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Marie-José Mondzain & François Roustang

Deux témoins

par Nicolas Roméas, 7 septembre 2017
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« e m p r e i n t e s — Deux... »

Si les temps de catastrophes historiques ont une vertu, c’est de nous pousser à chercher là où nous ne cherchions pas encore en rapprochant des univers qui semblaient au premier abord éloignés, et à en percevoir, au-delà de nos habitudes mentales, la profonde proximité et la complémentarité. La période que nous traversons est suffisamment inquiétante pour nous obliger à trouver le lien entre des axes de recherches qui n’ont a priori rien à voir entre eux, afin d’en dégager un dénominateur commun.

La guerre fondamentale qui ne date pas d’hier — Victor Hugo en parlait —, entre les tenants de la quantité et ceux de la valeur symbolique, domaine qui recouvre l’univers de la pensée, de l’éducation et du geste artistique, se joue de plus en plus à découvert. Les premiers, dont l’état-major se nomme néolibéralisme, veulent faire perdurer l’état ancien du monde en en aggravant les effets. Ils ont certes les moyens de se débarrasser des derniers, mais savent-ils vraiment ce qu’ils font ? La défaite du camp de la résistance signerait la victoire d’un certain transhumanisme, c’est-à-dire l’avènement d’un humain réduit à ses fonctions de production et de consommation, privé des éléments qui constituent sa véritable humanité, à commencer par les outils qui lui servent à faire vivre son imaginaire. Ce problème crucial peut être abordé selon plusieurs angles.

Voici deux auteurs qui, en dehors du fait qu’ils sont majeurs, ont a priori peu de rapports, tant dans leur pratique qu’en termes de références culturelles, mais tous deux portent les valeurs d’une résistance active, propres à renforcer une pensée contemporaine qui refuse de s’abandonner au désespoir.

Lire aussi Max Dorra, « Un souvenir d’incendie », Le Monde diplomatique, avril 2012. Depuis de nombreuses années, Marie-José Mondzain (1) travaille sur l’art d’un point de vue politique — au sens initial du mot — plus spécialement sur les images, sur l’usage qui en est fait par les pouvoirs et les effets qu’elles exercent sur nos sociétés. Avec Confiscation des mots, des images et du temps, la chercheuse s’est attaquée aux écuries d’Augias. En pointant le mésusage public des mots et des images, elle révèle les ressorts de la perversité politique dont celui-ci est l’outil favori.

George Orwell avait alerté en son temps avec sa fameuse novlangue. Ici, l’analyse du détournement du sens, nourrie d’une riche réflexion, passe, entre autres, par la lecture d’Emmanuel Lévinas, Cornélius Castoriadis, Jacques Rancière. L’auteur y insiste sur le rétrécissement sémantique dont Viktor Klemperer démontra minutieusement, à propos du IIIe Reich, en quoi il avait été un vecteur important d’appauvrissement de la perception du réel, de raréfaction de la pensée et donc de la capacité de résistance. « Tout projet despotique, écrit Marie-José Mondzain, s’emploie à s’approprier le monopole des images et des mots qui font voir et savoir en commençant par nous faire croire à tout ce qui nous est montré à un rythme qui ne laisse à l’intelligence aucune chance de trouver les mots et les ressources d’une réponse… » Cet accent porté sur le rythme est une indication du rôle que joue le temps (et son absence), comme vecteur de connaissance ou d’ignorance.

Ainsi, les notions grossièrement ficelées utilisées par les « puissants » afin de produire un sentiment diffus de peur de l’autre, notre concitoyen ou non, et donc favoriser le maintien des pouvoirs en place par la fragmentation de la collectivité, la stigmatisation de certains groupes et l’atomisation des individus, sont construites à partir de mots détournés de leur sens, autant de freins à la possibilité de penser.

Marie-José Mondzain le démontre en reprenant quelques-uns de ces mots-clés et en analysant minutieusement la déformation qu’ils subissent, à commencer — et pour finir — par celui de radicalité, dont elle rappelle le sens authentique. « Désormais la radicalité est devenue l’ennemi déclaré de ceux qui exercent le pouvoir au mépris de toute vie politique et au détriment de toute imagination inventive et transformatrice… » Cette notion, et la fameuse déradicalisation qui en découle par une frauduleuse torsion idéologique, est au centre de l’ouvrage : « il ne s’agit pas de déradicaliser, mais de partager la radicalité de notre action politique à partir de la reconnaissance en tous d’une égale capacité d’exercer sa capacité critique ».

Cette vision s’oppose au projet, à l’œuvre dans le monde, d’un affaiblissement de la capacité générale de penser. Projet dont l’auteur précise qu’en détruisant les conditions du débat d’idées, il vise les fondements mêmes d’une vie politique. Son travail de reprise du sens consiste à défaire l’emprise des pouvoirs sur ces mots afin de s’en réapproprier le sens profond. Elle fait ici la démonstration de la nécessaire radicalité de toute pensée philosophique. Se tenir à la racine des choses n’a rien à voir avec un comportement extrême et réduire en ce sens le mot « radicalité » revient à interdire la profondeur de la pensée. Ce mot, perçu de deux manières antagonistes, par ceux qui cherchent à continuer à penser et par ceux qui veulent limiter cette possibilité, est au centre de l’ouvrage.

Le détournement de sens qui en fait l’adversaire d’un monde de profit et de sécurité molle, tente de disqualifier cette opération de l’esprit « créatrice, inhérente à tout changement » pour en faire « la source terrifiante du terrorisme ».« La confusion entre la radicalité transformatrice et les extrémismes est le pire venin que l’usage des mots inocule jour après jour dans la conscience et dans les corps »... De la même manière, la notion de « crise » peut donner lieu à deux acceptions qu’elle englobe pourtant originellement  : d’une part le moment douloureux, la convulsion pathologique dont parle Hippocrate, d’autre part « le mouvement de la délibération et du jugement qui conduit à la résolution et à l’apaisement ». À présent, dit l’auteur, « nous n’en retenons que le sens de convulsion et de terreur. La puissance critique a déserté les théoriciens de la crise économique et sociale. » 

Ce travail de retour au sens consiste aussi à examiner la façon dont les mots se construisent, comme, par exemple, pour le terme aujourd’hui très usité et controversé de « populisme » : « C’est sur la même dérive sémantique que “liberté” a donné “libéralisme”, dont on ne sait que trop ce qu’il contient de haine pour la liberté. Le peuple ne sera jamais populiste, il pourrait bien être au contraire le nom d’une véritable aristocratie à construire, celle qui désigne la noblesse des affects et des œuvres, de l’énergie et des savoirs. » Marie-José Mondzain est l’un de ces grands témoins essentiels, qui analysent, armés d’un microscope, la vraie nature du fléau qui déferle sur le monde et nous en alertent avec précision (2).

D’une manière tout à fait différente, François Roustang (1923-2016) est aussi l’un de ces grands témoins. Cet homme fait partie des grands redécouvreurs de l’hypnose, à l’origine des travaux de Freud et peu à peu abandonnée par lui au profit de la construction de la psychanalyse, puis revisitée par Milton Erickson, dont les travaux l’inspirèrent fortement. Il s’agit d’un autre versant de la résistance à la déshumanisation en cours : la reconquête de soi-même, corps et âme. L’ouvrage paru en 2015 chez Odile Jacob, Jamais contre, d’abord, reprend les contenus de trois de ses précédents ouvrages, La Fin de la plainte,Il suffit d’un geste et Savoir attendre, ainsi que des ajouts plus récents.

Membre de la Compagie de Jésus jusqu’au milieu des années 1960, assez passionné par les travaux de Freud pour les retraduire afin de plus de précision, il remet ensuite en question de façon approfondie la psychanalyse contemporaine, en passant par sa propre pratique et en quittant la « secte lacanienne ». Ce parcours extraordinaire l’amena à explorer la façon dont l’être humain se construit à la fois intérieurement et extérieurement. Cette recherche, qui l’isola rapidement des tenants de la doxa lacanienne, il la mena sans tenir compte des cloisons érigées entre les genres et les catégories, en puisant à diverses sources dont il n’excluait ni l’ancien taoïsme, ni la pensée du philosophe Ludwig Wittgenstein, ni celle des poètes, parmi lesquels Henri Michaux. L’auteur de Comment faire rire un paranoïaque était à la fois un grand érudit et un praticien d’une simplicité et d’une profondeur étonnantes. François Roustang, excommunié par les autorités chrétiennes pour cause d’écrits renégats, finit par remettre en question le dogme même de la cure, qui, dans les faits, n’a souvent pas de fin. Longtemps analyste sous le contrôle de Jacques Lacan, il exprime clairement, dans La fin de la plainte, son étonnement devant l’oubli, dans la pratique, des fins curatives de l’analyse. Devenu hypnothérapeute, il finissait par prôner que les séances soient les moins nombreuses possibles, l’important étant précisément qu’elles aient une fin. Que la plainte qui entretient le mal puisse enfin s’arrêter… L’une de ses grandes obsessions aura été de réhabiliter et réintroduire une conception de l’être qui comprend uniment l’esprit et le corps. Il s’agit d’un travail sur les individus dont on pourrait penser qu’il n’a rien de politique. Mais ce travail est sous-tendu par une vision de l’être dans le monde qui valorise le rôle actif du lien aux autres, qui fait comprendre que ce que l’on perçoit comme un individu est en fait l’un des nœuds de la grande tapisserie humaine à laquelle chacun est relié par d’innombrables fils : à la famille, au passé, aux ancêtres, à l’entourage, à la société, etc. Liens qui, aussi longtemps qu’on les ignore, continuent de nous agir à notre insu.

À l’opposé de la croyance néolibérale en un individu préoccupé de ses seuls intérêts personnels, la conception qu’a François Roustang des possibilités d’évolution d’un être, implique que seule la connaissance de notre dépendance vis-à-vis de ces liens permet de conquérir une capacité d’action sur sa propre existence. Et si l’hypnose lui apparut comme une méthode particulièrement adaptée à ce travail, c’est que le terme d’« attention flottante » (dont il révisera la traduction (3)) appliqué par Freud à la présence de l’analyste, qui ne doit rien privilégier de ce qui est exprimé mais tout laisser flotter afin que puisse s’opérer une recomposition du paysage intérieur du sujet, prouve qu’il s’agit fondamentalement de la même démarche. Pour Roustang, l’hypnose était au fondement de la psychanalyse et si Freud n’avait eu pour priorité de construire une nouvelle « science » à l’intérieur d’un monde médical et universitaire traversé de rapports de forces, il s’y serait tenu… Quant à la notion de temps, Roustang s’y intéresse de près, puisque l’un de ses textes majeurs, Savoir attendre est en quelque sorte un éloge — très taoïste —, du « non agir », l’attente active comme ressort du changement personnel. Loin de la recherche de la satisfaction de désirs immédiats prônée par le capitalisme ambiant. Cet accompagnateur d’âmes, secret disciple de Socrate qu’il qualifiait de chaman était, aussi, un chaman d’Occident (4).

Comment, si nous nous intéressons de près à ce qu’on appelle l’art et la culture — à l’univers du symbolique —, ne chercherions-nous pas à réunir ces deux axes, celui de nos vies collectives, des mots et des images qui servent à les construire et les partager, et celui de la construction de l’être, les deux piliers de nos existences ? Ces grands témoins sont des alliés précieux pour défendre au présent la vision, menacée de toutes parts, d’un être humain doté d’un imaginaire et d’une âme. Si nous voulons être en mesure de résister, et espérer semer les graines d’un renouveau ultérieur, il nous faut être extrêmement attentifs à leurs paroles.

Bibliographie

 Marie-José Mondzain, Confiscation des mots, des images et du temps, Les liens qui libèrent, Paris, 2017, 224 pages, 18,50 euros.

 François Roustang, Jamais contre, d’abord, Odile Jacob, Paris, 2015, 752 pages, 29,90 euros.

Nicolas Roméas

Fondateur de la revue Cassandre/Horschamp. Rédacteur en chef du journal en ligne L’Insatiable.

(1) Philosophe et écrivain, directrice de recherches au CNRS.

(2) Dans cet ouvrage important, Marie-José Mondzain parle beaucoup des images, mais je ne peux pas tout dire ici et il faut absolument lire l’ouvrage.

(3) Il écrit à ce propos que cette expression allemande utilisée par Freud serait mieux traduite en français par « attention égale ».

(4) Le Secret de Socrate pour changer la vie, Odile Jacob. Écouter également l’émission de France Culture « Les Racines du ciel », produite en 2010, consacrée à sa relation à Socrate.

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