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« L’Atelier » des faux dilemmes

par Mehdi Benallal, 22 novembre 2017

Il y a dix ans, Robin Campillo et Laurent Cantet écrivaient avec François Bégaudeau le film Entre les murs, une évocation de la vie quotidienne dans un collège parisien difficile, difficile surtout pour un professeur de français se demandant comment enseigner quelque chose à des jeunes qui s’en fichent plus ou moins. À l’horizon du film : la citoyenneté, le « vivre-ensemble ».

Les jeunes « blacks, blancs et beurs » qui vont à l’atelier d’écriture d’Olivia (jouée par Marina Foïs) sont les élèves d’Entre les murs avec dix ans de plus. Que s’est-il passé en dix ans ? Bonne nouvelle : ces jeunes sont pratiquement devenus de « bons citoyens », ils ont un avis sur l’actualité, s’intéressent à l’histoire, et quand Olivia les pousse à écrire, ils se lancent collectivement dans la rédaction d’une intrigue en forme d’hommage aux luttes ouvrières passées (le film se passe à La Ciotat, à trois pas du chantier naval, lieu d’une grande grève, de 1988 à 1999 (1)). Un scénario de rêve pour les militants à la retraite que ces jeunes interrogent brièvement dans le film, mais d’un évident ennui pour les auteurs du film qui vont bien vite porter leur attention sur le mouton noir du groupe : Antoine (interprété par Matthieu Lucci). Ce jeune à part, qui fréquente des sympathisants d’un clone d’Alain Soral, refuse de jouer le jeu de la bonne conscience de gauche d’Olivia la Parisienne pour affirmer haut et fort sa propre obsession, à savoir le crime gratuit teinté de xénophobie…

Qu’est-ce qui fonctionne le moins bien dans L’Atelier ? L’atelier lui-même, soit la partie la plus documentée, écrite sur la base de rencontres et de discussions réelles. On ne croit pas beaucoup à la spontanéité des réparties et des réflexions faites par ces jeunes, sans doute parce que leur sens en est trop lisible, clair comme de l’eau de roche. L’enjeu de ces échanges est de « faire société » et les jeunes jouent le jeu, c’est-à-dire qu’ils sont vissés par Cantet et Campillo à leur devoir d’écrire tous ensemble une page héroïque du mouvement ouvrier. Or, ce scoutisme de gauche n’est pas moteur de fiction, il ne fait pas (plus ?) rêver, et avec lui le film piétine. Pire : il cache une certaine lâcheté collective (tout le monde repousse Antoine mais reste coi quand, à la fin, il lit son propre texte à voix haute) et une lâcheté individuelle (celle d’Olivia, qui n’assumera pas sa tentation de rompre avec les clichés de la littérature contemporaine « progressiste »).

Antoine représente point par point l’envers de ce (faux) documentaire de gauche : il est la fiction s’opposant au document, l’individualiste qui rejette le groupe et sa fibre communiste (quand il balaie la « politique » en général, c’est bien de celle-là qu’il parle et non des idées de Soral). Au contraire des jeunes qui l’entourent, il ne prend pas la parole pour construire cahin-caha avec eux une communauté, mais pour affirmer sa différence irréductible. D’ailleurs, quand il est avec ses amis soraliens, on ne comprend pas bien leurs échanges, car ceux-ci ne sont pas portés par la volonté de faire sens : la communication entre eux est sans but, sans autre nécessité qu’elle-même, elle est chaleureuse, spontanée, « naturelle ». Antoine reproche à Olivia d’écrire des romans intellectuels au lieu d’être dans le « ressenti » parce qu’en lui tout fusionne : l’unité est trouvée entre le corps et la nature (lui et l’eau ne font qu’un) comme entre le corps et l’esprit (on se muscle en écoutant Soral parler sur internet). Sa discipline, il se l’impose tout seul, en toute « liberté ». Actif, physique, solaire, il incarne l’objet du désir, celui des auteurs du film comme celui d’Olivia, tandis que les autres se désexualisent dans le devoir scolaire. Eux ont besoin d’être plusieurs et d’échanger pour exister, lui non : il assume sa solitude, affirme ses obsessions sans craindre d’être minoritaire, fait de grands plongeons dans la mer, etc. À Olivia qui lui propose de se justifier, de s’expliquer, sa même réponse tombe plusieurs fois : « Ça va ». Le film lui donne raison : c’est Olivia qui a un problème avec lui, pas le contraire.

On peut alors se demander si Cantet et Campillo vont jusqu’au bout de leur ambition, si ce garçon est pleinement compris et senti par eux ou bien s’il reste tout théorique. C’est là que le bât blesse. La piste d’une douleur existentielle est ouverte par ses écrits mais elle se heurte à la positivité rayonnante du personnage, condition de la fascination exercée sur ses spectateurs. Les scénaristes, contradictoirement, produisent cette fascination tout en critiquant le personnage, en prétendant expliquer son comportement par le mimétisme social. Or, Antoine n’est pas tellement passif, c’est au contraire son assurance et son indépendance qui lui donnent sa puissance fictionnelle d’objet de désir. Tenir en joue Olivia avec son revolver, à la fin du film, constitue par exemple un geste clair d’affirmation « virile ». Mais où est-ce que ça le mène ? Le loup solitaire finit par tirer… vers la lune. Le film joue avec la menace sans lui donner ni sens ni perspective.

Antoine est donc porteur de danger (le fascisme, le crime) mais aussi de promesse, en tant qu’objet perturbateur d’un ensemble social figé où des jeunes en voie d’insertion sociale acceptent le parrainage compatissant de la gauche culturelle. Antoine est là pour diviser, mais diviser quoi exactement ? La conscience d’Olivia. Elle est l’autre nom d’une bourgeoisie progressiste qui a mis beaucoup de temps à comprendre que le Front National est installé au cœur du paysage politique français, au point qu’une part de la jeunesse s’en réclame aujourd’hui.

Lire aussi , « Alain Soral ou les embrouilles idéologiques de l’extrême droite », Le Monde diplomatique, octobre 2013. Jusqu’au bout, le film observe avec une grande gourmandise ce représentant du petit peuple blanc fascisant, omettant au passage de le définir sociologiquement (2). Il restera une idée, passablement confuse. La seule à exister réellement dans le film, c’est Olivia, la bourgeoise de gauche. Elle est le personnage principal du film, l’alter-ego des scénaristes, mais surtout le filtre qu’ils posent entre eux et la réalité de ce petit peuple trop longtemps méprisé qu’ils se décident soudain à filmer. Olivia doit-elle sauver le petit soldat Antoine ou se perdre en lui ? C’est la question posée par l’entretien qu’elle réalise avec lui et qui tourne en eau de boudin car elle ne choisit pas entre comprendre Antoine et dénoncer ses penchants fascistes. Mais en réalité elle ne pouvait pas choisir, puisque les scénaristes ont besoin de ce carburant fictionnel que constitue Antoine, objet de ces deux désirs contradictoires, pour alimenter le foyer de division dans la conscience bourgeoise.

Là réside la limite du film : Antoine n’existe que pour cette conscience bourgeoise. Évoquer ce garçon et à travers lui la forêt de jeunes « fascistes » qu’il cache ne revenait après tout, pour la bourgeoisie intellectuelle de gauche, qu’à tourner autour d’elle-même, à parler une fois de plus de ses barrières morales et de ses facultés d’autocritique, de ses désirs et de son ennui. Le cercle de la mauvaise conscience n’a pas été brisé, la jeunesse FN reste un fantasme.


L’Atelier de Laurent Cantet. Sorti en salles le 11 octobre 2017. Durée : 1h54.

Mehdi Benallal

(1) Lire Dominique Franceschetti, « Et La Ciotat a sauvé son chantier naval », Le Monde diplomatique, octobre 2009.

(2) Comme le souligne François Bégaudeau dans son article de Transfuge (dont nous ne partageons pas, par ailleurs, les conclusions) : « De Boubacar et consorts on ne saura ni ce qui les a amenés là, ni ce qu’ils en attendent, ni surtout rien de leur situation professionnelle ou familiale. Malika est petite-fille d’un Algérien venu travailler à La Ciotat, apprend-on incidemment. Vache maigre. Parmi eux seul Antoine, le petit blanc raciste, intéresse Cantet. Or bis : l’intrusion dans le quotidien d’Antoine, dans ses baignades solitaires, dans sa chambre (jeux vidéo, rap), dans ses soirées entre potes (jeux vidéo, rap) ne révèle rien non plus de sa situation sociale (chômeur ? lycéen démissionnaire ?) ni de celle de ses parents à peine entrevus. Lorsque Olivia interviewe Antoine pour son roman (…) il est notable qu’elle ne pose aucune question de cette nature. Au diapason, Antoine clame qu’il n’a rien à voir avec l’histoire des chantiers dont la fermeture a déglingué la ville, et sur ce point Cantet le suit, qui, après quelques réminiscences documentées de la grande époque ouvrière, abandonne cette piste causale. »

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