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La morale, la veste et l’oxymore

par Evelyne Pieiller, 10 juillet 2017
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« La honte de Noé ». — Arent van Bolten (vers 1600)

Depuis quelque temps, l’oxymore est devenu à la mode. Ce n’est pas si fréquent pour une figure de rhétorique. Rappelons qu’il s’agit d’une alliance inattendue entre deux termes qui s’excluent ordinairement. On le connaissait chez Pierre Corneille — cette obscure clarté qui tombe des étoiles —, chez Gérard de Nerval — le soleil noir de la mélancolie… Il était alors saisissant et poétique. Il est aujourd’hui un habitué des « éléments de langage » chers aux politiques, et repris par les analystes et journalistes. On a pu ainsi saluer les fascinantes « discrimination positive » et « croissance négative », sans oublier l’épatante « TVA sociale » et autres « guerre propre ». Il est vrai que si l’oxymore n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer, pour rendre compte de façon élégante d’une nouvelle forme de vérité : celle qui, d’une contradiction dans les termes, entend faire un nouveau concept. En bref, l’oxymore a la capacité charmante de brouiller les évidences, surtout quand elles sont désagréables, pour créer un objet flou mais engageant.

Bien sûr, la réalité est têtue, et la croissance négative a fini par apparaître comme le petit nom doux de la récession. Mais cette manipulation verbale n’est pas juste une astuce de com’, elle est aussi une entreprise d’inversion des valeurs, sinon d’effacement du sens.

Lire aussi François Brune, « Oxymore à la « une » », Le Monde diplomatique, avril 2002. Entreprise qui rayonne en réalité bien au-delà de la prolifération de l’oxymore, qui n’en est que la manifestation la plus marquante. Car que s’est-il passé quand des élus du Parti socialiste, ou de la droite aussi bien, ont rejoint, ou demandé à rejoindre En Marche ! (1) ? À strictement parler, il y a là comme un parfum de trahison. Certes, ce n’est pas une surprise. Mais quand même... On peut toujours s’abriter derrière l’inepte « dépasser les vieux clivages », comme l’épatante Marisol Touraine, ce qui n’a strictement aucun sens — sinon celui de préférer de jeunes clivages. On peut toujours donner dans l’évolution naturelle, comme Ségolène Royal — appelant à voter dès le premier tour des élections présidentielles pour M. Emmanuel Macron, ce qui permit cet échange amusant avec Jean-Claude Bourdin, sur BFM, le 13 juin dernier :

— Je suis toujours membre du Parti Socialiste…
— Vous pourriez changer ?
— Oui, bien sûr. 

On peut s’appeler « constructifs », pour annoncer qu’on fera partie de la droite soutenant le gouvernement, ce qui est moderne. Il n’empêche, les « macroncompatibles » trahissent leurs engagements, avec élan, assurément, mais ils les trahissent. Or il ne semble pas que ce mouvement massif ait suscité, de la part des commentateurs et analystes divers, une quelconque réprobation. C’est là qu’on a comme un léger malaise. Quand des responsables syndicaux déchirent la chemise d’un cadre, les commentateurs et analystes divers dénoncent fougueusement et vertueusement la violence. Quand un comique donne dans l’homophobie, les commentateurs dénoncent impétueusement et vertueusement l’irréparable transgression. Les commentateurs aiment en appeler au respect de l’autre, au respect des valeurs citoyennes, sans frémir, ils adorent moraliser : pourtant, en pleine effervescence précisément de la moralisation de la vie publique, quand des politiques changent de bord, sans état d’âme, aucune indignation, nul ne songe à rappeler une vieille vertu, l’honneur… À croire que c’est une notion aussi périmée que les téléphones en bakélite.

C’est évidemment éloquent : on n’attendrait plus de la part du « personnel » politique qu’un cynisme maquillé en réalisme — les promesses n’engagent que ceux qui les croient. À voir le succès de la série House of Cards, piètre récit des exploits d’un politique prêt à tous les mensonges, meurtrier à l’occasion et qui deviendra président des États-Unis, à se rappeler comment François Mitterrand fut abondamment et laudativement qualifié de « florentin », autrement dit de « machiavélique », entre autres pullulants exemples, il semble bien qu’à part Messieurs Trump et Poutine, la représentation dominante des puissants intègre positivement le fait d’être un malin, de se montrer retors, prêt à des arrangements que la morale réprouve, mais consubstantiels à la réussite — sinon transcendés par elle. Sacrée conception de la République, noyée dans l’idée du « pouvoir ».

Jadis, en 1969, Jacques Dutronc chantait :

« Je suis pour le communisme
Je suis pour le socialisme
Et pour le capitalisme
Parce que je suis opportuniste (...)
Il y en a qui contestent,
Qui revendiquent et qui protestent
Moi je ne fais qu’un seul geste
Je retourne ma veste
Toujours du bon côté »
.

En ce temps-là, on n’avait pas besoin d’oxymore.

Evelyne Pieiller

(1) Devenu La République en marche ! depuis les élections législatives.

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