernement de soutenir les “bons” gouvernements africains, ceux qui font avancer leur pays et se soucient un minimum de démocratie, mais aussi de développement ».

Sabine Cessou

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