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Rwanda : l’arrestation rocambolesque de l’opposante Diane Rwigara

par Sabine Cessou, 7 septembre 2017

L’opposante rwandaise Diane Rwigara, dont on était sans nouvelles depuis mardi 29 août à 10h15 — l’heure de sa dernière connection WhatsApp —, a fait sa réapparition le 4 septembre au soir. On se perdait en conjectures sur sa possible garde à vue pour une accusation de fraude fiscale à l’encontre de sa famille (présente dans les secteurs de l’immobilier, du savon et du tabac) ainsi que faux et usage de faux dans les listes de soutien qu’elle a présentées — en vain — pour sa candidature à la présidentielle du 4 août. Or, il semblerait qu’elle n’ait pas quitté son domicile de Kigali pendant plusieurs jours (lire « Diane Rwigara, une voix critique exclue de la présidentielle rwandaise »).

Une vidéo de son arrestation, le 4 septembre au soir, montre Diane Rwigara en train de tancer un policier. « Comment voulez-vous qu’on aille à la police, alors que vous nous avez enfermés ici ? », s’emporte-t-elle en kinyarwanda. La famille a été privée d’argent (130 000 dollars en liquide et les comptes bancaires auraient été fermés, selon nos informations) ainsi que de moyens de communication (ordinateurs et téléphones). « Vous êtes des voleurs, a poursuivi l’opposante sous l’objectif des caméras. Ne mentez plus aux journalistes. Dites leur que vous nous aviez enfermés ici… Vous persécutez ma famille uniquement parce que j’étais candidate à la présidentielle ».

La garde présidentielle déployée autour du domicile des Rwigara

Que s’est-il passé ? Après une perquisition menée le 29 août, cinq membres de la famille Rigwara ont été embarqués par la police pour quinze heures d’interrogatoire sans avocat. Puis reconduits chez eux au petit matin le lendemain : Anne, la sœur de Diane Rwigara, qui gère les affaires familiales (deux usines fermées en raison de l’enquête pour fraude fiscale au cours des dernières semaines), ainsi que deux de ses frères et sa mère Adeline — l’une des rares femmes au Rwanda à critiquer ouvertement le pouvoir depuis la mort de son mari, l’homme d’affaires Assinapol Rwigara, dans des circonstances troubles en 2015. Appelée après un accident de la route subi par son mari, elle s’est vue refuser le droit d’emmener le blessé à l’hôpital, et dénonce depuis, comme toute sa famille, le fait que des policiers l’aient embarqué dans leur véhicule pour l’emmener directement à la morgue, où le médecin légiste a constaté un décès par blessures faites par des objets contondants dans la nuque.

Le 30 août, une altercation a eu lieu entre des journalistes qui se trouvaient devant la maison des Rwigara à Kigali, et des agents de sécurité. L’un d’entre eux a expliqué aux journalistes qu’il appartenait à la garde présidentielle — renforçant les soupçons d’un traitement politique du dossier Rwigara au sommet de l’État. La police a ensuite démenti détenir la famille en garde à vue, sans donner plus de détails. Avant de donner un semblant d’assaut à la villa, pour arrêter l’opposante formellement cette fois, devant les journalistes, appelés pour l’évènement. Elle a ensuite été reconduite chez elle dans la soirée, mais se trouve toujours privée de moyens de communication.

La colère d’Adeline Rwigara, mère de l’opposante

Dans une vidéo du soir du 4 septembre, Adeline Rwigara mâche encore moins ses mots que sa fille, usant d’une liberté de ton inconnue au Rwanda après une semaine de résidence très surveillée.

« Laissez-moi parler, dit-elle aux policiers. Mettez-moi les menottes, j’ai l’habitude, ça fait une semaine que je suis menottée avec mes enfants. Mon enfant s’est portée candidate comme une Rwandaise mais dans ce pays personne ne dispose de la liberté. Du coup, vous nous avez inventé des taxes qui n’ont jamais existé. Les menottes, j’ai déjà l’habitude. Vous êtes des démons. Des Interahamwe d’un degré supérieur, on ne sait pas d’où vous venez, vous mentez seulement, vous mentez au monde entier. C’est vous qui avez amené les journalistes, alors laissez nous parler. Pourquoi les avez-vous amenés, preuve que vous êtes bêtes ! Vous croyez qu’ils sont des tueurs comme vous ? État de tueurs, depuis le temps, vous n’êtes que des Interahamwe. Ca fait une semaine que nous sommes ligotés et gardés par la garde présidentielle. Vous nous avez pillés, vous avez vandalisé la maison, éventré le plafond, tout est à terre. Vous avez enfoncé les portes, pris tout l’argent, laissez-moi, foutez-moi la paix, tueurs ! »

Selon un proche, qui témoigne pour Le Monde diplomatique, Diane Rwigara est « consciente que tout peut arriver et prête à payer le prix pour la cause qu’elle défend ». Elle s’inquiète par ailleurs pour ceux, parmi ses soutiens ayant signé en faveur de sa candidature, qui ont perdu leur emploi ou sont portés disparus.

Sur les réseaux sociaux, une arrestation qui divise

Le fisc aurait demandé à la famille la somme de 6 millions de dollars, entre le moment où elle a annoncé sa candidature, le 3 mai dernier, et celui où elle a déposé les listes de personnes la soutenant, début juillet. Son dossier a été rejeté pour cause de signatures « invalides », après qu’elle eut présenté plus de 1 000 signatures au lieu des 600 demandées par la commission électorale. Lors de la création de son mouvement le 14 juillet, Diane Rwigarae a contesté les accusations de faux dont elle fait l’objet sur ces signatures, affirmant être prête à en répondre en justice.

Sur les réseaux sociaux, l’affaire capte l’attention des Rwandais, les uns traitant Diane Rwigara de « folle » en raison de sa colère, les autres fustigeant le fait que les pouvoirs publics posent cette arrestation rocambolesque comme premier acte, après la réélection du président Paul Kagamé avec plus de 98 % des voix, le 4 août, et la formation de son gouvernement. Le timing comme l’image du pays renvoyée à l’international « ne sont pas bons », assurent certains. Les autorités, déjà dans le collimateur des organisations de défense des droits de l’homme pour la place qu’elles accordant aux opposants, semblent s’être tirées une balle dans le pied avec cette arrestation.

Sabine Cessou

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